19 oct

L’indétermination du temps

Nombreux sont ceux, cinéphiles, spécialistes en arts visuels, critiques littéraires qui dénient aux nouveaux médias toute singularité. Ramenant l’ordinateur à un gris-gris technologique relevant de la mystification esthétique, ils estiment que celui-ci ne fait au mieux que répéter le caractère non-linéaire de nombreuses productions désormais classiques.

Mais la non-linéarité dont ils parlent est d’un ordre différent de celle que nous développons. Elle est en effet subjective au sens où si un film peut utiliser les aller et les venues, les réminiscences, les troubles aux frontières de la mémoire, une certaine déconstruction, et ne se présente jamais comme quelque chose de pleinement linéaire parce que le temps cinématographique est fait d’ellipses (c’est le sens de 5 Year Drive-By de Douglas Gordon qui remet du temps linéaire là où la temporalité est reconstruite), le support est bel et bel linéaire et défile à 24 images secondes. Un livre pour sa part peut être consulté de façon non-linéaire, mais la page 224 comportera toujours les mêmes signes. On peut donc considérer que les supports classiques selon leur itérabilité. De sorte que la non-linéarité doit être considérée comme l’écart entre la linéarité du support qui fait revenir le même et ce dont on parle et dont les lacunes reconstruites par le lecteur ou le regardeur permettent de construire des bonds et des déplacements dans le temps.

Avec les nouveaux médias, la non-linéarité n’est plus simplement celle d’un écart entre ce que l’on perçoit et ce que l’on peut percevoir, mais devient quelque chose de matériel et d’objectif. C’est le support lui-même, dont l’accès non-linéaire et les capacités combinatoires, permet de donner lieu à des événements uniques qui ne se répéterons jamais. Ce qui est étonnant là, c’est qu’alors que la critique classique estime que les arts numériques manquent d’aura, on peut penser que c’est bien au contraire le cinéma, par exemple, qui en pouvant se répéter de séance en séance est une reproduction alors qu’avec l’ordinateur il est possible de créer un son, une image qui jamais ne reviendra, et d’en créer encore et encore. Ces insularités esthétiques uniques déstabilisent le regard, nous ne savons plus que voir car nous n’avons plus notre place, celle du regardeur, qui se tenait entre le support et le référent.

En ce sens, la non-linéarité s’objective en quelque sorte et l’exemple le plus frappant de cela consiste sans doute en ce qu’avec les nouveaux médias, je peux produire des fictions sans fin, des fictions dépourvues de narration. Cette infinitude n’est pas simplement une métaphore, comme quand Borges parle du système de renvois de la bibliothèque de Babel, car il est matériellement possible de produire une oeuvre qui ne s’arrête jamais, qui produit encore et encore du nouveau. Ce nouveau a étrangement le caractère d’une répétition car d’une part il est dépendant d’un programme, c’est-à-dire d’une structure langagière (va chercher dans flickr les images qui correspondent à tel mot-clé, par exemple) qui est une méta-esthétique. D’autre part, parce qu’il est sans fin nous n’avons plus la même attente que face à un film, nous ne nous identifions plus, le pacte mimétique est brisé, n’attendant rien, il ne se passe rien. Il en va sans doute d’une esthétique du neutre.

On peut s’interroger sur la nouvelle posture du spect-acteur dans de tels dispositifs. Que voit-il quand le temps de ce qu’il regarde ne dépend plus de son regard? Quand son regard ne fera jamais le tour de tout ce qu’il y aura à voir? Que se passe-t-il quand on ne peut jamais dit: « je l’ai vu » au sens où j’ai tout vu? C’est un bouleversement radical de l’esthétique qui est aujourd’hui quasiment impensé.

Cette quasi-objectivité numérique met bien sûr en jeu l’esthétique car est-ce encore de la perception, ce jeu infime en le perçu et le perceptible, quand le temps de la fiction me dépasse? Ce n’est plus l’esthétique telle que nous la connaissons, mais c’est encore de l’esthétique car il y a bien quelque chose à percevoir aux marges du phénomène. Ce temps qui nous dépasse signale en creux notre temporalité, face à une oeuvre numérique dont jamais je ne pourrais faire le temps, il y a mon tour, ma place, là, cet endroit où je suis. L’existence en creux. Expérience de la déception peut être (« je n’ai rien vu »), expérience de la finitude (« je n’ai presque rien vu »), expérience qui ne permet aucune maîtrise, aucune main-mise, ceci venant peut être expliquer le désintérêt de nombreux critiques qui perdent brutalement leur autorité à dire et à expliquer. Les oeuvres numériques semblent trop complexes, trop indirectes, elles supposent des explications, sans doute parce qu’elles produisent des perceptions à partir du langage, des processus donc.

