18 mar

Le pouvoir contre l’art

Quelques perturbations sur le site Incident et sur mes emails dû au changement de serveur.

Voici l’explication:

Si on ne peut incriminer l’état d’esprit d’un pays, on ne peut que souligner une situation très française: des décisions prises d’en haut que ceux d’en bas subissent avec le sentiment d’être soumis à un arbitraire dont les motivations restent inexpliquées. Cette façon de faire quelque peu divine n’est pas spécifique au monde de la culture, elle touche toutes les sphères de la société hexagonale et est en quelque sorte sa marque de fabrique. Elle est la cause du fatalisme aujourd’hui si répandu et du populisme médiatico-politique. On aura beau expliquer que cette manière de faire, qui ne prend pas en compte les désirs de ceux d’en bas, qui ne les écoute tout simplement pas, est le produit de l’éducation de nos « élites » (ils n’en ont plus que la fonction dirigeante, ils n’en ont ni la culture ni les visées) ou encore du caractère hiérarchique de l’administration et des pouvoirs, on aura pas compris les conséquences désastreuses de cette manière de faire de la politique, c,est-à-dire de s’adresser à l’autre.

Prenons donc un exemple: un centre culturel au confins de la France, dans la région de Belfort. Il y a quelques années le CICV, un lieu unique en son genre qui accueillait des artistes du monde entier faisant de la vidéo et du numérique, a été fermé en plein été à la suite d’un rapport ressentimental du ministère de la culture. La région (par le biais de la CAPM) créée alors une nouvelle structure nommée ars numerica, promettant aux artistes la continuation des activités des CICV, « nous ne vous lâcherons pas », « vous serez intégrés aux processus de décision », « on écoutera vos besoins ». Tout a été dit et n’importe quoi. Nous n’avons jamais été entendu, on ne nous a simplement rien demandé. Nous avons amené un riche contenu éditorial permettant à une institution encore balbultiante de profiter de notre image de marque, rien de plus. Ars numerica est pourtant un lieu de création, un lieu dont les utilisateurs sont des artistes. Qui mieux qu’eux peut fixer les façons de faire, les méthodes et les besoins? La réponse est simple: des fonctionnaires, c’est-à-dire des personnes dont la façon de vivre, de prévoir l’avenir, de toucher un salaire est exactement à l’inverse de la situation précaire de la majorité des artistes. Serait-ce là la reproduction du schéma prolétaire/patronat, ce dernier sachant ce qui est bon pour le premier, un peu comme ces politiques qui devant le désaccord du peuple dit qu’il faut prendre le temps de l’explication, indiquant par là que ce désaccord est le fruit de la bêtise et de l’ignorance.

Ce sont donc des fonctionnaires, dans des conditions totalement opaques et selon des arguments secrets, qui ont décidés de fermer les serveurs Internet d’ars numerica. Ces serveurs hébergeaient des travaux artistiques que nous avions créées souvent sans l’aide de la structure, demandant simplement un lieu,un espace de consultation. Nous, incident.net, qui sommes le plus important espace de netart en France avec plus de 300 travaux et visités par quelques 30 000 personnes par mois, nous avons tentés régulièrement d’avoir des informations sur ce qui allait arriver, sans jamais recevoir de réponse. Ce sont donc des fonctionnaires qui ont décidés des modalités futures d’hébergement et donc du contexte de la création artistique: au cas par cas et pour un temps limité, soumettant toutes oeuvres à venir à une évaluation (ce qui est très bien) dont les critères sont absolument inexpliqués (ce qui devient fort gênant). Cette opacité sur les critères serait-elle une manière de cacher l’incompétence pure et simple des décideurs?

Le CICV qui était un lieu de partage, où des centaines d’artistes sont venus du monde entier, se sont croisés, ont échangés s’est transformé en une structure fantômes dirigée par personne (mais qu’est-ce qu’une région?) soutenant pendant l’année 2006 un seul couple d’artistes, N&N Corsino (de façon amusante leur dernier travail se nomme « Seul avec loup »). La seule activité des multitudes artistiques qui restait, Internet, s’arrête. La structure de soutien artistique se dépèce progressivement de son contenu. La prochaine et ultime étape n’est-elle pas une performance où les administratifs décidant de tout cela seraient exposés dans une boîte de verre, à proximité d’une autoroute, et où nous pourrions les voir sans entendre leurs mots? Certains s’amuseraient peut-être, à la manière de l’ordinateur dans 2001 l’oddyssée de l’espace à reconstituer leurs langages à partir de leur mouvements de lèvres. Peut-être.

Au moment où on parle de démocratie participative en faisant exactement l’inverse dans les faits, ne serait-il pas temps de changer simplement vos façons de faire et d’écouter les utilisateurs de vos services? Ne serait-il pas temps de ne plus vous considérer comme des princes mais comme des catalyseurs de ce qui se passe hors de vous, dans les multitudes sociales? N’y a-t-il pas à présent un danger absolument terrible de soumettre la production artistique de notre pays aux lois du pouvoir administratif, méthode qui je vous l’assure nous rappelle au souvenir de l’époque de Brejnev? En tant que politique ne devez vous pas être méfiant de vous mêmes et vous savoir structurellement incompétent en art, faire de cette incompétence non votre pouvoir mais votre puissance, c »est-à-dire votre possibilité, notre possibilité?

La solution pourtant est très simple, mais n’a jamais été appliqué, dans la sphère de l’art comme ailleurs,  celle de la co-gestion. Pour quelles raisons ces décisions ne sont pas prises par des comités constitués d’administratifs, de professionnels du monde de l’art et d’artistes, chacun jouant le rôle de contre-pouvoir de l’autre, comités élus tous les 2-3 ans, pour éviter les petits pouvoirs réifiés? Pourquoi n’y a-t-il aucun contre-pouvoir dans un domaine qui devrait normalement signer l’esprit d’un pays? Etes vous les propriétaires de l’argent public à la manière de patrons du siècle dernier régnant sur leurs usines comme de petits mondes clos? Pour quelles raisons les artistes visuels ne participent jamais aux processus de décision qui influent très directement sur leurs travails et sur leurs existences? Il n’y a là à vrai dire aucune raison, les artistes sont souvent plus cultivés, plus compétents et plus diplômés que les fonctionnaires de la culture, aucune raison politique, rien… simplement le désir de conserver un pouvoir qui n’a d’autre justification que lui-même et qui ne rend service qu’à lui-même.

La décision est exécutoire le 1er avril. Est-ce de l’humour, du mépris ou simplement de la bêtise? De la bêtise… simplement.

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