Montréal ( 2 octobre 2000 ) – La Biennale du Centre international d’art contemporain de Montréal (CIAC) fait place, pour la seconde fois en quatre ans, à «l’art électronique», qui démontre encore une fois son potentiel d’avant-garde.
En 1998, le CIAC avait sélectionné 15 œuvres d’art conçues pour le Web sous le thème thème «Poésie, humour et quotidien». Deux ans plus tard, on ne rigole plus: les organisateurs ont retenu dix œuvres Web sur la thématique de la mort et de l’au-delà.
Goût du morbide? Au contraire, la mort serait un élément important du Web. «Depuis plusieurs années, je vois des sites Web qui établissent un lien entre le cyberespace et l’autre monde, celui de la vie après la mort», explique Sylvie Parent, commissaire, Arts électroniques, de la Biennale 2000 de Montréal.
«Les artistes mettent en évidence l’expérience d’une certaine mort, une projection dans le cyberespace, un détachement du monde réel», ajoute Sylvie Parent, pour qui la mort n’est pas aussi taboue dans le cyberespace que dans le monde «réel». À preuve: la popularité des «cimetières virtuels» et de la généalogie sur le Net, où les internautes semblent à la fois rechercher des traces de leur passé et laisser une trace pour les générations à venir.
«J’ai choisi des œuvres très différentes les unes des autres parce que je n’ai pas de parti pris sur le plan esthétique», déclare Sylvie Parent. Container de la Britannique Anne Baker, qui traite de la mémoire, et les paysages fragmentés de The Fabric of Reality (Jean Ranger et Bill Sullivan, Canada), productions audio-visuelles très lourdes, tranchent avec le dépouillement HTML de Will-n-testament (Olia Lialina, Russie) et de b.ALT.ica (du Slovène Igor Stromajer).
Revenances, des Français Gregory Chatonsky et Reynald Drouhin, sombre et lente à rendre dingue un compulsif de l’hyperlien, contraste vivement avec des réalisations beaucoup plus spectaculaires telle channelUntitled de Diane Bertolo (États-Unis). Cette dernière œuvre traite de communications téléphoniques menant nulle part, renferme un «ordinateur possédé» (qui répond à vos questions!) et une page d’inspiration radiophonique où «cliquer est futile».
Ténébreux, dérangeants, les artistes sélectionnés pour la Biennale savent aussi aborder des dimensions spirituelles comme dans L’Initiation, un «espace du Chamane» créé par Joseph Lefèvre et Martine Koutnouyan (Canada).
Ces œuvres d’art Web n’existent pas en vase clos; fréquemment, des liens vers d’autres sites permettent d’en savoir plus sur ces artistes et leur démarche. Énigme, du Québécois Richard Barbeau, permet aussi d’explorer neuf autres œuvres de Barbeau, où prédominent d’étonnants jeux linguistiques.
L’art Web, petit dernier des arts visuels, est dans une situation paradoxale: l’accessibilité à l’Internet permet aux artistes d’élargir leur public, mais le milieu de l’art contemporain (galeries, musées, biennales, etc.) ne les adopte pas facilement.
Autre paradoxe: l’art Web est souvent trop lourd (lorsqu’il faut télécharger des modules d’extension gourmands en mémoire) pour la majorité des internautes, encore équipée de modems 28,8 bauds. Seuls ceux pourvus d’ordinateurs multimédia puissants et d’un accès Internet haut débit peuvent pleinement apprécier la richesse de certaines productions présentées à la Biennale du CIAC. À moins de se déplacer à l’ancien Palais du Commerce de Montréal, où les organisateurs de la Biennale ont mis six ordinateurs à la disposition du public jusqu’au 29 octobre.
Une chose est sûre, selon Sylvie Parent: les artistes qui ont expérimenté le Net ne s’en lassent plus par la suite. Les invités au volet électronique de la Biennale, tant des professionnels du design numérique que des spécialistes de la performance, vidéastes, sculpteurs et peintres, «se sont totalement investis dans le Web, affirme Sylvie Parent. Souvent, ils abandonnent les autres médiums.»
