Comme nous l’avons déjà signalé lors du cours de la précédente session, la série “24 heures” questionne de nombreuses problématiques contemporaines de façon subtiles. Nous avions déjà détecté la relation entre phénomène (syntagme) et base de données (paradigme) comme un des ressorts de la narration: les actes de Jack Bauer ne servent qu’à valider ou invalider l’infornation déjà présente (mais non encore recoupée) dans les bases de données des services gouvernementaux. Nous avions également vu que cette série télévisée investit de manière originale la prise de pouvoir de l’espace sur le temps, le temps réel n’étant là que pour neutraliser le hors-champ temporel et pour laisser jouer pleinement la relation entre espace et information. Remarquons encore un autre point: la séparation entre deux espaces, entre un espace intérieur (CTU) et un espace extérieur (Los Angeles qui est une ville correspondant au non lieu de Marc Augé).

Ces deux espaces ne sont ni privé ni publique à proprement parlé. Les bureaux de la CTU sont un lieu de travail et Los Angeles est comme dépeuplé. Dans cette série le conflit classique entre responsabilité collective (sauver le monde) et l’engagement personnel et affectif est systématiquement rejoué car il s’agit d’un conflit entre le publique et le privé, entre l’objectivité et la subjectivité, entre l’extérieur et l’intérieur, etc.
Jack Bauer a une place particulière dans ce conflit car s’il en est le coeur (le meurtre de sa femme, sa relation avec sa fille, etc.) d’une certaine manière il a toujours déjà réglé cette tension, il n’est pas vraiment un personnage humain (ses capacités physiques sont telles qu’il est presque une abstraction organique, il est vraiment infatigable), il est un paradigme de la responsabilité. Cette division entre l’espace intérieur (CTU, affects des personnages) et l’espace extérieur (Los Angeles, le devoir) est aussi celle entre l’espace (périmètré) et le temps (réel), entre la base de données et les événements. L’usage du splitscreen n’est donc en rien un hasard. La non correspondance entre la taille de l’image et la taille de l’écran est la coexistence d’espaces hétérogènes, inintégrables dans la totalité d’un monde. Les informations préexistent à ce qui a lieu et d’ailleurs ce qui a lieu n’a lieu (n’est provoqué par Jack Bauer) que pour servir de preuve à cette information déjà là. Finalement le monde extérieur est une machine à trier, recouper, chercher de l’information mais celle-ci n’est pas dans le monde elle est dans cet espace de travail qui est fermé, publique tout autant que privé (puisqu’il est difficile d’y entrer, l’entrée étant réglementé).

Il n’est donc pas anodin de comprendre le statut spatial de la CTU: espace publique (personne n’y vit), des drames privés y ont lieu. C’est un lieu de travail mais sur-réglementé qui a peur d’une infiltration extérieure, infiltration qui est toujours considérée comme un risque, disons comme une infection pour utiliser la métaphore du corps sain et du corps malade. De plus, le seul espace où les personnages peuvent être seuls est la salle des serveurs. C’est une pièce sombre où il peut y avoir des complots, un espace habité par le souffle des machines où un personnage peut être seul face à un ordinateur et avoir ainsi un accès direct au monde paradigmatique de l’information.
Depuis plusieurs saisons le personnage principal ne travaille plus à la CTU, son statut de travail est celui d’un précaire, réintégré temporairement dans ses fonctions et donc l’autorité est toujours remise en cause. D’ailleurs on remarquera que cette série questionne très régulièrement ses régles, la fonction de chaque personnage, les conflits d’autorité y sont multiples et émergent principalement autour de l’ordinateur: qui fait les recherches? À quelle fin? Peut-on contrôler l’usage des ordinateurs et des serveurs de la CTU?
Il y a bien deux espaces dans cette série, mais ce ne sont pas des lieux, plutôt des entités articulées qui servent de paradigme à une autre fonction: après le 11 septembre, la relation entre les informations et le monde s’est inversée. Les informations ne sont plus des représentations, elles préexistent à leurs prétendus référents. Les informations sont des moments de codage et de décodage des flux (Los Angeles est la ville-flux).
