© 2007 Grégory

Le peuple, la foule et les multitudes (10)

I/ LE PEUPLE MANQUE
(élitisme artistique, mérite démocratique et utopie totalitaire)

La question du peuple est essentielle à la compréhension des flux dans son rapport au socius. Le concept de »peuple » est une production moderne qui a structuré de part en part la politisation de l’esthétique et l’esthétisation du politique: il s’agissait, en faisant oeuvre, de s’adresser à ce corps abstrait, le peuple, incarné dans tous et aucun individu.

La relation entre esthétique et politique est ancienne. Dans la République, Platon thématise la formation politique en utilisant une métaphore artistique, la glaise faconnée par les mains d’un artiste-dieu. Le peuple sera à partir de là considéré comme l’oeuvre d’art ultime. Il faudrait retracer cette lignée aussi à travers l’héritage d’Aristote, le peuple est virtuel, il attend sa forme, c’est une matière encore désorganisée mais qui potentiellement contient, appelle déjà une forme à venir. C’est l’idée de destin politique.

Cette question est transversale à plusieurs régimes politiques allant des démocraties représentatives aux systèmes totalitaires. Le XXème siècle a été sans doute le siècle où cette relation entre l’art, le peuple et le politique a été poussé plus loin jusqu’aux « catastrophes » totalitaires. On ne saurait faire l’économie, en approchant cette question, de voir comment un certain système de raison est à l’oeuvre de façon commune dans toute l’amplitude politique que nous avons indiqué. C’est pourquoi dans les différents régimes de représentation il va s’agir de passer du peuple à l’unité d’une figure et de soumettre le premier au second.

Il faut aussi remarquer que la modernité va accentuer la concentration des êtres humains dans les villes et va organiser politiquement et économiquement celle-ci par le biais d’une part de grands rassemblements politiques et d’autre part de grands centres de consommation. Ces nouveaux phénomènes vont produire de nouveaux imaginaires et de nouvelles articulations entre l’être-solitaire et l’être-ensemble.

« Le peuple manque » (Klee): le peuple comme devenir, comme avenir inanticipable qui a pourtant fait l’objet de tous les calculs. Tension dans la notion de peuple (Volk) et de foule ou masse. La foule comme danger de Platon à Spinoza: comment maîtriser ce corps sans tête? Comment contrôler ce flux qui peut déborder les pouvoirs? Comment assujetir cette puissance? La politique comme tête de la foule, comme direction et maîtrise. Le peuple serait ce qui se promet dans la communauté et le partage, la foule le risque d’un débordement: ambivalence de la conjuration, on en appelle au peuple pour immédiatement avoir peur de la masse. Ou encore: dans l’art contemporain on parle du public pour immédiatement refuser de s’y soumettre, double bind de la réception.

Le schéma deleuzien du flux, extraction, décodage et codage peut parfaitemet s’appliquer aux structures que nous allons décrire.

A/ La démocratie et l’élitisme artistique
(cf Nathalie Heinich, L’Élite artiste. Excellence et singularité en régime démocratique, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des sciences humaines », 2005)

Comment le régime démocratique s’est constitué autour d’une certaine représentation du peuple dans le champ artistique? De quelle façon le régime démocratique a su articuler plusieurs figures du peuple (incarnation dans une unité, tension d’une communauté et chute) pour en raconter la naissance et la mort?

1. La lutte

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Delacroix 1830. La Liberté guidant le peuple. Huile sur toile 260 x 325 cm

Les trois niveaux du tableau: la figure, le peuple et les morts. Le peuple se produit dans l’acceptation sublimée du devenir mortel. On marche sur tous les morts qui nous précède et en marchant ainsi on se sait tout aussi mortel. Le peuple est une avalanche de morts. // Blanchot qui lui refuse la sublimation.

2. Le mythe de la fondation et de l’origine

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L’espace fermé (public/privé). La foule est dirigée vers un point unique qui élève. Passage encore de la multiplicité à l’unité de la représentation.

3. La chute

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MEISSONIER Ernest (1815-1891)
La barricade rue de la Mortellerie, juin 1848 dit Souvenir de guerre civile – Paris, musée du Louvre
Enrôlé en tant que capitaine d’artillerie de la Garde nationale, Meissonier a vécu de près les journées de juin 1848 pendant lesquelles les troupes du général Cavaignac écrasèrent les insurgés parisiens. Il en a livré un témoignage quasi journalistique dans cette petite toile. Son observation d’un réalisme implacable a l’objectivité d’un daguerréotype. « C’est horrible de vérité », commente Delacroix.
Les nombreuses déceptions apportées par la révolution de 1848 et la IIe République vont permettre à Louis-Napoléon Bonaparte de jouer un rôle sur la scène politique française. Il rallie à sa cause la bourgeoisie effrayée par les désordres révolutionnaires, la paysannerie plutôt hostile à la République mais aussi une partie du monde ouvrier confiant en son programme social. Le 10 décembre 1848, il est élu président de la République. Mais la barricade de Meissonier préfigure une autre répression brutale, celle qui suit le coup d’Etat du 2 décembre 1851, marquant d’une souillure originelle le futur régime impérial.

