INTRODUCTION: QU’EST-CE QUE L’ÉNERGIE?
Terme grec provenant de deux mots se traduisant par : en et faire, agir (voy. ORGANE).
Le mot énergie vient du bas latin energia (vers 1500), et du grec energeia, qui signifie force en action, vivacité du discours (par opposition à dynamisme = force en puissance).L’origine du concept d’énergie remonterait à Homère. Dans sa Rhétorique, (329 av. J.-C.), Aristote (384 av. J.-C.) fait la remarque que l’aède Homère emploie une grande quantité de métaphores où les choses censées être inanimées s’expriment comme si elles étaient douées de facultés humaines. Selon lui, c’est pour cette raison que ses deux œuvres, l’Odyssée et l’Illiade, ont traversé le temps en marquant à jamais l’histoire de la littérature.
Pour Aristote, le mot energeia désigne le pouvoir dynamique du style qui peut motiver l’auditeur ou le lecteur à l’action.
Au XVIIIes., l’énergie devient la valeur suprême des théoriciens du siècle des Lumières. Dans l’Encyclopédie, Diderot (1713-1784) et d’Alembert (1717-1783), le sublime est associé au potentiel énergétique de la langue et de l’art.
L’énergie finira aussi bien par désigner « le dynamisme de la matière et la force créatrice de l’homme » que « la puissance de la nature et celle de l’art » (Michel Delon).
La question de l’art ne pourrait-elle pas se problématiser du point de vue des relations entre forme/matière/énergie? N’est-ce pas dans cette relation que les questions de l’intention, de la virtualité, du projet, de l’objet et de son nom peuvent se poser en en posant les fondements historiques? L’art contemperain pourrait-il être compris comme un « délaissement » de la relation matière/forme qui déterminait de part en part l’enseignement des beaux-arts académiques et comme une prise de partie pour l’énergie permettant de passer d’une matière à une forme selon la variabilité d’un programme (Duchamp)?
Les civilisations se sont constituées avec l’énergie, en transformant certaines matières (le fer par exemple) grâce à l’énergie (la chaleur) afin de leur donner une forme (une épée). L’énergie ne part-elle pas toujours du corps, de ce corps qui alimente le feu, qui brise un caillou devenu silex? N’est-ce pas dans cette motricité volontaire du corps que l’énergie trouve sa première origine, le sentiment que le mouvement peut être provoqué, désiré, imaginé?
Heidegger, « La question de la technique ».
L’énergie comme conception du monde, comme valeur d’interchangeabilité, de normalisation des étants.
Mad max: fin de l’énergie = fin du monde. Cinéma catastrophe et de science-fiction des années 70: l’énergie est épuisable, paradoxe car l’énergie n’est pas un étant subsistant c’est une idéologie.
L’usage de l’énergie dans les films est une structure ambivalente. Elle donne la vie comme dans Frankenstein, Metropolis, Shocker. Sa coupure annonce un danger imminent: Alien, The Abyss, Rencontre du troisième type. Elle est épuisée comme dans Soleil Vert ou est maléfique comme dans la Nuit des mots vivants.
Difficulté à comprendre ce qu’est l’énergie car semble immatériel et ceci est lié à sa capacité de transformation, à sa mutabilité (débat entre Simondon et Aristote). L’énergie n’est pas un étant particulier mais un concept permettant de relier des étants différents grâce à une transformation.
Texte de Gilles Deleuze sur le flux.
1. L’INTERDÉPENDANCE
L’énergie est une structure matérielle concrète. Les artistes rematérialisent ce qui semble idéologiquement immatériel. Production de travaux qui exhibent l’interdépendance c’est-à-dire des causalités non hiérarchiques où la cause et l’effet et où l’effet est la cause. Perspectivisme nietzschéen.
L’art des fils: les fils sont des liaisons, une entrée-une sortie et une transfomation. C’est la production d’un causalité. Des causes communes produisent des effets différents: une lumière, un lavage, de l’air, etc. Le fil est la condition de possibilité du popart et des arts techniques.
Miltos Manetas
http://www.manetas.com/art/paintings/selected/index.htm

