18 sept

Facebook et le capitalisme de l’accès

Si les entreprises dépensent encore aujourd’hui des sommes importantes pour sonder le public et définir ses besoins afin d’élaborer des produits coordonnant « offre » et « demande » (on a bien sûr toutes les raisons de douter de l’indépendance préalable de cette demande), Facebook constitue une formidable économie pour ces entreprises. Ce sont en effet les consommateurs eux-mêmes qui renseignent avec joie et délectation les sondages. Ils font tout le travail. On peut non seulement savoir ce qu’aime une personne mais encore connaître le réseau social de ses goûts, bref fédérer la communication d’un produit en se fondant sur un réseau social préexistant. Les applications de ce site internet sont encore une subtilité supplémentaire, parce qu’en les choississant les internautes décident eux-mêmes de ce sur quoi ils veulent être sondés et dépassent ainsi la logique du sondage où c’est le sondeur qui défini la question posée. On change ainsi de mode de représentation marketing. Une entreprise qui serait capable de croiser toutes ces informations pourrait alors proposer une publicité très ciblée.

On retrouve donc dans Facebook une extension du capitalisme de l’accès tel que Rifkin l’a défini dans L’âge de l’accès : La nouvelle culture du capitalisme. Toutefois si ce capitalisme vendait de l’accès (de la location par exemple) plutôt que des biens manufacturés et augmentait ainsi la dépendance, Facebook rend accessible les consommateurs eux-mêmes, c’est-à-dire la modalité principale des désirs à notre époque. Il y a donc là une interversion de ce à quoi on donne accès, interversion qui est aussi une radicalisation du capitalisme du siècle dernier. En basant l’accès sur les individus eux-mêmes, la séparation entre objet et individu s’écroule. Ce à quoi j’accède avec Facebook c’est un réseau social, des amis, mais c’est finalement dans un mode d’autoreprésentation qui boucle sur moi. J’observe ce que je fais autant que ce que font les autres. Les mini-feeds sont cette représentation. (S’) observer devient alors une activité quotidienne, inscrite dans le flux du réseau autant que dans le flux de nos activités journalières. De sorte que l’observation que le marketing effectuait auparavant par les sondages hérités de la sociologie du XIXème siècle, se transforme en une autoscopie de chacun et pour tous. N’est-ce pas là la définition même du capitalisme dans une société de contrôle où le mot « démocratie » n’est plus qu’un souvenir?

5 Comments

  1. 1 18 septembre 2007 at 10:37
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    Très bonne analyse, certes rapide, mais pertinente, de facebook. Je me faisais à peu près les mêms constats, en m’interrogeant, comment étaient gérés les onglets facebooks par amazone par exemple, sachant que le renseignement des livres lus à partir d’amazone n’est pas anodin, mais est une donnée particulièrement précise sur le profil : ce qui peut signifier une mise à jour de publicité sur la page facebook personelle à partir de ces données.
    De plus tu insistes bien sur le retournement de l’intenionnalité : ce n’est plus la démarche d’une institution qui viendrait demander, sonder un potentiel échentillon de cliens, pouvant devenir cible de tel ou tel produit, mais c’est l’individu qui pris dans la logique du socialnet relationship qui constitue de son plein gré la base potentielle des données permettant de le définir.

    Et c’est là que tu pointes alors — et cela je le trouve très très très intéressant — le fait de l’effacement même de la médiation de cete institution par la forme de voyeurisme et de suivisme qui s’effectue par le biais des feeds divers et variés :
    toutefois, c’est là que je ne te suis pas, tentant plutôt que d’eb passer à un jugement indiquant le passage du politique à l’économique (logique à la Carl Schmitt dans La notion de politique), je préfère m’interroger dans le prolongement des thèses de Lipovetsky sur la question de la formation post-moderne de l’individu, non pas comme rupture du politique, mais en tant que trabsformation du politique et de l’engagement de soi.

  2. 2 18 septembre 2007 at 12:30
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    Oui rapide, sur un blog idées jetées dans l’instant rien de plus.

    Un peu de mal à comprendre ta dernière remarque mais je crois comprendre que je suis d’accord avec toi sur le fait que cette situation de l’accès n’est pas une rupture du politique mais une transformation de celle-ci par une modification en profondeur des relations l’économie et l’individu.

