Art Virtuel (1998-12-00 00:00:00)
INTRODUCTION
- La ville, un espace artificiel et technique, lisible? Internet un territoire qui se construit à mesure qu’il est écrit et lu?
- Mais la ville n’est-elle pas hantée par autre chose que la lisibilité et la traductibilité du signe et du territoire.
- Une affectivité de la ville?
- La déambulation dans la ville comme passion de la modernité, un sentiment ambivalent d’amour et de haine, de nouveauté et de décadence. Baudelaire, Benjamin, Adorno: les grands promeneurs de la modernité pris entre le désir de décrypter les prétendus signes de la ville et le fait de s’abandonner à la dérive de leur marche, comme si la ville était un livre. Borges aveugle à New-York.
- Quel rapport non-métaphorique entre la textualité et les territoires? Legible City? Sens commun croyant que le réseau est immatériel, sans géographie, sans cartographie possible, quelque chose d’infini: une textualité sans fin, hypertexte.
- Or il y a traçabilité des flux physiques du réseau.
Ex 1 Rhizome : une image localisée à plusieurs endroits physiques > Briser l’unité de la présence de l’image, la vision n’est pas la présence unifiante.
Ex 2 Nervures : Ne garder que les chemins physiques entre tous les fragments d’images, traceroute. Ramener l’image à soi.
Sur le réseau où tout est flux, les logiques sont réversibles.
Le réseau est peut-être beaucoup plus territorial, local qu’on ne veut bien le penser.
Mais comment dans le réseau avoir lieu? Comment donner lieu? S’inscrire à même le réseau ou sur ses bords? C’est la question de l’art, c’est la question du politique.
- « Avoir lieu, ce n’est pas avoir une paternité, une racine, un lieu de naissance certifié dans la terre et le sang, c’est donner lieu au nouveau. Et le nouveau c’est le deuil de la territorialité. » (Bernard Stiegler).
N’est-ce pas que la territorialité contient une certaine étrangeté? N’est-ce pas que la textualité et l’urbanité provoquent un sentiment d’exil?
La communauté ne supposerait-elle pas son absence et l’anonymat? L’écriture son effacement dans un incessant mouvement (é-motion) d’aller et de venue? Les techno-sciences affectent les synthèses élémentaires de l’espace et du temps.
(La ville, le texte, les technologies sont chacunes à leur manière des modalités de l’inadéquation, cad de la non-immanence de l’existence dans le donné, c’est pour cette raison qu’ils sont techniques.)
« Telle est désormais la condition du sens : sans entrée, ni sortie, l’espacement, les corps. » (Jean-Luc Nancy)
SOUS REMONTE A LA SURFACE
Sentiment : qu’est-ce que l’anonymat? qu’est-ce que le silence des corps sous la ville?
L’ANONYMAT
Rencontre avec la base de données de la RATP: anonymat & communauté.
Le réseau et le métro : associer deux éléments étrangers, pour produire un monstre, non une métaphore. Deux lieux de passages, deux lieux où les corps se croisent en s’oubliant.
L’anonymat du métro et du réseau : sous la ville, sous terre, la mise en terre. Qu’est-ce que cette affectivité de l’anonymat, le devenir-anonyme d’un individu et d’une œuvre ?
Qu’est-ce que l’anonymat de l’histoire du XXème siècle et des archives photographiques (Barthes) ? Qu’est-ce qui est mis sous terre, voilé, occulté si ce n’est le caractère social du réseau ?
Montrer que l’anonymat, qui est une certaine forme d’illisibilité, est la condition de possibilité de la sensibilité et de la communauté.
UN DESERT
Non pas une fiction, mais un désert où peuvent se construire des textes (le peuple du désert, le peuple manque). Proposer un voyage, un labyrinthe qu’on ne saurait entièrement explorer, un espace qui est comme déserté. Intégrer les réponses des internautes pour produire un jonction-disjonction entre les images, les textes et le fil narratif. Penser que la fiction est constituée de singularités et de flux. Tenter une autre écriture de l’être ensemble.
LES RYTHMES
Le « fil » narratif est donné par la voix-off : elle est aléatoire (séquence et durée des silences). Mais qui parle ?
Les fragments sont compatibles avec n’importe quel autre : anonymat des voix. C’est un dialogue entre un homme et une femme, mais c’est un faux dialogue, comme il s’agit d’une fausse interactivité. Il n’y a pas de relation entre la cause et l’effet. Pourtant, parfois, cela fait sens car l’effet de sens est ce qui manque, c’est une lacune.
Les voix accompagnent la navigation : on sépare les sens pour multiplier le sens. Le son ne se réfère pas à l’image, de sorte que l’internaute se focalise tantôt sur le son, tantôt sur l’image. Il passe d’un plan à un autre.
A qui parle les voix ? A l’autre, aux internautes, à eux-mêmes ? Et que racontent-elles ? Le métro, le réseau ou le départ et la mort de l’homme, la déconstruction de la mémoire ? La ville se demande qui parle au juste? Le destinataire et le destinateur sont incertains?
Hésitation quant au statut de l’histoire, comme si l’histoire s’oubliait à mesure qu’elle était racontée: promenade, marche, rythmes. Quelque chose se raconte dont la navigation de l’internaute est le médium, mais on ne sait pas quoi, on ne s’en souviendra pas. Ne pas faire un système ergonomique où la prévisibilité est la règle, mais un système qui ouvre la complexification des possibles.
DEDANS QUI SE SENT COMME DEHORS
Sensation : Marcher dans la ville, lever les yeux et voir les fenêtres, chaque fenêtre. Sentir la compacité de la ville. Imaginer dans chaque fenêtre, les vies, leurs intensités. Ne pas chercher à les lire. Se dire que c’est l’anonymat. Tenter d’écrire et de donner à lire cet anonymat par le contact c’est-à-dire l’interactivité. Qu’est-ce que ce médium? Un médium, au sens paranormal du terme, est ce qui voit ce qui est absent.