#51, ZIP DRIVE AND MY LEGS, 1998

#23, CHRISTINE WITH PLAYSTATION, 1997

#250, GIRLS IN NIKE, 2005

#265, DOGS AND CABLES, 2006
Le fil et la disparition de la figure humaine. L’effet de l’énergie est l’absorption de l’attention (cf Crary sur la suspension de l’attention à partir du XIXème siècle).
Michel de Broin
http://micheldebroin.org/projects/str/index.html



Stick to resist, 2000
Le fil était un moyen, il devient une fin, il apparaît comme tel. Relier le fil à une autre source d’énergie comme façon de questionner l’instrumentalité et le réseau de renvois instrumentaux. Produire une énergie négative. Importance du mode d’emploi.
Resonating-With-Light version 1.
+ video
http://www.eude.nl/
Une énergie non transformée comme retour à la nature.
Magnus Thierfelder
http://www.magnusthierfelder.com/

A tension (version) cables, electrical outlets, 2006.
Modifier la souplesse d’un fil c’est modifier sa déterritorialisation. Le propre d’un fil c’est de pouvoir être branché et débranché n’importe tout dépendant de sa longueur. Mais si le fil n’est plus souple alors il correspond à une longueur déterminé et territorialisé. L’énergie c’est habituellement la capacité de déplacement. En durcissant simplement un fil, l’artiste remet en cause tout le système d’axiomatique de l’énergie, sa relation même à l’espace.

Fountain, (Installation with water). Coleman Project, London, 2004
Le flux c’est la science de l’eau, des barrages et des détournements. Ici une fontaine qui apparaît pourtant comme un simple écoulement. Il n’y a qu’une fissure par où passe cette eau et nul endroit pour recevoir ce flux. La fonction de cet écoulement est incertaine.


Explorer, W.Harbour, Malmö, 2006
Brouiller la source de l’énergie et le mode d’échange, bref le mécanisme même de transformation. Le propre du fil et du tuyau c’est de garantir la régularité de l’écoulement, d’éviter les ralentissements comme les accélérations ou les tourbillons. Ici on sait que quelque chose bloque le tuyau, emêche l’écoulement en trop ou en pas assez.
L’énergie est donc un langage qui structure notre relation au monde, une manière de soumettre d’avance le monde à un échange, à un commerce avec nous.
VALENTIN RUHRY
EMANZIPIERTE STECKDOSENLEISTE

Lichtobjekt, Steckdosenleiste, AA-Batterie, 2005 mit Daniel Hafner
http://web349.login-4.hoststar.at/ruhry/index.php?id=47
Brouiller la source, le circuit, l’entrée et la sortie.
PULSIERENDE LICHTZEILE


Lichtinstallation, 50 Steckdosenleisten, Dimmer, 2003
http://web349.login-4.hoststar.at/ruhry/index.php?id=52
http://www.intervals.org/projects/distribution_power/installations.html
TOWER STRUCTURES No.1 (2003)
25 m2 installation made out of cardboard, wire, electronics and sound

Sound composition by Terre Thaemlitz
2. DISCRET ET CONTINU
L’énergie comme langage peut se concevoir comme un certain seuil de variation entre le discret (transformable) et le continu (consommable). Cette relation a une longue histoire dans les arts (cf session précédente sur la mise en relation entre Renaissance italienne et David Hockney). Faire varier cette relation c’est faire varier les conditions du langage énergétique.
Shiny Balls Mirror – 2003

921 hexagonal black-anodized aluminum tube extrusion, 921 chrome-plated plastic balls, 819 motors, control electronics, video camera, computer. Size – W 56″ x H 50″ x D 20″ (142cm, 127cm, 50cm)
The third addition to the mechanical mirror group, Shiny Balls Mirror displays a crisp and clean facade of aluminum and chrome utilizing the jewel-like reflections on its balls to form the reflection of the viewer twice: Once on each ball and once on the entire piece.a
Alexander Frater
http://www.alexanderfrater.com/this%20could%20go%20on%20forever.html
Oh… this could go on forever! (2005)
Le discret et continu comme équilibre et déplacement. Comment rendre sensible la variation?
video
Matthias Deumlich
http://www.matthias-deumlich.de/
the flying ships 2005/1993
Michel de Broin
http://micheldebroin.org/projects/odc/index.html
Opacity of the Body within the Transparency of the Circuit | 1997



