19 juil

Le téléphone, partage du corps et du langage

Si le téléphone est une « vieille » technologie, elle hante nos vies quotidiennes d’un tissu qui est encore resté impensé. Le fait que ce soit par la voix que nos contacts à distance, c’est-à-dire notre fantômalité et celle de l’autre soient en jeu, reste un élément stupéfiant, car la voix, cette onde qui traverse l’espace, est avec le téléphone comme coupée de sa spatialité d’origine par le changement de médium qui devient électrique. Le téléphone pose ainsi la question de la spectralité du vibratoire, alors même qu’habituellement les spectres (chez James par exemples) envahissent l’espace et le temps, non cette qualité toute particulière.Les différentes modalités téléphoniques: téléphonaire filaire ou sans fil au domicile, dans un autre appartement que le sien, dans la rue avec le téléphone portable ou dans une cabine téléphonique, usage du téléphone mobile dans d’autres lieux, répondeur téléphonique, enregistrement d’une annonce, dépose d’un message, écoute des messages à un moment particulier de la journée où les autre sont vocalement là sans être là, etc. sont multiples et permettraient de décrire plusieurs manières d’être-au-monde, chacun d’entre elles devant être comprise alors comme un certain réglage entre l’individu et le collectif, car si le téléphone est solitaire dans un espace donné, il met en communication avec un autre absent, c’est-à-dire spectral, la réciprocité de la voix me rendant moi-même spectral dans la réflexivité partagée de la parole, mais a lieu dans un espace où d’autres sont là qui ne sont pas concernés (au premier abord) par ce que je dis, par ce qu’on me dit. Les règles qui assurent les méthodes de dialogue dans les espaces publics, par exemple les interdictions dans les trains de parler au téléphone dans les espaces voyageurs et l’autoriation de le faire dans des espaces de passage (pourtant plus bruyants et rendant difficile la conversation) sont autant de symptôme de la relation individu-collectif. Le fait que je sois rendu à ma spectralité à travers l’échange téléphonique (l’autre absent c’est tout autant l’autre que moi puisqu’il y a toujours un espace manquant: cf les gens qui au téléphone portable ne cesse de dire où ils sont) montre combien cet appareil qui ne change pas seulement notre oreille mais tout notre environnement, différencie le terme linguistique du signe. La formation des habitudes phonatoires qui permettent la production des mots ne va pas sans l’élimination de nombreuses possibilités phoniques. Ce réglage, qui réprime le cri, la râle et autres sons, se fait essentiellement par l’oreille et signifie l’intériorisation de l’espace virtuel de la langue dans l’espace actuel du corps propre et l’expropriation de ce dernier. On peut supposer avec Artaud qu’un très grand développement de l’usage du langage articulé a pour corrélat une dépossession de l’espace phonique expressif. Lorsque nous téléphonons quelle est donc la relation entre le corps et le souffle, la crise de larmes, le fou-rire qui sont un instant indiscernables? Dans tous ces bruits, la voix se fait opaque, elle se détourne de l’ordre de l’arbitraire, elle descend puiser dans d’autres couches de son registre des dispositions et ce qu’elle en tire n’est pas de la signification, mais du sens. Il faudrait imaginer un décrochage téléphonique entre sens et signification, entre corps mobile et paroles se diffusant dans l’appareillage technologique. « Il ne s’agit pas de supprimer le langage articulé, mais de donner aux mots à peu près l’importance qu’ils ont dans les rêves (…) Faire la métaphysique du langage articulé, c’est faire venir le langage à exprimer ce qu’il n’exprime pas d’habitude: c’est en s’en servir d’une façon nouvelle, exceptionnelle, inaccoutumée, c’est lui rendre ses possibilités d’ébranlement physique, c’est le diviser et le répartir dans l’espace »(Lettres d’Antonin Artaud à Jean-Louis Barrault, p.31)

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