Il s’agit pas de mettre des fictions anciennes dans la boîte du numérique, la notion de cinéma interactif est simplement un anachronisme, mais de sentir combien nous devons écrire des fictions à la mesure du numérique. Qu’est-ce que l’ordinateur peut raconter qu’aucun autre médias ne peut faire? Qu’est-ce que je peux montrer comme processus que je ne pourrais pas présenter en peinture, en livre, en film? C’est sans doute ce tremblement hésitant de la vie, de cette vie que je ne connais pas, à laquelle je ne peux m’identifier, à laquelle donc je reste profondément étranger, qui est là toute proche, dans une ville sans doute. Non pas une vie, mais toutes ces vies, chaque passant, histoire que je ne connais pas, que je ne peux connaître. Une esthétique des multitudes? Simplement ces respirations.

3 Comments

  1. 1
    Juan Santhier
    21 octobre 2007 at 10:33
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    Je vous écris ceci à main levée, au risque de n’être pas assez précis, ce qui est mal payer tous les articles que j’ai lus de vous sur ce blog : aussi n’est-ce là qu’une réflexion impulsive où j’essaie de me reformuler en partie des choses que je me suis longuement dites et que vous me rappelez dans nombre de vos courriers.

    Le flux continue que permettent les nouvelles technologies, internet, a aussi donné lieu à leur inverse et à leur contradiction : au méta-index universel des moteurs de recherches. En conséquence de quoi tout ce qui existe est-il ressenti comme un présupposé plutôt que comme une possibilité : l’index est aussi long que le texte puisqu’un l’infini égale un infini plus grand. Ce que je cherche doit exister quelque part. Ce qui dépend de moi, ce n’est pas son existence, mais la recherche adéquate que j’en ferai. Je pourrai me mettre en relation avec lui le moment venu. C’est une espèce de créationnisme séculier. « Le plumage bigarré des oiseaux brille alors même que personne ne le voit » (Hegel), semblait regretter la sensibilité romantique. Aujourd’hui une webcam le filme et c’est sur Youtube. Internet, selon comment il est abordé, peut donc aussi être l’occasion d’une régression de la liberté : mon action n’est plus alors qu’une façon d’organiser un trajet dans la masse de ce qui existe en soi. Il n’est donc pas impossible, c’est une hypothèse, que internet soit précisément le lieu d’une narration plus ordonnée, subjectivement plus ordonnée, qu’auparavant : car il suppose que, quoi que je fasse et où que je sois, mon parcours aura du sens, puisque tous les sens possibles existent déjà. J’avoue que c’est là un état d’esprit que j’ai en aversion, dans internet et partout ailleurs, par exemple : dans le cinéma. Au contraire, le cinéma qui me plait est justement celui, trop rare hélas, qui me fait sentir que la succession temporelle des actions n’est pas une donnée irréfutable (celle du scénario et des répliques qui doivent aboutir) mais le prolongement incertain de la voix dans un inconnu (comme un chanteur de Flamenco ou comme Maria Callas disant « à l’opéra, la narration, c’est la tragédie de la voix plutôt que celle du livret»). Pareil dans un livre : les livres qui me paraissent subversifs sont précisément ceux qui, au moment de les refermer, me donnent l’impression que c’est en fait moi qu’ils referment, leur réalité étant devenue plus convaincante que la mienne, la narration qu’ils ont entreprise se poursuit en dehors de leurs pages tandis que la mienne s’y interrompt désormais : tel ou tel livre peut ainsi changer la vie, inspirer une révolution.

    Ce qu’il se passe, c’est que la possibilité narrative qu’offraient les anciens supports, livre, pellicules, lorsqu’ils étaient le reflet d’un esprit et non la production d’un cerveau, justement parce qu’ils étaient limités dans leur matérialité, (tel nombre de pages dans tel ordre), étaient aussi susceptibles d’évoquer, symboliquement, tout ce qui n’était pas eux : le livre est limité, mais son interprétation est infinie. Avec internet, je sens le contraire : son livre est infini, mais son intreprétation se réduit à Google. C’est une régression de la subjectivité, ou cela peut être employé de cette manière.

