22 jan

Les mémoires du réseau

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Des millions de documents sont accumulés.

Des photographies jonchent le réseau.

Des vies entières se racontent. Elles ne disent pas tout, mais leurs lacunes tracent leur territorialité.

Jamais aucune autre époque n’a vu une telle accumulation de mémoires (au sens des traces matérielles), une telle distanciation entre les sujets de mémoire et leurs objets (placés sur des serveurs distants). Nous ne portons plus notre mémoire, elle est loin de nous, rendue disponible par cette distance même.

Parcourir myspace par exemple où tout se raconte, où tout se présente, où tout est marqué. Traverser les blogs dans leur médiocrité même, aimez cette médiocrité comme le signe le plus précieux de ce qu’être veut dire humain. Penser que la non-hiérarchisation actuelle des mémoires, leur non-sélection est un phénomène radical dont nous avons à apprendre. Laisser tomber les figures de l’artiste, de l’écrivain, de celui qui porte la voix, de celui qu’on n’oubliera pas. Préférer plutôt se trouver à proximité du médiocre, de ce quotidien-là. L’observer sans croire à une position extérieure et privilégiée. Chaque mémoire observe d’autres mémoires, puisqu’elles sont en réseau.

Et se demander si le métier d’historien existera encore dans quelques années, dans quelques décennies, et quel changement il subira du fait du changement matériel de nos mémoires. Qui dira ces blogs, et ces documents, et ces photos et ces notes de vies ? Qui racontera, archivera, classera ce fatras ? Qui sera à la hauteur de cette complexité inextricable de liens en tout sens, de relations inachevées et toujours en devenir ? Et les générations à venirs, fruit d’une rencontre avec leur passé, que dira-t-elle, que pensera-t-elle, que sentira-t-elle dans l’inconscient historique de son corps, des traces que nous laissons ?

Peut-être est-ce pour cela que l’idéologie d’une mémoire absolue des technologies se superpose avec l’expérience matérielle d’un oubli : les pages s’effacent, les serveurs disparaissent, les CD deviennent illisibles, les disques durs se fragmentent. La mémoire des supports dépassera-t-elle la finitude de nos existences ou disparaîtra-t-elle avant/avec nous ?

One Trackback

  1. [...] J’ai déjà dit combien je m’interrogeais sur l’avenir de l’historien, sur la notion même d’archive alors même que nous constituons bel et bien des archives, mais sans hiérarchie, sans le filtre sans doute salutaire pour le métier historique du trop peu d’inscription. Il faut aussi s’interroger sur le devenir de l’autobiographie, car derrière celle-ci se cachait une certaine conception anthropologique : mon expérience sera sans doute utile à d’autres. Cette anthropologie avait quelque chose de l’humanisme, d’un commun entre les expériences, je le nommerais l’emblématique. Et ce dernier était supposé d’abord par l’autobiographe, puis par le lecteur, un contrat de départ : si je te lis, c’est que je partage quelque chose avec toi, tu pourras m’être utile. [...]

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