15 mai

Sous-Terre.net (Post)

- Pouvez-vous nous décrire en quelques mots votre création www.sous-terre.net ?

La genèse du projet est assez simple. Quand j’ai fait la conception du CD-Rom mémoire de la déportation je fus amené à faire des recherches dans les archives photographiques du métro et là je suis tombé sur des dizaines de milliers d’images du métro qui retraçaient l’histoire du XX siècle alors je leur ai proposé de faire un  site sur la mémoire et le métro et on m’a répondu : « Ca tombe bien cette année c’est le centenaire ! ».
A cette occasion ils ont demandé à 5 artistes contemporains de produire des œuvres pour le centenaire dont moi-même pour la conception d’un site internet.
Le concept du site c’est de relier l’anonymat du métro et l’anonymat d’internet. Dans les deux cas il s’agit d’un réseau. Et cet anonymat souvent critiqué au XXème siècle : l’anonymat des grandes villes, c’est un élément très important au niveau social. Tout ce qui ne se dit pas dans le métro, les gestes etc…sont des choses qui m’attirent et qui me touchent.
A partir de là, le site a consisté à créer un désert, un espace vide, une maison inhabitée que les internautes viennent habiter en écrivant des textes. L’ensemble des fragments de textes des internautes constituent un récit. Si les internautes ne peuvent pas se parler entre eux, ils se parlent en temps différé, sans se répondre.
C’est un site assez gigantesque, il y a six mille écrans, cinq heures de vidéo, une bande son de six heures…

- Les internautes dans leur imaginaire à qui écrivent-ils et pourquoi ? A qui s’adressent-ils ?

Ils écrivent à eux-même car je leur demande de raconter des souvenirs, seulement ils écrivent à eux-même dans un certain contexte qui est le contexte proposé par le site. C’est comme s’ils exposaient une voix intérieure.

- Le public et le privé sont complètement mixés, mélangés, on se sait plus vraiment où ils se trouvent…

C’est le lieu même du métro, c’est à dire l’articulation entre le public puisqu’on est visible aux autres, on est est rendu visibles aux autres et le privé puisqu’on est les uns par rapport aux autres séparés, qu’on ne se parle pas et qu’on s’observe. Donc ces zones d’articulations qui sont tout le domaine de l’intimité puisque l’intimité finalement c’est toujours une articulation entre le privé et le public…c’est le lieu même du métro…L’intimité ce n’est pas le privé, c’est un privé qui s’expose, c’est du privé qui laisse des traces

- Est-ce qu’ internet ce n’est pas la disparition de la notion d’oeuvre d’art puisque l’art et le non art y sont exposés exactement de la même façon…peut-on parler d’une disparition de l’adresse ?

Au XXème siècle, au siècle dernier, maintenant on peut dire ça, la notion d’œuvre d’art n’a existé que dans sa dissolution. Le but des artistes au XX siècle a été de déconstruire le bon goût, c’est à dire ce que ça veut dire que l’art en général…Le beau qui rassemblerait toutes les œuvres…donc si internet devait tendre à dissoudre l’œuvre d’art c’est très bien, on continue. Ensuite, effectivement, l’œuvre d’art n’existe que parce qu’elle va manier, manipuler, mettre en cause ce qu’on croit être l’art, si elle répète ce qu’on accepte de l’art, elle produit des clichés, des lieux communs. L’œuvre d’art pour produire une sensation elle doit produire une sensation nouvelle, inconnue.
Ensuite, sur l’adresse justement, sur internet tout est mis à plat, tout semble mis à plat bien que non…parce que sur internet il y a des liens, il y a des sites d’artistes et des sites qui sont des portails artistiques, donc déjà la structure du web est une structure très structurée, ce n’est pas une mise à plat où tout se vaut et ce n’est pas parce que les choses seraient mises à plat qu’elles sevalent toutes. Les critères du jugement par rapport à un objet quelconque ne sont pas uniquement liès à son exposition. Par exemple je crois qu’on fait bien la différence entre les sites de design et les sites artistiques, ce n’est pas la même chose parce que le propos n’est pas le même.
Enfin, il y a plein de choses dans le net .art qui réactivent, réactualisent les problématiques de l’art du XXème siècle. Il y a une très nette continuité, ce n’est pas un truc qui a débarqué comme ça et qui casse tout, pas du tout ! Il y a une très nette continuité entre le ready made, les installations, les installations interactives et les installations en réseau. …
…Le propre d’une œuvre à mon avis c’est de mettre en relation un objet avec des gens qu’on ne connaît pas à l’avance, donc je ne connais pas leur adresse. Comment je pourrais m’adresser à eux si je ne sais pas où ils sont et qui ils sont ? A qui je m’adresse ?
Klee disais « pour l’œuvre d’art le peuple manque » c’est à dire qu’il est absent, il est après, il est avant mais il n’est pas là. Je crois que pour le net art c’est exactement ça, c’est que pour pouvoir être sensible vraiment aux œuvres du net.art il faudrait être totalement immergé dans la cyber-culture, les codes, les acronymes mais le monde ne baigne pas encore dans cette culture là, donc je dirais, il y a toujours un temps de décalage entre le moment de la production d’une œuvre et le moment de sa réception. Ce n’est pas de la consommation immédiate une œuvre d’art…une œuvre par exemple produite en 2001 sera perçue en 2010, 2015, pourquoi ? Pour une raison très simple c’est qu’il n’y a pas d’adresse. Si l’œuvre d’art consiste à produire des sensations, des sentiments nouveaux, il faut des images des sons des textes qui ne rentrent pas dans les normes existantes, par conséquent le public n’a pas les moyens de les percevoir… il faut du temps. L’œuvre forme l’esthétique d’une société, c’est à dire la manière de percevoir, la perception et d’où ce temps de décalage…et la question « à qui je m’adresse ? » devient une question absurde.

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