    La remarque sur la démocratie (certes un peu journalistique dans sa formulation) est simplement liée à la question une peu idiote que je me pose: comment préserver la promesse à venir de la démocratie dans une société où l’économie est intériorisée de cette façon?

    Imaginons un système de contrôle de type totalitaire s’emparer de tous ces outils dont nous disposons (ce qui arrivera sous une forme ou une autre) rien en eux, je crois, ne résistera. Un peu comme l’appareil administratif qui s’est, sans beaucoup de modifications, adaptée aux systèmes totalitaires du XXe parce qu’il contenait sans doute en lui déjà la possibilité d’une telle logique.

    La question est dès lors: comment introduire dans ces « formidables technologies » quelque chose qui résiste d’avance, qui insiste, qui laisse une place à l’infime et aux singularités, c’est-à-dire à cette difficile question du messianisme démocratique?

  3. 3 19 septembre 2007 at 5:51
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    Certes rapide intervention, mais fort juste :

    _ Comment en fait entends tu cette expression de « promesse à venir de la démocratie » ?
    Pour ma part, ne pouvant la détacher d’une part de l’analyse de Derrida et d’autre part de ms analyses de Spinoza, je ne sais pas si je l’entends comme toi, même si ton dernier point tendrait à exposer précisément ce que j’entends par démocratie à venir, et donc par cette « résistance d’avance » qui est en jeu non pas dans un devancement par rapport à un futur, mais comme cette avance critique, mettant en question la possibilité même de l’ouverture au futur. (oui, je sais mes formulations ne sont pas toujours aisées à comprendre).

    Dans la dernière partie de Voyous, Derrida met en évidence la variation de son emploi de « démocratie à venir » et indique comment il a pensé pendant une certaine partie de son oeuvre, et cela suite à la lecture de Nietzsche, la notion « d’avenir » comme devant suivre, succéder. Donc il posait cela selon un axe temporel, inscrivant une forme de rapport de la conscience à son futur selon un exercice critique du présent. Donc une forme de résistance.

    Revenant sur cette définition, il montre dans ce livre de 2003, en quel sens le « à venir » se joue non pas selon un futur, mais seulement comme possibilité de relancer indéfiniment la démocratie dans le temps à partir de cette possibilité toujours actuel de la critique. La nuance paraît fine mais elle est énorme.

    La démocratie n’est pas inactuelle et donc dans un futur potentiel, mais la démocratie actuelle ne peut être potentielle que si en acte a lieu le jeu critique de l’expression des individus, et donc si a lieu une forme de résistance. (je t’avais envoyé un article publié dans avril 22 là dessus l’an passé)

    C’est pourquoi, je ne crois pas que nous ne sommes pas en démocratie, nous y sommes en plein ,mais dans un risque actuel justement de l’effacement de sa potentialité de relance perpétuelle (et le danger est grand de cet effacement, non pas selon je crois les modalités médiatiques de détermination de soi, mais selon tout simplement la réification de la loi qui se donne d’une manière accélérée dans nos pays occidentaux et ceci souvent au nom de la liberté)

  4. 4 19 septembre 2007 at 1:42
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    Alors nous entendons de la même façon cette formule de démocratie à venir, où je me référais à Derrida. Ligne de partage entre à venir et futur, entre promesse et anticipation. Le fait que la démocratie ne soit que dans sa relance veut d’être qu’elle n’est pas, qu’elle ne peut pas être, actuellement présente. Ce qui n’est en rien négatif.
    Je ne vois pas les phénomènes économiques comme le risque de détruire la possibilité même de la relance. Ce qui fait que je suis en désaccord de plus en plus fréquent avec Bernard Stiegler. Par contre, comment ces nouveaux modèles socio-économiques permettent d’élavorer de nouvelles relances, de nouvelles individuations, de nouveax désirs voilà ce que nous observons les uns et les autres.
    Cette question de la résistance est intéressante. Tout se passe comme si la promesse démocratique, le maintien de cette promesse, devait s’effectuer avec une certaine résistance, promise elle aussi. Un souci pour ce qui vient (par exemple l’application des tests génétiques pour définir les familles étrangères).

  5. 5 19 septembre 2007 at 6:52
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    simplement un lien, avant peut-être de poursuivre :
    http://pisani.blog.lemonde.fr/2007/09/18/facebook-cest-pour-mieux-te-connaitre-mon-enfant/
    chez Pisani

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