Comment sortir le crime du flux?

août 22nd, 2006 § 1

La médiatisation communicante de notre époque, où il s’agit de traiter l’information de plus en plus vite et de façon de plus en plus transparente, mène à un usage de plus en plus fréquent de la notion juridique de génocide. Pour extirper (c’est-à-dire décoder) un crime, il devient nécessaire de le rendre absolu, d’en faire une singularité remarquable qui s’adresse à chacun, à la communauté en son entier, à l’humanité elle-même, et c’est la fonction même du crime contre l’humanité.

Ce qu’il y a là de paradoxal c’est que si le socius est hanté par le déluge comme l’explique fort bien Deleuze, il décode finalement le flux en passant par la référence à la destruction absolue en quoi consiste le fait de sortir des êtres humains de la communauté des humains. Et si le déluge n’est pas la destruction car cette dernière rêve d’une renaissance, elle s’imagine comme une phase dialectique nécessaire à son dépassement, le déluge lui est le moment même à l’arrêt d’une catastrophe sans à venir autre qu’elle. Le génocide se construit justement avec la destruction [1] pour contrer la crainte du déluge.

Cette référence très fréquente au crime contre l’humanité [2] est souvent fait avec les meilleurs sentiments: c’est une manière de qualifier absolument un événement, de le faire sortir du flux, de le rendre remarquable afin qu’il ne soit pas oublié dans l’accumulation oublieuse des médias. Mais son effet est paradoxal car en désirant sortir, à juste titre d’ailleurs, de plus en plus d’événements du flux on qualifie moins ces événements qu’on ne réagit, et qu’on qualifie donc, le flux. De sorte qu’on s’attache à cette représentation plutôt qu’aux événements eux-mêmes, ceux-ci n’étant pas des événéments purs et étant toujours des représentations cela va sans dire.

C’est ainsi que la notion juridique de crime contre l’humanité devient un critère de discrimination esthétique, entre ce qui est à retenir et à oublier dans le flux.

Les effets de cette stratégie de mise à l’écart du flux sont très ambigus: elle permet de qualifier ce qui est dans le flux et ce qui est en dehors, elle définie donc une ligne de partage, de sorte que ce qui n’est pas un crime contre l’humanité devient par voie de conséquence négligeable. Elle valorise donc le crime contre l’humanité, parce qu’en suspendant, ou en croyant suspendre, le flux temporairement, elle néglige d’autres phénomènes en les rendant acceptables, en les intégrant dans le continium du flux. Comme chacun réagit au flux, et cette valorisation du crime contre l’humanité circule à son tour dans le flux, elle transforme cette qualification ultime en frontière ultime à outrepasser par ceux qui veulent manier justement la terreur.
Il y a là une erreur classique, mais dont les conséquences politiques sont importantes, qui consiste à opposer la continuité (du flux) à la discontinuité (des crimes) et on pourrait tout à fait appliquer la critique de cette erreur par Bergson dans Matière et mémoire aux structures actuelles. En voulant décoder ainsi le flux, on risque toujours de repousser ou de rabaisser la frontière de l’inacceptable selon les enjeux du moment, bref en créant une échelle de valeur de l’horrible on le rend anticipable, pensable, calculable, utilisable.

Le moment est donc venu où nous avons oublié l’événement. Les survivants meurts. La leçon a été comprise, dit-on. L’usage de plus en plus fréquent de cette « leçon » est une manière d’oublier, cette façon si étrange de la mémoire d’oublier en mémorisant dont nous avons déjà parlé ailleurs.

Notes:
  1. Supprimer les Juifs et les Tziganes comme condition de renaissance du peuple allemand par exemple.
  2. Concept qui suppose donc qu’on sait ce qu’est l’humanité et il faudrait comparer là l’approche humaniste héritée de l’Aufklarung à l’approche a-humaniste d’Antelme dans L’Espèce humaine qui savait combien la stratégie généralisante de l’humaniste n’était pas sans responsabilité par rapport à la destruction.

§ One Response to “Comment sortir le crime du flux?”

  • le berre dit :

    Cela me fait penser à une idiotie entendue une fois à la radio, lors d’une émission sur les crimes et tortures perpétuées durant la seconde guerre mondale par les japonais envers d’autres peuples asiatiques : j’ai entendu ceci : « Les japonais étaient bien pire que les nazis ». Comme si on pouvait graduer l’horreur, définir une torture comme plus sadique qu’une autre…

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