Entrer dans l’intimité d’un appartement évidé.
LES FANTOMES
Le spectre comme modèle du cyberspace, car son mode d’être est paradoxal : présent et absent tout à la fois. Internet comme médium technologique et comme médium affectif : qu’est-ce qu’un médium si ce n’est la faculté de séparer la vision de la présence?
La hantise : donner une voix à ce qui n’en a pas, plus ou pas encore (l’amour, la séparation, la Commune de Paris). Pas la mort mais la mortalité, une écritures des morts qui n’ait rien à voir avec un discours sur la Mort.
Les spectres nous regardent avant que nous les regardions : antécédence. Il faudrait pouvoir collecter ou réciter un par un les corps, pas mêmes leurs noms mais leurs lieux.
LE CONTACT, A DISTANCE
Interactivité désajustée : malgré la nouveauté du net, il y a déjà des normes d’utilisation et de navigation. Le rôle de l’artiste est de déconstruire ces normes de lecture gestuelle et corporelle afin de permettre que quelque chose arrive. Les clichés s’opposent à l’émotion. La norme du web est spatiale : le Xanadu de Ted Nelson ou tout est équidistant (portail), à portée de main, dans une proximité insignifiante.
Ce qui importe n’est pas l’entrée et la sortie, le début et la fin, l’input et l’output, mais ce qu’il y a entre et qui creuse un écart. Traverser les objets pour être traversés par eux. Ce qui importe n’est pas l’information, la saturation entropique, mais les écarts entre elles. Ce monde est celui des corps parce qu’il y a la densité de l’espacement. Corps = espacement, car deux corps ne peuvent occuper simultanément le même lieu. La ville s’écrit à même les corps.
Aucun clic, seulement du rollover. Une descente infinie du tact. Ecrire, lire, une affaire de tact. Le contact dans l’histoire de l’art (Fra Angelico : toucher le fils). Voir ce qui a été touché (par dieu), donc l’infra-rouge. Décaler la vision du toucher : voir sans pouvoir toucher, toucher sans voir, c’est la question même de la représentation et du voyeurisme.
Dans la proximité du contact il y a une distance infinie.
L’infra-rouge et l’infra-mince : A portée de main, à perte de vue. L’infra-mince des peaux, de la cigarette, de se toucher soi-même, du ciel et de la télévision (deux directions lumineuses).
L’interactivité : Pourquoi y a-t-il la vue qui ne voit pas les infra-rouges ? Cette ouïe qui n’entend pas les ultra-sons ? Pourquoi y a-t-il, à chaque sens, des seuils, et entre tous les sens, des murs ? Les sens ne sont-ils pas des univers séparés ? Aristote dit que chaque sens sent et se sent sentir, chacun à part et sans contrôle général. Un corps accède à lui-même comme dehors car c’est par ma peau que je me touche, je ne me touche donc pas du dedans.
PERDRE, DONNER, RECEVOIR DU TEMPS
Le temps comme corps, donc comme écartement.
Expérience de Montréal : les visiteurs étaient physiquement déstabilisés, donc l’interactivité affecte d’abord les corps. Ils n’arrêtaient pas de cliquer à distance afin de nier l’espacement, donc leurs corps. Il faut détourner les clichés corporels.
Lenteur du site, rythme : si le spectateur ne donne pas de temps alors il ne pourra pas en recevoir. Il y a un excès ou un défaut de temps dans l’œuvre. C’est par là qu’il peut y avoir temporalisation (trouver du temps dans le temps, Tarkoski) et non vitesse. Prendre sur son temps, ne pas le compter c’est donner du temps à l’œuvre. L’interactivité est une production de temps par des espaces corporels impossibles (répétition et juxtaposition de deux géométries), par des pesées.
INHABITABLE & ILLISIBILITE
* Un espace hors-espace = un lieu de mémoire.
Domus et la mégapole
Perte de la Domus qui n’est qu’un effet mélancolique de la mégapole. Pensée rejective des technologies, abjecte, tissant des lieux évidés.
« Tout cela est craquelé par le mal. Un mal qui n’est même pas fait. Un mal d’avant le mal, une douleur plus ancienne et plus jeune que les souffrances éprouvées. Une douleur toujours fraîche. » (p. 207)
« La seule pensée, mais abjecte, objective, réjective, capable de penser la fin de la domus, c’est peut-être celle que suggère la techno-science (…) Le contrôle n’est plus territorialisé ni historicisé. Il est computorisé. Il y a un processus de complexification, disent-ils, que personne, aucun moi, pas non plus celui de l’humanité ne meut, ni ne souhaite. » (p. 210)
« Baudelaire, Benjamin, Adorno. Comment habiter la mégapole? En témoignant de l’œuvre impossible, en alléguant de la domus perdue. Seule la qualité de la souffrance faut témoignage. » (p. 212)
« Habiter l’inhabitable, c’est la condition du ghetto. Le ghetto est l’impossibilité de la domus. » (p. 212)
Georges Bataille : Sarajevo: « La communauté négative : La communauté de ceux qui n’ont pas de communauté. »
Jean-Luc Nancy : « La seule loi de l’abandon, comme celle de l’amour, c’est d’être sans retour et sans recours. »
Huberman : Pascal Convert
Inhabitation, dés-habitation.
Verticalité et horizontalité des plans.
Ankylose des lieux.
Evidement des plans.
Alain-Robbe Grillet: Topologie d’une cité fantôme.
« Avant de m’endormir, la ville, de nouveau. » (la nuit et la ville)