Le passage du discret au continu comme résistance. La résistance fait partie de l’énergie, cad du système de transformation.
3. L’AMPLIFICATION
Présentation générale du travail de Stelarc. Relation entre le corps et la technique comme question même de l’amplification car celle-ci touche à la relation différentielle et donc à l’esthétique. Pour qu’il y ait amplification il faut réflexivité de celle-ci dans un système qui puisse percevoir et comparer des quantités et des qualités, des changements d’états.
L’amplification chez Stelarc n’est pas une utopie libératrice, elle est ambivalente. C’est le sens à donner à la fameuse phrase « The body is obsolete »: l’obsolescence signe sans doute un avenir mais constitue aussi un lieu de passage, parfois douloureux, un lieu de transformation où deux états coexistent. Et c’est le sens même à donner à l’amplification énergétique, un espace incertain. C’est aussi l’ambivalence de la question du surhomme comme dépassement non dialectique de l’homme chez Nietzsche, Klossowski et Foucault: l’être humain comme pouvoir d’indétermination et donc de transformation.


L’énergie: entre le corps et la techné
http://youtube.com/watch?v=iDaNyZgtzrU
La fragilité du corps par rapport à la techné. L’amplification est aussi un signe de finitude non d’absolu.
http://youtube.com/watch?v=m4FMRhfuscg
Jean-Pierre Aubé
Save the waves
Rendre visible l’invisible. L’énergie comme système d’amplification. Question de l’amplification sonore comme changement de qualité liée à la plus grande acuité du son sur l’image. Question de la démesure et du sublime technique.


http://www.wrethman.net/illustration.avi
L’amplification du hasard. Héritage de Duchamp: laisser faire.
Rosemarie Fiore
http://www.rosemariefiore.com/pages.php?content=gallery.php&navGallID=12
L’amplification comme persistance, comme temps de pause trop long. Jeux vidéos des années 80 surexposés. Question du ralentissement comme changement dans la qualité esthétique du temps (cf « New philosophy for new media »)

« Tempest 1″ 2001

« Gyruss 1″, 2001
NASDAQ Vocal Index, Uppsala 2004 03 04
http://www.olapehrson.com/index/NVI/uppsala/index.htm
Amplification par traduction.
Biennale Venedig – ‘ElectroViaGram’
http://www.nonconform.at/d/side333.html
Amplification par retournement de l’effet et de la cause esthétique: ce sont les visiteurs qui produisent les images, c’est le mouvement du papier qui produit l’image. L’amplification donne une image.
Chris Musgrave
http://chris.musgrave.org/projects/infiniteloop/index.html (feeback)
Infinite Loop
2004, television, digital video camera
A camera is rotated on its side and pointed into a television at close proximity. The camera feeds the image of pixels on the screen back into the TV’s audio and video inputs. The auto focus and auto exposure struggle to gain some coherence expected in an image, but cannot. The result is a fluctuating, oscillating signal.

La répétition du signal et son enregistrement/diffusion produit un surplus d’information imprévisible. Ces machines auto-observantes sont une référence à la physique quantique et à l’inséparabilité du système observé/observant dans les sciences physiques (cf Kojève).
4. DÉCANALISATION
L’énergie est habituellement canalisée, lorsqu’elle sort du canal c’est la terreur, elle devient dangereuse. Capacité des artistes contemporains à brouiller les directions, les finalités énergétiques. Il y a bien énergie mais sa fonction est indéterminée.
Duchamp est la figure tutellaire de cette décanalisation au côté de Francis Picabia. On pourrait relire l’oeuvre de Duchamp comme un intérêt portéeà la relation entre techné et affect. Faire appel à des énergies étranges (le chocolat) ou communes (l’eau, le gaz) dans le cadre d’une affectivité auto-produite (le célibat mais aussi la virginité). Or cette problématique quasi-fictionnelle chez Duchamp va avec une remise en cause du langage de l’art à travers la disjonction entre forme et matière (accident, signature, ready made sous toutes ses formes, etc.).

