Ce jour le génome humain a été complètement analysé. Cette analyse n’est pas simplement contemplative, il ne s’agit pas seulement comme dans le cas des sciences passées de comprendre ce qui est (cette neutralité fut-elle un fantasme, elle structurait l’idéologie scientifique de découverte de l’univers), car la compréhension du génome ouvre immédiatement la voie à sa transformation, à sa manipulation.
Comprendre comment les sciences sont passées de façon progressive, avec le tournant de l’expérience de pensée de Galilée au 17ème et la physique quantique au 20ème siècle, de l’observation à la transformation est un élément épistémologique majeur.
C’est en ce point que la notion de techno-science prend tout son sens: d’un côté la science qui analyse, qui comprend et qui dans cet acte même de com-préhension (qui prend, qui appréhende au double sens du terme) intègre, transforme, permet la mutation de ce qui est analysé. De l’autre côté, les technologies comme ce qui effectuent cette mutabilité potentiellement contenue dès l’analyse scientifique. Et là encore c’est sans doute dans la fonction langagière préalable de la compréhension scientifique qu’on peut trouver la source du passage de l’objet analysé en objet à transformer.
Le génome n’est pas un étant dont nous aurions compris l’être, il est un ensemble langagier, un code (génétique).
« Voici le neuf: la biologie moléculaire suspend son propre axiome dans ses opérations. Cette science dont la scientificité réside dans l’axiome énoncé par François Jacob en 1970 (17 ans après la découverte de l’ZDN par Crick et Watson): « le programme génétique ne reçoit pas de leçons de l’expérience », est aujourd’hui une effectivité technique e industrielle massive: la possibilité effective de la chirurgie génétique (…) Dès lors que la biologie moléculaire rend possible un manipulation du germen par l’intervention de la main, tout en cartographiant le vivan, le programme reçoit une leçon de l’expérience. La loi même de la vie s’en trouve purement et simplement suspendue. Il y a là une sorte d’épokhè objective, une épokhè opérée de fait par la thèse du monde. »
(Bernard Stiegler, La technique et le temp II, Galilée, 1996, p. 176)