Certains seront peut être surpris de savoir que la structure du projet sur-terre est complexe et que cette complexité n’est pas toujours explicite, qu’elle est souvent sans mode d’emploi.
Ainsi, certaines images vues par un internaute imposent à tous les internautes en ligne à un moment donné sur le site de voir la même image, ou encore certains fragments s’échangent: un internaute voit le fragment d’un autre internaute, et réciproquement. Ou encore: certains textes sont générés, d’autres sont trouvés sur le réseau en temps réel, d’autres encore sont simplement écrits. La distinction entre la nature de ces textes n’est pas explicitée.
Certains s’étonneront du passage du français à l’allemand, du bilinguisme non sous-titré. Une manière sans doute de répondre au projet européen d’Arte, de faire jouer la différence des langues. Et sans doute tout le projet est-il là, à cet endroit où les langues ne se comprennent pas. En voyant de l’allemand, sans pouvoir le lire, c’est-à-dire le comprendre, je sais pourtant qu’il y a du sens, je suppose une extériorité à mon incompréhension qui serait son autre.
La fiction sur-terre fonctionne ainsi: on ne peut pas en faire le tour, elle se renouvelle, varie de façon incessante, la quantité même de médias (environ 900 000) rend tout simplement impossible la consultation complète du dispositif. Il y a donc du reste. C’est dire là que si on voit un mode d’apparition de la fiction, on ne peut la voir en tant que telle, dans son entiereté. C’est pour cette raison que c’est une fiction sans consolation, que les personnages ne résolvent pas leurs difficultés, ils persistent et se maintiennent dans leurs difficultés. Le cinéma condense le temps et nous console. La variabilité numérique rejoue l’indécision de l’existence.
Sur-terre sans doute est un dispositif dont on suppose une partie inapparente plus grande que ce qu’il est possible de percevoir.
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J’ai le sentiment pour ma part que ce projet vient contredire ou du moins déranger les conditions de possibilités de la phénoménalité Kantienne (Quantité, Qualité, Relation, Modalité) ou Husserlienne (disparition ou arrêt de toute visée intentionnelle). Au demeurant, cela suppose que le regardable (irregardable puisque toujours dérobé et hémorragique,…) ici se trouve en ce sens au delà du phénomène. On constate un jeu sur la problématique spatiale et bien entendu temporelle (certain dirait en l’occurrence ici “Diachronie” contre la “synchronie”).
J’ai toutefois une interrogation concernant le reste dont tu parles: “Il y a donc du reste”. Or de quel “reste” s’agit-il ? Est-ce lui qui maintenant l’ensemble et “fait venir” la phénoménalité ? Est-ce l’ego qui récupérant les données “synchronise” et “phénoménalise” ? Y a t-il une portée ici éthique à de telles suggestions à partir de ce dispositif puisque ce dernier nous arrache à l’être (nous entendons ici l’être à la façon de Blanchot ou d’autres mais non de Heidegger) et nous confronte à l’altérité absolue par l’absence de “sursomption” possible ?
Bref, à quelle réflexion nous engage une telle expérience et qu’est ce qui la rend possible ? Je ne suis pas certain que l’usage des technologies produise un rapport nouveau et autre à l’Autre. Il me semble plutôt renouvelé un déjà là. De même je ne suis pas certain que l’extériorité dont tu parles ici soit une extériorité car la relation ici sort de toute relation et donc de tout extérieur évacuant toute idée de rapport,… Enfin, “l’indécision de l’exitsance” (le “a” est volontaire) est toujours un déjà “là” me semble t-il dont rien se saurait porter consolation.
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Merci de toutes ces remarques Vincent. Chaque point mériterait des développements.
Concernant le reste, j’aimerais problématiser cette question de façon simple. Le reste est l’écart entre ce qui est inscrit sur un support matéreil de mémoire, c’est-à-dire un disque dur avec 900 000 données ainsi qu’un ensemble de traitements et de fonctions, et la durée que peut consacrer un internaute à un tel dispositif et qui conditionne ce qu’il peut percevoir.
Mon intérêt pour produire des dispositifs online vastes est sans doute lié à ce simple désir de proposer des fictions qu’on ne peut jamais entièrement voir. Ceci est d’autant plus vrai pour sur-terre ou le motif même de la fiction est incertain, on ne propose pas même une histoire, pas même une multiplicité d’histoires mais des fragments, des restes de fictions. C’est bien sûr une expérience frustrante pour l’internaute, la frustration de ne pouvoir percevoir la grande synthèse promisse habituellement par la fiction.
Ensuite, la question de la nouveauté technologique est difficile. J’aurais tendance à être d’accord avec toi sur l’absence de nouveauté. Il y a quelques changements bien sûr, mais tout se passe comme si (et le comme si est important parcequ’il indique notre position face à ce qui arrive) les technologies numériques radicalisaient un certain nombre de questions déjà existantes.
ll est fort difficile de ne pas relier le concept de fiction variable numérique aux tentatives narratives du XXème siècle de James Joyce à Raymond Roussel en passant par Guyotat et tant d’autres. Les technologies en ce sens ne sont pas nouvelles, sans doute mettent-elles en jeu différemment le déjà-là. L’indétermination de l’existence, parce qu’elle nous est de quelque manière donnée, nous en héritons et de cet héritage il faut faire la reprise, c’est-à-dire une répétition qui produit une appropriation. C’est dire là que cette indécision a été une question reprise au XXème siècle par le cinéma (mais pas seulement) et que ce dernier nous soignait (ce pharmakon étant peut être une illusion, peu importe) en proposant une condensation et une synthèse de nos vies (tout est si simple et si compréhensible dans un film, comme dans une pièce de théâtre). Il se pourrait bien que le numérique ait la capacité de ne pas réduire et synthétiser nos existences, mais d’en intensifier la multitude (voir par exemple les blogs, ces machines existentielles). Comment faire d’une multitude irréductible une fiction? C’est à cette question que tente de répondre sur-terre, aussi frustrante et perturbante que soit la réponse.