Qu’est donc devenue l’utopie de la réalité virtuelle? S’agit-il d’un objet electro-clash un peu kitch? A la fin des années 80 au début des années 90, la réalité virtuelle apparaissait comme la promesse même des technologies numériques, offrant une immersion absolue dans l’univers des données. Le Times, la télévision et de nombreux écrits théoriques ne cessaient de développer la notion de réalité virtuelle qui consistait moins en une matérialité technologique qu’en une idéologie. La France, avec Philippe Quéau, Pierre Lévy et d’une autre manière Baudrillard et Virilio, s’était même fait une spécialité du discours sur la RV. J’ai longuement analysé dans un précédent travail écrit les implications de cette utopie ontologique réalisant un certain destin de la pensée occidentale qui identifie rationnalité et réalité. Mais on peut s’interroger sur le devenir de cette notion qui a été l’un des moteurs idéologiques du numérique pendant des années. Le projet de la RV est-il seulement en suspend, attendant des avancées technologiques pour enfin se réaliser, ou ce suspend a-t-il modifié l’idéologie même de la RV? Il est vrai que pour les artistes des 80′s tenants de la RV (Jeffrey Shaw, Maurice Benayoun ou Luc Courchesnes) le projet persiste et différentes tentatives se sont dirigées vers une standardisation matérielle (Eve ou le Panoscope). Benayoun transforme même le symbole de la RV, le visiocasque, en des jumelles reprenant avec humour l’idée que la RV est d’abord une exploration et un voyage. Mais dans tous les cas l’enthousiasme qui entourait la RV a disparu, et on aura beau remarqué qu’encore des entreprises lancent des projets à grande échelle de visiocasque, de dataglove, etc. un goût du passé est déjà là, comme s’il s’agissait de nostalgie. Si les technologies sont, avant même d’être des ensembles matériels, des symptômes idéologiques, et permettent donc de faire une sismographie sociale, il faudrait s’interroger pourquoi le grand élan ontologique de la RV s’est évaporé. Ou encore: si la RV n’est plus le support ontologique de notre société numérique, quel en est le support aujourd’hui? Il y a, à n’en point douter, une relation entre la RV et les réseaux, la notion même de cyberspace de Gibson ne se définit-elle pas comme un mélange des deux? Mais l’enthousiasme conjuratoire de la RV, en se transportant sur le réseau, s’est profondément modifié et ceci parce que la localisation n’est pas la même: le réseau à la différence de la RV n’est pas un projet technologique à venir (récit d’émancipation messianique) mais un usage social généralisé, d’où le fait que l’idéologie du réseau est molle car elle se confronte à certaines pratiques alors que la RV était une utopie pure et simple, son mode d’existence étant avant tout hypothétique et prétéritif. Du fait de ce passage on peut dire que la relation à l’utopie technologique a changé (il serait temps bien sûr de détruire à coups de marteau toutes utopies qui sont une forme d’idéalisme) mais plus généralement notre relation au langage. Les mots d’ordre de la réalité virtuelle (« immergez-vous! ») ont laissé place à une situation flottante où chacun à son idée puisque chacun navigue sur un réseau. Cette diffusion idéologique a pour conséquence une plus grande passivité car s’il était aisé d’analyser et de déconstruire l’utopie de la réalité virtuelle, les fils de l’utopie cybernétique semble se perdre dans le réseau. Non que cette utopie ait disparu, bien au contraire, mais plutôt qu’elle est devenue plus indirectement lisible et ne nous livre ses symptômes qu’entouré d’autres symptômes.
18 mar
By Grégory. Posted 18 mars 2005 at 11:54 . Filed under Théorie. Permalink. Subscribe to this post’s comments.
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