Roue de bicyclette, 1913

A Bruit Secret, 1916

Paris Air, 1919 or Air de Paris (50 cc of Paris Air) Bruit Secret, 1916


Francis Picabia, Machine Without a Name, 1915

Francis Picabia: Parade amoureuse
La question de l’énergie peut être considérée comme une question langagière. Le technique serait le langage même.


Tinguely
Kristof Kintera
Conflict of interests 2004
drill, hoover, microchip contoller, extension cord etc.
Association étrange. Mise en cause du fonctionnement. Ouverture de l’énergie comme énergie.
Something electric 2004 1/6
coconut, cable, microchip controller, excentric AC motor

It is beginning 2004 2/6
electronically controlled electric discharge (50.000 V) plug, cable, socket

In natura (Coitus bizzarus) 2004 1/5
electric knife, microchip controller, solenoid mechanism, fiber glass, paint, etc.
We´ve got the power! 2003 1/10
300 kg of potatoes, 250 pairs of zinc and copper electrodes, microchip controler, LCD displays, digital watches, all powered by electric energy extracted from potatoes
Do not Touch!, 1996 1/2
disc saws, electric motors, concrete
Marcis Ahlers
http://www.marcusahlers.com

Carnot’s Refrigerator (2004)

Humidifier (2002)

Shortwave Radio Potato Project (2002)

Hydration Transport System (2000)
5. L’INVERSION
Ou la production de déchets, la part maudite.
En inversant le circuit énergétique, certains artistes déconstruisent la structure même de la finalité. Produire des déchets, des restes, de la pollution, produire quelque chose qui est bel et bien produit normalement mais simplement comme ce qui est mis à l’écart de la production elle-même. Ainsi, tout le discours actuel écologique est remis en cause: le déchet ne serait pas après-coup, comme un dérivé des flux énergétiques mais serait peut-être au centre de la fonction de ces flux. On peut attacher cette problématique esthétique au concept de « part maudite » développé par Georges Bataille. Il y aurait là, au coeur même de nos industries, quelque chose du sacré, mais un sacré débarassé de la transcendance.
Michel De Broin
Shared Propulsion Car | 2005
Keep on Smoking | 2006
Défaire la finalité de l’énergie. Non plus un système de gain mais de perte.

Le retournement énergétique se fait dans ces deux travaux par un retour au corps, à l’activité physique et motrice qui fonde la question même de l’énergétique. Cette articulation serait au coeur de la question des flux et du caractère inséparable en art entre les flux techniques, énergétiques et organiques. Par énergie il ne faudrait pas entendre une espèce de pensée floue et vitaliste (ce qu’on peut d’ailleurs parfois un peu reprocher à Deleuze) mais une fonction qui permet d’articuler plusieurs sortes d’étants entre eux et de configurer ainsi un monde.
Clear Sky Black Cloud
The Metropolitan Museum of Art, New York, USA 2006
Relation aux travaux de Robert Morris sur la fumée (1968-1969) et, dans le minimalisme américain, sur des formes non-humaines mais esthétiquement antrhopomorphique. (cf « Ce que nous voyons, ce qui nous regarde, Georges Didi-Huberman)
“L’Hospice??? by Gilles Barbier.
La question des supers héros est moins anecdotique qu’il ne pourrait sembler au premier abord. Ce ne sont pas simplement des réactualisations d’anciens mythes mais une production typiquement moderne et capitaliste. Les supers héros sont le produit d’un surcroît d’énergie comme dans le cas de Hulk, fruit d’une mauvaise expérience où l’énergie sort de ses gonds (cf la kryptonique avec Superman qui est l’origine tout autant que le danger), d’une décanalisatio. La question sera donc l’utilisation de cette énergie, dans quelle finalité bonne ou mauvaise? Mais c’est aussi l’incarnation radicale de l’énergie dans des êtres humains, anthropomorphes, le retour de l’énergie au coeur de cette variabilité même de l’action, car le propre de ces supers héros c’est d’agir.








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