Des millions de visages peuplent le réseau. Ce sont des visages étrangers. Vous êtes des étrangers.
« Troisième Rives » est un tryptique cumulatif qui se déroulera du 17 décembre 1999 au 26 décembre 2001 dans le cadre du Festival d’Art Multimédia Urbain (CICV). En partant du lieu de l’exposition (Belfort), proposer un espace imaginaire qui soit spécifique au réseau et que les internautes comme les visiteurs puissent habiter.
Dans ce premier volet, je suis allé dans les archives de la ville de Belfort et j’ai trouvé une photographie datant d’un siècle représentant deux enfants tziganes (selon la légende) au bord de la Savoureuse, rivière le long de laquelle a lieu le festival. J’ai voulu construire une fiction en partant de cette photographie, fiction des frontières et des identités.
‘Troisième Rives’ porte sur la construction des frontières, le flux d’une rivière et l’enfance des habitants. La troisième rives est cet espace « manquant » et monstrueux qui structure notre appareil esthétique. Le premier de ses éléments est ‘Frontières Dépaysées’. Frontière car la ville de Belfort est une frontière. Frontière comme lieu conflictuel, mais aussi comme espace inconditionnel de rencontres, de passages. Frontière car Internet doit moins se définir comme un espace que comme un bord, une interstice, un espacement sans autre u-topie que cet écart. Frontière non comme lieu d’identification qui trace la barrière entre le chez-toi et le chez-moi, mais comme désappropriation, espace hors de ses gonds, disjoint de lui-même laissant une possibilité d’accueil à l’étrangeté. Communauté orpheline.
‘Frontières Dépaysées’ ouvre un lieu vide, comme s’il avait été préalablement déserté. Les visiteurs, qu’ils viennent du réseau ou du lieu physique d’exposition, peuvent y déposer des messages qui sont autant de modalités de l’habitation. L’interactivité se fait par le biais du courrier électronique ou du téléphone en répondant à quatre questions : – où habitez-vous? – quel est votre curriculum vitae? – où et quand partirez-vous en voyage? – connaissez-vous un étranger? Le réponses seront ensuite intégrées à la net.installation jusqu’à remplissage complet des espaces disponibles. Par la suite, ces ‘Frontières Dépaysées’ existeront d’une façon autonome sur le réseau.
« L’intrus s’introduit de force, par surprise ou par ruse, en tout cas sans droit ni sans avoir été d’abord admis. Il faut qu’il y ait de l’intrus dans l’étranger, sans quoi il perd son étrangeté. S’il a déjà droit d’entrée et de séjour, s’il est attendu et reçu sans que rien de lui reste hors d’attente ni hors d’accueil, il n’est plus l’intrus, mais il n’est plus, non plus, l’étranger. Aussi n’est-il ni logiquement recevable, ni éthiquement admissible, d’exclure toute intrusion dans la venue de l’étranger. »
(Jean-Luc Nancy in La Venue de l’Etranger)
« Exorciser non pas pour chasser les fantômes, mais cette fois pour leur faire droit, si cela revient à les faire revenir vivants, comme des revenants qui ne seraient plus des revenants, mais comme ces autres arrivants auxquels une mémoire ou unepromesse hospitalière doit donner accueil »
(Jacques Derrida in Spectres de Marx)
« [Le] limes serait un chemin entre deux frontières, un poros qui n’aurait pas d’autre fin que son propre cheminement entre des espaces interdits, qui utiliserait leurs extrémités pour se frayer un passage. Limite comme chemin et comme intervalle. »
Louis Marin in Frontières et Limite

