A lire certains écrits on frémit. Nous qui avons traversé la tradition occidentale, avec quelques raccourcis, on ne peut que sourir doucement d’une phrase comme celle-ci: « L’économie du design interactif ne peut supporter, aujourd’hui, l’effort de recherche qu’il faudrait déployer pour appréhender réellement les enjeux de sa pratique — et pourtant, vous et nous qui sommes les praticiens de la conception interactive, nous savons à quel point la réflexion est nécessaire pour faire évoluer cette jeune discipline et pour mieux préparer ceux qui s’y destinent. Nous savons aussi qu’il est indispensable de situer cette réflexion sur le terrain de la production, sans attendre vainement qu’elle émerge de la recherche critique menée en milieu académique — car si nous sommes en manque de théorie, c’est bien une théorie de la pratique qu’il nous faut. Merci de nous aider à convaincre les instances publiques et privées de soutenir notre action. » Pierre Lavoie, président fondateur Peu importe le cadre de ce propos, une quelconque association de design interactif. On entrevoit un malaise qui dépasse largement le cadre invoqué, malaise entre la théorie et la pratique. On sent une ambivalence entre la nécessité théorique et la méfiance quant à une théorie dans le sens stricte du terme. On conjure la théorie en faisant d’elle quelque chose de pratique, c’est-à-dire une théorie qui ne vient théoriser que la pratique… On sourit devant tant de naïveté philosophique. Relire Kant? Revenir à Platon? En tout cas tenter de réouvrir les lacunes de la relation théorie-pratique, car dans le cadre des nouvelles technologies la relation épistémé-tekhné est profondément modifiée. Il ne s’agit pas seulement d’un petit changement, mais d’un ébranlement. Et il y a une forme de réciprocité, pour ainsi dire d’équivalence entre ceux qui ne veulent qu’une théorie (vide de phénomènes) et les autres qui désirent une théorie qui n’est que l’application, que la mise en langage de pratiques préexistantes et impensées. Il faudrait une bonne fois pour toute que nous puissions accepter de persister dans la problématicité, plutôt que de vouloir « une théorie de la pratique », comme si la récursivité et la performativité de toute théorie pouvait être refoulé, comme s’il pouvait y avoir une théorie de l’objet(ivité). Je souris devant tant de naïveté. Pourquoi ne pourrions nous pas rester, persister, insister devant ce « défaut qu’il nous faut » (Stiegler), qui est la pratique/la théorie. Préférer la barre qui tranche « / » plutôt que la faiblesse des conjonctions. Préférer le différend du discours et de la pratique, différend insoluble plutôt que ces pensées, ces pratiques de l’efficacité. Ce qu’il nous faut apprendre c’est la discrétion, l’échec, le tremblement et la fragilité. Jouer de mauvaises articulations, théoriser alors qu’il faudrait, comme on dit passer, à l’acte, passer à l’acte alors qu’il faudrait encore réfléchir. Etre intempestif dans les plus petits événements comme dans « notre » époque même.
18 avr
By Grégory. Posted 18 avril 2002 at 6:10 . Filed under Economie, Théorie. Permalink. Subscribe to this post’s comments.
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