Pour Grégory Chatonsky, le webartiste doit certes savoir programmer, mais il doit être un technicien anormal qui doit, plus encore que dans les autres disciplines, définir en amont le champ des possibles de son oeuvre
ENTRETIEN
Comme tout support de mémoire qui se respecte, Internet a accouché d’un art alternatif dont les représentants puisent dans la grande boîte à outils numériques. Fortement dépendant de la rapide évolution de ces derniers, cet art `hi-tech´ que l’on peut dénommer `digitart´ ou `webart´ prend peu à peu forme à partir des quelques couleurs de base que sont l’interactivité, la reproductibilité, l’éphémère… Mais ses contours sont encore flous. Nous avons demandé à Grégory Chatonsky de nous éclairer sur le monde de la création en ligne. A peine la trentaine, il est l’un des spécialistes de la création en réseau. Il est `Mastère hypermédia´ des Beaux-Arts de Paris et possède un doctorat d’esthétique. Il a aussi étudié les arts plastiques et la philosophie à La Sorbonne. Depuis huit ans, il mène des recherches sur la réalité virtuelle et la fiction interactive et a signé plusieurs oeuvres sur le web (voir ci-dessous). Lors d’un colloque sur la création en ligne vous aviez soutenu que `l’art technologique, c’est l’art, pas la technique´ et que `créer sur le web revient surtout à programmer´. Ces deux idées sont-elles compatibles?
La première assertion concernait la technique en tant qu’instrumentalité, c’est-à-dire le moyen de certaines fins. Trop d’oeuvres ressemblent à des démonstrations de force technique et n’ont que peu d’intérêt esthétique. La programmation c’est la technologie mais non instrumentale, celle qui dépasse nos attentes. C’est un langage, un logos à part entière, ce que peu de gens ont compris. C’est ce langage qui constitue la structuration continuée du médium qu’est le réseau.Je pense que le netartiste doit savoir programmer et ceci pour plusieurs raisons: pour comprendre les mécanismes profonds du médium avec lequel il travaille, pour détourner les fondements programmatiques de leur fonction habituelle et pour éviter de ne réaliser que de simples `idées´ grâce à l’aide de techniciens. On aurait du mal à imaginer un peintre contemporain faire réaliser par d’autres ses peintures, sans même savoir ce qu’est la peinture.
Le créateur en ligne est donc amené à être un technicien…
Non, savoir programmer ne signifie pas être un technicien, car ce dernier utilise les technologies d’une façon prévisible. L’artiste doit être un technicien anormal. Une oeuvre est toujours à la jointure entre l’expression intrinsèque du médium et celle d’un fragment de monde. Il faut savoir faire la jonction-disjonction entre l’esthétique et la programmation. Il reste encore à découvrir, à développer celle-ci et comprendre pourquoi et comment la programmation peut, paradoxalement, produire de l’esthétique, c’est-à-dire de l’inanticipable et l’improgrammable. A cette fin, le concept d’itération pourrait être précieux dans le champ de l’esthétique contemporaine.
Cette imprévisibilité relève de la même logique selon laquelle l’artiste web doit `suspendre le temps´ pour faire exister son oeuvre. Cette attitude est-elle une condition suffisante pour obtenir le concours de l’internaute?
L’internaute ne doit pas nécessairement faire évoluer l’oeuvre pour que celle-ci soit cataloguée `webart´. L’interactivité n’est qu’un des langages possibles parmi d’autres comme la génération, l’interaction, la génétique… Toutefois, suspendre la temporalité classique me semble un des éléments qui permet de lier-délier l’oeuvre au réseau, c’est-à-dire de prendre en compte qu’un site de netart est également pris dans le flux de l’avant et de l’après d’une consultation. Il faut donc d’une manière ou d’une autre positionner son oeuvre.
En vertu de l’interactivité, l’internaute peut-il être considéré comme coauteur d’une oeuvre web?
Il n’est pas coauteur. Je ne suis pas très sensible aux thèses de Pierre Lévy concernant l’intelligence et les créations collectives. En fait, c’est moins l’internaute que l’artiste qui voit son rôle évoluer. L’artiste devient un méta-auteur au sens où il doit, bien plus encore qu’auparavant, définir en amont les possibles de son oeuvre. Les internautes viendront ouvrir ces possibles dans le segment défini par l’auteur. Les internautes interviennent donc sur le mode de visibilité ponctuelle de l’oeuvre, ils ne la créent.
Quels sont les divers paramètres qui font d’Internet un support de création à part entière?
Tout support de mémoire est potentiellement un support artistique. Un livre, une toile, un film… L’informatique est le support de stockage de la mémoire de notre temps. Les oeuvres ne sauraient oblitérer ce fait.
Quelles sont les qualités d’une création artistique en ligne?
Une oeuvre d’art est avant tout une affaire de percept. La question à poser est donc: quelles nouvelles structurations perceptives une oeuvre produit-elle? Ou encore: quelle jonction-disjonction entre la terre et le monde une oeuvre imagine-t-elle?
Les oeuvres de Grégory Chatonsky peuvent être consultées sur les sites:
Web http://www.io-n.net
Web http://www.cicv.fr/3rives
Web http://www.cicv.fr/incident
Web http://www.revenances.net
Web http://www.sous-terre.net.