La commune de Paris comme spectre du peuple. À partir de 1848, le peuple n’apparaît plus comme une force d’auto-organisation, il va lui falloir une force supérieure pour prendre forme. Karl Marx se méfie terriblement des communards (Manifeste du communisme) qui lui apparaissent comme un danger plus grand encore que les capitalistes. Ils constituent le danger extrême d’un flux décodé qui coule sans règle sur le socius, d’une matière sans forme stabilisée.

B/ La fusion totalitaire ou la question du peuple incarnée

Les systèmes totalitaires, avec des différences notables entre eux, vont prendre la relève de cet idéal démocratique qui a échoué en imposant des articulations entre la multiplicité et l’unité dans la figure d’un leader. Ces sytèmes vont reprendre des schèmes christiques.

1. Le bolchévisme: de la forme anonyme de l’Histoire à la figure parternelle

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2. Fascisme et unité du langage (le règlement du différend)

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3. Le nazisme, un peuple de ruines

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Leni Riefensthal, Le pouvoir de la volonté (1934)
II/ LA PRODUCTION DE L’INATTENTION
(le concept de s(t)imulation)

Remontons un peu en arrière pour comprendre les conditions d’émergence du passage entre peuple et unité. Le 19ème siècle invente un certain corps social au travers de l’apparition de plusieurs disciplines: sociologie, physiologie, etc. Nous nous attarderons sur les conditions techniques qui vnt avoir une influence majeure sur l’art du XXème siècle (voir cours précédents sur Marcel Duchamp et la question de la relation entre machine et affect).

Le XIXème va inventer un nouveau modèle esthétique qui a une double caractérique: une esthétique de l’attention et de l’inattention et une nouvelle façon de mobiliser techno-scientifiquement les corps. Par là va s’inventer un certain nombre de concepts dont le champ d’application sera les masses médias au XXème siècle et l’invention de l’audience comme manière de coder le flux du peuple. L’audience comme codage comptable (cf Deleuze).

A/ La dispersion

Avec la modernité apparaît de nouvelles figures dont le flâneur est l’emblême. L’individu est dispersé à la manière dont les sciences physiques dissémine le spectre lumineux. Ces nouvelles figures produisent de nouvelles gestuelles et de nouvelles expressions que l’on va retrouver tout au long du XXème siècle.

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Manet, Edouard, Musique aux Tuileries, 1862 Oil on canvas 76 x 118

B/ L’audience

De nouveaux dispositifs scéniques vont modifier en profondeur la relation à la représentation. C’est la genèse de la notion d’audience et de société de loisirs que les médias de masse actuels utilisent et calculent. Les peintres vont multiplier les scènes de loisir au XIXème: foule étrangement ensemble et solitaire, regard absent, corps qui s’abandonne, c’est tout un nouveau contexte du corps qui se produit. Seurat va être le grand peintre de cette évolution, et justement il questionne la relation discret/continu qui est au coeur de la construction d’un nouveau corps technique (voir partie suivante). Le publis semble étrangement plat et absent tandis que sur la scène centrale tout est en mouvement, tout se déforme. Le monde se divise alors en deux: le public passif, la représentation active. Le schéma esthétique est celui de la stimulation, schème qui va se joindre parfois avec le concept d’oeuvre totale (aujourd’hui on parle d’immersion sans vraiment penser à cette surdétermination historique).

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Georges Seurat 1859-1891 Cirque 1890-1891 Huile sur toile

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Georges Seurat, Parade de cirque, 1888

C/ Machine de vision individuelle et cartographie du corps

Pendant le XIXème de nouvelles techniques d’évaluation du corps. Ces techniques quantifient les flux en faisant de ceux-ci quelque chose dont le modèle est l’influx électrique.
Définition du concept de s(t)imulation tel que le XIXème l’élabore en cartographiant le corps humain de façon discontinue. Développement sur J. Crary, Techniques of the observer.

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Expérience sur l’attention à la localisation des son, 1893
Les hystériques comme dispositif de captation photographique et comme feedback de la représentation. La représentation est dans le monde, elle n’est pas une reproduction extérieure.
Développement sur l’argumentation de Georges Didi-Huberman: construction d’un feedback technico-physiologique.

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Sven Richard Bergh, Séance d’hypnose, 1887

Machine esthétique individuelle avant le cinéma questionne la notion d’audience. Définition du cinéma comme travail de deuil (Alain Fleischer). Analyse du passage entre ces machines et le cinéma comme relève du peuple: le cinéma ce n’est pas le peuple, c’est le peuple oublié, c’est le peuple qui jouit de son propre oubli dans l’obscurité de la salle. Puissance du dispositif cinématographique dont les régimes totalitaires vont se saisir (cf les Écrits de Lénine). Les États-Unis vont gagner la guerre (culturelle) en exportant leur vision du monde dans les salles de cinéma. La salle comme lieu « neutre ».
Scène de la mort dans Soleil Vert (1974) de Richard Fleischer: le cinéma aura été l’acceptation volontaire de notre propre fin pour voir et revoir des images d’un monde disparu, un peu comme un fort da à échelle planétaire.

