20 déc

Extrait du monde

S’il y a déconnexion entre support de mémoire (ce qui est inscrit sur le support matériel) et visibilité écranique (ce qui est consultable), si cette déconnexion entre ce qui est et le possible devient la condition du travail artistique contemporain, alors il faudrait poser que l’oeuvre n’existe que comme extrait et n’est extrait que d’elle. Il faudrait donc imaginer une « oeuvre » (notion problématique dans ce contexte) qui ne serait sensible que comme extrait, morceau, fragment potentiels d’elle. Auparavant il y avait convergence entre le support matériel de mémoire et l’apparaître esthétique, convergence idéale sans doute mais qui sous-tendait toute la tradition occidentale. Cette convergence trouvait son individuation dans la perception du regardeur qui en s’appropriant l’oeuvre la faisait différer d’elle-même. Cette différenciation est à présent instanciée dans la déconnexion matérielle entre le support et le caractère sensible de ce support. La notion d’extrait à ceci d’utile qu’elle permet de rendre compte de la provenance (ce qui est visible est bien extrait du support) et de l’incomplétude (l’extrait n’est pas la totalité et ne permet pas même de s’en faire une idée). On pourrait alors supposer qu’il y a un nouveau mode de représentation (mot devenu honteux à notre époque mais dont la complexité nous échappe encore) puisque la relation entre le support de mémoire et la visibilité esthétique serait analogue à la relation entre le monde et l’oeuvre. Cette dernière est extrait du monde, au sens où il a un ou des référents, au sens aussi où cette extraction produit des effets c’est-à-dire une insertion dans le monde (l’oeuvre est au monde). De la même façon, bien que ce « même » ne soit pas identitaire mais analogique, la visibilité esthétique est extrait de ce qui est inscrit sur le support de mémoire (données et traitement) et par contre-coup produit un nouveau rapport à la totalité imaginée. En ce sens il y a une re-représentation, une répétition de l’après-coup dans le tryptique monde-mémoire-esthétique. Ces disjonctions posent dans de nouvelles conditions les questions esthétiques. Ce qui était une individuation du sujet, par exception esthétique, s’allie à une individuation technologique.

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