Reparcourant cette nuit, Le différend de Jean-François Lyotard, j’appliquais les schèmes proposés aux langages artistiques. Je constatais que bien souvent des performatifs (un artiste fait cela et le dit) sont présentés comme des constatatifs (c’est cela est cela ne peut rien être d’autre). Cette stratégie si elle est bien souvent inconsciente de la part de certains artistes et peut prêter le flanc à une critique de l’authenticité et de l’évidence, peut pourtant avoir le mérite en arrière-plan de creuser un écart entre le dire et le faire.
L’usage du constatatif se signale souvent par le fait que des artistes disent, à la suite d’une tentative maladroite d’explication: « C’est ça! », auto-présentant le discours à lui-même dans sa vacuité. Or ce constatif cache un performatif, dans la production artistique il s’agit toujours d’une opération quelconque (on évitera de parler de choix qui suppose des critères pour choisir, ce qui n’est pas toujours le cas) , opération qui quelque soit la forme prise suppose un certain savoir-faire, pour ainsi dire une habilité. La critique du savoir-faire est la critique platonicienne de la tekhné en art, critique de la convergence entre la tekhné et la simulacre pour être plus exact.
L’écart entre les constatatifs et les performatifs est une manière de transformer le différend en litige: l’artiste ne saurait pas parler ou ne ferait que balbutier. Mais ce règlement suppose un méta-discours pouvant organiser ces babillages, méta-discours historique, critique ou esthétique. Le méta-discours recueille les constatatifs et découvrent des performatifs (une production d’opérations), ils explicitent alors les performatifs comme performatifs et l’artiste entend alors cette parole comme drôlement étrangère, il connaît ces mots sans reconnaître la voix. C’est parce que cette différence était déjà à l’oeuvre dans l’occultation des performatifs.
Peut-être peut-on alors faire un autre choix, certes perturbant. Un choix qui ne se rattache à aucun effet d’autorité (« Je sais cela »), à aucun recours à l’authenticité ou à l’évidence de la présence à soi (« C’est ça! »), un choix ne se fondant pas sur l’enthousiasme de ces silhouettes intuitives qui sont au coeur de la production artistique. Un choix affirmant la tekhné dans son rapport à l’absence de fondement (Grund, voir Jean-Luc Nancy dans Une pensée finie sur la relation technique et simulacre), à l’absence de relation distincte entre la forme et la matière (revoir la question de l’informe comme genèse de la forme chez Georges Bataille et Gilbert Simondon). Il s’agirait donc de briser les effets de mystère et d’ineffable, de ramener les opérations à ce qu’elles sont, des opérations avec des contextes et des variables, de montrer la convergence entre l’arbitraire et la nécessité, le hasard favorable, d’avoir enfin la rigueur de montrer le langage comme langage et non pas le langage comme impuissant à dire le réel, cet « autre » différend.
