Internet recèle des perles de sites à admirer comme des paysages ou à visiter comme des musées. Parmi eux, panoplie.org et incident.net, ni les seuls, ni peut-être les plus beaux. A regarder parce qu’ils vont jusqu’au bout d’une ambition esthétique.
Qui espère trouver sur Internet un contenu propre à l’édification des sens risque fort encore de chercher un peu. » Le contenu esthétique en ligne s’uniformise à grande vitesse, alors même que le nombre de sites ne cesse d’augmenter. Il y a des modes. Par exemple, il y a deux ans, tout le monde a découvert les frames (1), puis le scrolling (2). Aujourd’hui, les sites abusent des ronds, des bulles qui éclatent, qui font ‘chflopp !’ « , lance Grégory Chatonsky. Ce jeune homme répond à la banalité par des prétentions artistiques sur le fil du rasoir expérimental, avec incident.net. Il n’est pas seul sur ce site. Ils sont sept, entre 25 et 30 ans, qui se sont connus sur les bancs des Beaux-Arts ou qui y sont encore, et qui, depuis cinq ans, mènent un travail en commun sur la Toile. Le but est, comme l’explique la blonde et mi-hollandaise Karen, autre » incidente » du groupe, » de toucher les internautes de manière consciente « .
» parler du monde »
Aussi peu animée de prétentions mercantiles, aussi remontée contre la banalité du Web, mais moins verbeuse et narcissique, l’équipe de panoplie.org (10 000 connexions par mois sans publicité), trois personnes, dont deux à temps plein, sévit depuis 1998 sur la Toile, de ses locaux du 38, rue de la Méditerranée, à Montpellier. Ces deux sites ne sont peut-être ni les plus beaux ni les seuls, encore moins de la première fraîcheur, mais parmi les rares qui poursuivent avec acharnement une ambition esthétique. Bruno Samper, un » emploi-jeune » de 26 ans, et directeur artistique de Panoplie, résume la volonté des deux équipes : » Nous voulions nous colleter avec un nouveau média, de nouveaux outils, non pour parler du Net, mais pour parler du monde. »
Au-delà de cette ambition commune, les deux équipes, et leurs sites respectifs, s’opposent fortement sur les moyens d’y parvenir. Panoplie a choisi la manière douce. Cette revue en ligne – elle sort un thème tous les trimestres – veut faire du bien aux internautes. Premier » thema « , sorti le 15 janvier 1999, le » bonheur « , en forme de manifeste, puis la » bestialité « , » les souvenirs d’été » ou » le silence « . Pour chaque thème, des artistes sont invités à produire une idée, puis Bruno Samper et Laurent Rodriguez, 25 ans, également en emploi-jeune, écrivent des lignes de codes, mettent en forme et portent sur le Web. » Parce que l’idée est d’ouvrir notre site à des artistes d’autres supports que le Web, qui ne savent donc pas obligatoirement programmer « , explique Laurent.
Philippe Rham, architecte suisse, a travaillé pour le thème du jardin, celui du premier trimestre 2001. Son cactus (www.panoplie.org/framjardin.html ) est particulièrement dans le ton Panoplie : » Ce qui nous intéressait, c’était l’idée de faire du bien avec ce cactus en ligne, censé réabsorber les rayons électromagnétiques néfastes pour la santé de l’internaute, mais qui servent quand même au végétal à grandir, tout comme Central Park est le poumon et la poubelle à gaz polluants de Manhattan. » Ce côté zen a fait des émules. Panoplie a lancé, parmi les premiers, ces fameuses bulles qui exaspèrent aujourd’hui Grégory Chatonsky, ces pierres qui flottent dans le blanc de l’écran ou le rouge sang de bœuf de la page d’accueil, tellement vues ailleurs depuis.
Propos moins légers chez incident.net, qui ne propose encore que les œuvres de ses membres : » Nous voulons devenir un centre de ressources global sur les technologies et l’art, mais pas un énième portail sur l’art contemporain. Un site sur lequel nous inviterons des critiques à s’exprimer sur le Net-art et où l’on pourra se perdre et prendre son temps « , explique Grégory Chatonsky. En attendant, Incident aimerait déstabi liser un peu l’internaute. Dans sa rubrique » traces « , le site exhibe ses cookies (3), il est possible d’y obtenir les numéros d’identification des serveurs de tous les internautes connectés. Le collectif dispose d’un coin d’atelier, accordé par un studio de design, dans un fond de cour du 11e arrondissement de Paris. Il vient d’investir dans un outil de gestion de sites à distance, afin que chacun puisse, où qu’il soit, nourrir le site quotidiennement. Incident.net a un appétit d’ogre. Panoplie aussi, et son équipe s’y épuisera peut-être.
vivre chichement de subsides
En effet, ces deux sites, dont les équipes se connaissent bien – Incident a travaillé sur le thema » silence » -, n’ont toujours pas trouvé leur économie sur le Web. Panoplie, qui vit chichement des subsides de la direction régionale des affaires culturelles de Languedoc-Roussillon – un budget de fonctionnement de 150 000 francs – rêve de s’adosser à un musée. Incident compte sur les travaux de commande décrochés par ses membres. Or, se renouveler coûte cher mais se révèle nécessaire aux sites qui, comme Panoplie ou Incident, n’ont rien à vendre, hors la curiosité qu’ils suscitent ou le plaisir qu’ils procurent.
Pour ne pas trop prêter le flanc à la critique, prompte à les trouver vides (malgré les 1 000 pages visibles sur incident.net ou les deux heures de surf pour faire le tour de Panoplie, aux dires des deux équipes). Et s’accommoder des exigences du Web, ce facteur temporel qui donne aux œuvres en ligne une autre pérennité que dans le réel : impossible en effet de faire vivre un site comme un accrochage dans une galerie en ville.
(1) Frames : cadres permettant de scinder une page Web.
(2) Scrolling : action de faire défiler une page Web sur l’écran de l’ordinateur.
(3) Cookies : petits fichiers qui tracent la navigation d’un internaute.