    Il y a cependant un côté de internet qui me semble louable. Si le livre était une fenêtre ouverte sur le monde depuis le cabinet de lecture, internet est une fenêtre ouverte sur le texte depuis un café internet de Istanbul, un café internet de Casablanca, un café internet de Naples… et c’est comme cela que je m’en sers. J’aime lire votre blog philosophique depuis le désordre des chambres de bonne, entre une odeur de douche et une odeur de cuisine : c’est réciproquement stimulant, ma place publique. Au contraire, lorsque je suis dans une bibliothèque, je trouve plus de fruit à regarder par les fenêtres en lisant un peu. J’obtiens donc ce paradoxe qui veut que, ce que je trouve sain dans internet, c’est justement la précision (aboutir exactement à telle page de tel livre) et non la recherche et la “navigation”. La navigation sur internet est destructrice parce qu’elle le contraire d’une flânerie. Pour le flâneur, peu importe où il va pourvu qu’il sente où il est. Pour internet, peu importe où tu es puisque internet est partout nulle part. Internet, c’est l’ordre de l’aléatoire. Les machines, libres dans les limites de leurs programmes, rendraient-elles à l’humanité l’image d’une liberté programmée ?

    Je sens confusément, peut-être est-ce d’ailleurs pour vous une banalité depuis longtemps, que internet, tel que je voudrais le voir évoluer, a des comptes à rendre à la culture orale, mais une culture orale qui ferait son retour après dix siècles d’éclipse sous la forme paradoxale d’un écrit non imprimé. J’ai été frappé par ce que le livre d’Ivan Illich, Du lisible au visible, avait d’actuel. Il y raconte que les premiers livres étaient lus à voix haute parce que les mots, liés les un aux autres étaient la traduction phonétique de la voix, et n’avaient pas de sens en dehors du langage articulé. Ce n’est que plus tard que le mot imprimé a précédé, dans notre esprit, le son et que ce dernier le traduit « à l’extérieur ». Par ailleurs, j’ai eu de l’enthousiasme à apprendre que les premiers livres ne comportaient pas d’index : que l’index était une invention, une technique, conçue plus tard. Auparavant, donc, la lecture était un parcours oral au milieu d’une « forêt de texte », une espèce de flânerie, où tout ce qui était prononcé était le but de la méditation et sa rencontre. Ce n’est qu’avec l’apparition de l’index que les livres sont devenus les recueils d’une science fermée, stable et séparée, à laquelle l’ignorance se rapporte au besoin en allant consulter l’index pour retrouver le passage utile.

  2. 2
    Juan Santhier
    21 octobre 2007 at 10:50
    Permalink

    errata:

    « puisqu’un l’infini égale un infini plus grand. » devient: puisqu’un infini égale…

    « La navigation sur internet est destructrice parce qu’elle le contraire d’une flânerie » devient: La navigation sur internet est destructrice parce qu’elle est le contraire d’une flânerie

  3. 3 21 octobre 2007 at 10:05
    Permalink

    De très nombreuses remarques justes et précieuses dans ce que vous écrivez. Il y a sans doute dans cette incertitude de la certitude une exigence qui peut se prolonger sur Internet. C’est le pari que je fais. Lorsque vous opposez la figure du flâneur à celle de l’internaute, je ne suis pas sûr.

    Peut-être notre différence d’appréciation tient en ceci: « En conséquence de quoi tout ce qui existe est-il ressenti comme un présupposé plutôt que comme une possibilité : l’index est aussi long que le texte puisqu’un l’infini égale un infini plus grand. » Je crois que vous mélangez l’index (qui par définition est fini tout comme le texte sur Internet parce qu’il est inscrit sur un support matériel lui-même fini) et les combinatoires de l’index, c’est-à-dire la façon de passer d’un élément à un autre qui lui est effectivement infini.

    Si on se tient à cette stricte délimitation, les informations du réseau ne sont pas toujours présupposées. Ce qui reste est la combinatioire comme possible. C’est pourquoi en un autre sens je suis opposé à l’usage de la notion de virtuel pour le réseau et l’informatique.

    Faut-il alors concevoir Internet comme un absolu brisant les possibles si chère à l’esthétique que nous partageons? Ou faut-il mieux apercevoir sur Internet un véhicule de la finitude? Les deux coexistent, entre industries culturelles et pratiques expérimentales et artistiques. Relire « La carte postale » de Derrida pour voir combien l’écriture brouille sa frontière avec l’oral.

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