17 fév

L’amateur

À une époque où les savoirs sont de plus en plus incertains, où les autorités vacillent, la réaction se fait sentir, violente et pourtant fragile. Ces mêmes autorités se crispent, ces savoirs s’affirment et se spécialisent, on en appelle à une réaffirmation de l’autorité. Cela va du discours le plus médiatisé (la reprise en main de la jeunesse) jusqu’aux sphères plus scientifiques. Les secondes ne sont pas très différentes des premières, le tout se mêle dans un flux dont personne ne connaît la direction et la fin.

Il devient dès lors difficile de s’affirmer comme un amateur dans son sens le plus péjoratif d’amateurisme et le plus ouvert de la simple curiosité pour ce qu’on ne connaît pas, de celui idiot qui est sans savoir. Surtout quand dans cette stature on frôle les territoires délimités des spécialistes excédés par tant de bavardage. Pour parler il faut dès lors être autorisé par une autorité réputée supérieure et indiscutable, une autorité donc, qui est tout sauf scientifique si on entend par là la faculté de questionner de façon ininterrompue.

Dans le domaine artistique qui n’a pas de singularité et qui semble se comporter de la même manière que tous les autres domaines d’activités humaines, parler en amateur, en ignorant, affirmer son non-savoir comme délimitation même de son savoir, fait frémir lesdits spécialistes qui sentent bien que par une telle méthodologie c’est tout l’édifice de leur autorité qui s’effrite. En se définissant comme un amateur, ignorant et aussi bien spectateur que producteur, on échappe rarement à la critique d’un populisme sous-jacent. Si de surcroît on explique que l’amateurisme est un concept généralisé, on remet en cause les savoirs spécialisés qui se recroquevillent sur eux-mêmes.

L’amateur est à opposer au spécialiste. Il y aurait un art de l’amateur expérimentant, tentant, hésitant, se trompant. Et un art du spécialiste : cette étrange catégorie d’artistes qui, le plus souvent sans malice, adoptent tous les clichés du milieu auxquels ils appartiennent, adoptant des références et des postures que seuls les artistes, critiques, étudiants peuvent « comprendre ». Mais cette compréhension n’est que l’illusion du partage d’un univers référentiel, le plus souvent mal compris et c’est aussi pourquoi tant de gens ont une certaine joie à appartenir au milieu de l’art contemporain, appartenance illusoire, ignorance réifiée que rien ne pourra venir pertuber, mais plus réjouissante que la simple perception désarmée des travaux artistiques eux-mêmes.

Et c’est certes ce public, et uniquement celui-ci le plus souvent, qui vient aux expositions. Mais qui gardera l’exigence insensée de celui qui est sans savoir ? Qui gardera une place, sans doute jamais réalisée, à celui qu’il ne connaît pas, à cet anonyme dont nous croisons le chemin dans la rue et qui nous regarde ? Ceux de la foule sont les seuls auxquels nous pouvons nous adresser en restant une puissance sans pouvoir.

Add Comment

Your email is never published nor shared. Required fields are marked *

*
*