Aux multiplicités technologiques répondent les multiplicités théoriques. Toute approche unifiée d’un point de vue théorique n’est intéressante qu’associée à d’autres approches car cette mise en relation est analogue à la capacité de branchement et débranchement technologique: ce qui importe là est moins la territorilisation de la pensée que le mouvement incessant de territorialisation et de déterritorialisation comme espacement du principe d’identité.
Tout comme il y a plusieurs technologies utilisables selon les contextes, les théories esthétiques du numérique (ou d’ailleurs) sont utilisables selon les contextes et on aurait tort de s’attacher à un seul corpus devenant idéologie, et qui comme tel est rassurant (on sait à quoi se tenir) mais restrictif et simplificateur.
Il s’agit donc d’être opportuniste, au sens de certains organismes vivants pouvant s’adapter selon les moments. Ainsi les propositions théoriques de Lev Manovich ne sont pas intéressantes isolées d’un ensemble d’autres, parfois contradictoires. Ou encore la générativité ne saurait fonctionner seule, isolée d’autres approches. Ou encore, on voit bien les dangers du logiciel libre devenu dans certains milieux « artistiques » une espèce de seconde religion et où utiliser un logiciel non libre (en prison?) équivaut à un acte redoutable, où les discussions ressemblent à celles ayant eu lieu aux jeunesses communistes dans les années 50, où on perçoit bien que derrière tout cela il ne s’agit d’aucun argument rationnel mais simplement de préserver à tout prix son identité (ce qui est étonnant là est que nous ayons besoin d’un tiers théorique pour (r)assurer notre identité à nous mêmes comme élément médiateur de projection hors de soi, remettre en cause le logiciel libre équivalant alors à remettre en cause l’individu). Ce n’est pas là le politiquement correct d’une interthéoricité où tout se vaut, c’est l’intérêt porter aux frontières, à la limitrographie: passage des frontières donc. Cet agencement multiple qui saisit dans l’instant ce qui lui est nécessaire (interactivité, générativité, incident, narrativité, fiction, etc.) et ne se configure pas selon le fantasme d’une identification à la pensée défendant des positions mais s’ouvre à sa perturbation.
