Les débats artistiques prennent souvent la forme de débats juridiques. Que ce soit dans les journaux ou sur les listes de diffusion spécialisées, la question du droit semble attiser l’intérêt de chacun. Les récents débats sur la licence libre, le droit à la copie privé, le copyleft, le p2p, etc. résument les problématiques de l‘auteur, de l’oeuvre et du public. Au-delà de l’hypocrisie de ce débat qui prend la forme de la défense de l’artiste et qui, en s’appuyant sur l’industrie musicale, soutient simplement des « artistes » industriels, ce qui importe là c’est:
- Le débat juridique sur le statut de l’oeuvre numérisée et numérique peut apparaître comme une concrétisation, mais il faudrait analyser en quel sens, de la déconstruction des notions d’auteur, d’oeuvre et de public depuis les années 50 dans la sémiologie, le structuralisme et le post-structuralisme.
- Le droit a une valeur de symptôme de la conception esthétique partagée socialement, or celle-ci est profondément réactionnaire. C’est au moment même où les définitions de l’auteur et de l’oeuvre tremblent, où la séparation entre sphères privée et publique semble s’écrouler sur elle-même, que le juridique décide de les remettre à l’honneur telles des évidences incontestables et allant de soi. Il faudrait analyser précisément l’écart entre la phénoménologie de l’art actuel et sa conception idéologique dans le droit, entre le devenir problématique et la solidification du romantisme.
- Les juristes décident, sans prendre en compte l’esthétique sous-jacente de leurs résolutions, et les artistes sont mis de côté, à côté du débat. On peut remarquer qu’alors même que la réalité artistique, qui est souvent une réalité de production liée à des besoins précis, est sous-estimé, le questionnement juridique intéresse tout le monde et est au coeur des débats politico-juridiques. Ces débats dessinent donc une certaine cartographie de l’idéologie esthétique.
- Dans les listes de diffusion d’artistes, on voit les artistes eux-mêmes, en tout cas certains d’entre eux, se jeter sur les questions juridiques et réactiver les conceptions les plus classiques de la relation entre auteur et oeuvre. Or cette focalisation semble inversement proportionnelle à la capacité de questionner les pratiques et les esthétiques. On parle du droit pour occulter la phénoménologie de l’art. Le droit semble alors consister en un ensemble de questions préalables, c’est-à-dire en des conditions. Celles-ci sont soumises à un certain régime de discours, avec le droit on sait à quoi on a affaire: il s’agit de régler un différend par une règle de discours partageable par les deux parties. Il faudrait donc subtilement analyser la relation de ce différend à la tradition de la rhétorique depuis Aristote, comme art du discours. Et se demander quelles sont les deux parties de ce différend: le corps social versus l’art (ces deux concepts vides)?
- Le droit de l’oeuvre est plus profondément le symptôme d’une certaine conception de l’identité (qui est l’artiste? qui est le public? et d’une certaine manière qui est l’oeuvre?) et de la propriété.
- Peut-être faudrait-il (op)poser deux droits: un droit de l’oeuvre tel que nous le connaissons actuellement et un droit de l’art(iste), c’est-à-dire un droit à la production, à la création, aux moyens, à l’accès.