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Technologies de séparation, Pièce d’écoute téléphonique à l’Exposition Électrique, Paris, 1881

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Émile Reynaud, Praxinoscope, 1879

III/ MULTITUDES
(individuation et organologie généralisée)

La première moitié du XXème va être le déchaînement d’une conception unitaire du peuple. Les systèmes totalitaires vont tenter de donner une forme aux corps. Ils vont rêver d’un corps sain (racialement ou socialement), d’un corps pur et homogène. Ce mode de subsumation des corps va être mis en cause par la Shoah et plus exactement la production d’images pendant cette période et à la libération. Le peuple ne sera plus alors représenté par des affiches totalitaires avec des foules prenant la forme d’un guide identifié, le peuple sera une autre foule, foule de corps entassés, foule de corp triés, gazés, transformés, rasés, foule de corps devenu anonyme, morts.
On se posera alors la question de l’individuation (Gilbert Simondon) ou comment des individus peuvent entrer en relation et communication sans s’unifier de façon transcendante. Il faudra à cette fin montrer que la genèse de l’individuation continue à s’effectuer dans le présent de l’individu, bref remettre en cause la relation même entre forme et matière pour sosustraire l’individu au pouvoir d’une unité. De cette individuation on pourra tirer la problématique d’une organologie généralisée comme mode esthétique contemporain.

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Zoran Music

Multitude est le nom d’une immanence. La multitude est un ensemble de singularités. Si nous partons de ces constats, nous pouvons avoir immédiatement la trame d’une définition ontologique de la réalité qui reste, une fois le concept de peuple libéré de la transcendance. On sait comment s’est formé le concept de peuple dans la tradition hégémonique de la modernité. Chacun de son côté, chacun à sa manière, Hobbes, Rousseau et Hegel ont produit le concept de peuple à partir de la transcendance du souverain : dans la tête de ces auteurs, la multitude était considérée comme chaos et comme guerre. Sur cette base, la pensée moderne opère d’une double manière : d’un côté elle abstrait la multiplicité des singularités et l’unifie transcendantalement sous le concept de peuple ; de l’autre elle dissout l’ensemble des singularités (qui constituent la multitude) pour en faire une masse d’individus. Le jusnaturalisme moderne, qu’il soit d’origine empiriste ou d’origine idéaliste, est toujours une pensée de la transcendance et de la dissolution du plan d’immanence. La théorie de la multitude exige au contraire que les sujets parlent pour leur propre compte : il ne s’agira pas d’individus propriétaires, mais de singularités non représentables.
(Toni Negri, Pour une définition ontologique de la multitude)

Sur le concept de multitude.

A. Chacun/aucun

Il devient impossible de subsumer la foule. Comment la représenter dans chaque singularité? La reproductibilité technique va être thématisée comme une machine à produire de la différenciation, la foule comme une machine à produire de l’individuation. Une certaine esthétique non plus du peuple mais de la multitude (chez Boltanski que nous avons déjà vu par exemple) va apparaître.
Le brin d’herbe de Walter Benjamin

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Andy Warhol, The Crowd. Silk Screen, 1963

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Joseph Beuys, The Pack. Volkswagen bus, 1969

David Blair, Wax la découverte de la télévision des abeilles, 1994
Problématisation de la fiction sans narration comme remise en cause des autorités narratives qui unifient les multitudes.

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Question de l’inscription et de la rétention des existences avec le réseau. Question du récit sans narrateur de toutes ces singularités. Reprise de la question de la dissémination des instances d’inscription culturelles.
Flussgeist est après le popart. La foule n’est plus simplement la représentation d’un concept, elle devient un moteur de production, un matériau non instrumentalisé car inanticipable.

http://incident.net.net/works/flussgeist

B. L’attention des médias

Le fait que les médias vont envahir l’espace publique tant et si bien que ce dernier va finir par être totalement structuré par lui, n’est pas le fait du hasard. C’est une continuation du projet de s(t)imulation du XIXème siècle et la radicalisation d’une organisation des relations entre l’attention et l’inattention.

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Jenny Holzer, Truisms, Time Square NY, 1982

C. La shoah et les multitudes

La shoah va bouleverser les relations iconographiques aux foules et aux multitudes. De nouvelles formes visuelles vont apparaître et vont venir hanter l’imaginaire occidental. Ainsi notre actualité est souvent structurée au regard de ces images qui constituent une espèce d’inconscient esthétique.

Analyse de l’album d’Auschwitz comme transformation, comptabilisation, instrumentalisation et technicisation du corps. Problème posé par ces photographies car prises par un SS. Quel est alors notre regard?

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  1. [...] a. Un affect, la multitude et l’anonyme [...]

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