23 jan

Actualité et inactualité de l’art contemporain

Il y a une surprise à voir combien le discours de la modernité artistique s’est déplacé avec et sur le réseau Internet. En effet, la modernité disait à chacun qu’il ne pouvait saisir la réalité artistique de son temps. L’artiste n’était pas simplement une figure romantique, incomprise et solitaire (et on aurait tort de penser que cette figure s’est évaporée avec Marcel Duchamp), mais aussi celle d’un visionnaire ayant toujours une longueur d’avance, cette longueur étant la distance même lui permettant de configurer (d’anticiper) de nouveaux modèles esthétiques.

Cette échappée permanente de la production artistique s’est transformée avec Internet d’un discours de la distance à un discours médiatique du flux: de très nombreux sites listent, de façon d’ailleurs très intéressante, les créations les plus récentes. On effleure ces sites, on passe du temps dessus, on consulte, on voit des photos, des vidéos, on lit des descriptions, on se fait une idée de ce que cela doit donner en exposition, on sait très bien que ce n’est qu’une idée, une autre distance d’un ordre différent de la précédente. Car l’avance esthétique s’est volatilisée et on peut même s’interroger sur la validité des instances de médiation critique qui permettait de raccrocher la production artistique à un public d’amateurs. Leur autorité règne encore, mais n’est-ce pas une simple persistance d’une structure passée qui s’est réifiée?

Quoiqu’il en soit, je reviens à ce sentiment devant la profusion de ces sites présentant des travaux artistiques. C’est une orgie menant parfois à une indigestion. Que d’idées et de formes! Quelle richesse! On doit sans doute avoir une certaine jouissance à apercevoir cette multiplicité à s’y frayer un chemin, à faire même des découvertes (tiens celui-ci est pas mal! Cet autre est moyen! Je préfère celui-ci! Je le bookmarke), même si, tout au fond, on sait qu’il y a là quelque chose d’anecdotique, que la beauté des images, leur intelligence même, leur sens de l’à propos, du contemporain, leur sens de la disjonction, du kitch, que tout cela et plus encore, est peut-être anecdotique. On s’en veut un peu de dévaloriser l’anecdotique, mais on le différencie par commodité du singulier.

On regarde les maîtres anciens. Ils faisaient des images dans un autre contexte, avec d’autres images, avec d’autres regards. Ce discours de l’art passé n’est pas nouveau, il a aussi son histoire et sa nostalgie. On peut s’infiltrer avec joie dans les mailles du réseau, dans ce flux de nouveautés, parfois faire quelques comparaisons avec la modernité du siècle dernier, qui semble déjà si loin. Remonter plus avant encore. Mais il n’empêche que ce flux rejoue sur une autre scème le petit pathos moderne du temps: toujours en avance, nous le suivons à présent. Peut-être que cela ne se passe pas là mais simplement dans les singularités, dans l’impossibilité même de subsumer les pratiques, de leur donner un mot commun « art », le commun de ce mot justement le transformerait peut-être en mot d’ordre. Rester donc à la production, à notre production, par défaut de partage et de communauté, à destination d’un partage possible et à venir.

Je réfléchissais donc au projet « À vif » et je me disais, depuis le temps, peut-être 3 ou 4 ans, qu’il était enfin temps de le réaliser… Étrange ces projets qui restent en suspend. N’attendons pas trop.

2 Comments

  1. 1 24 janvier 2007 at 11:32
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    D’où la nécessité de la réflexion sur une certaine « écologie » de la création. Quel « droit » un artiste peut-il avoir d’ajouter encore une image à ce trop plein? Une écologie qui doit passer par un rationement, pourquoi pas : obliger un artiste à ne pas dépasser un certain nombre d’oeuvres, lui interdire la production de plus d’un certain nombre d’images. Enlever aussi pour re-voir, comme christo qui couvre pour montrer, qui la dernière fois « montre » la promenade de central park. Une création qui se réapproprie le temps, celui qui est anéanti dans le flux. Le flux est blanc, c’est la couleur de la vitesse. Il n’y a rien à voir que ce blanc, qui d’ailleurs aveugle. Et motti de marcher, à vitesse d’homme, dans le circuit de la particule qui tourne à la vitesse de la lumière.

  2. 2 25 janvier 2007 at 3:00
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    Il y a sans doute deux logiques complémentaires: le pas assez et le trop. Ce sont des stratégies que l’on retrouve dans le champ de l’art moderne et contemporain. Enlever des éléments pour indiquer par cette absence un élément qui fait défaut (Gordon matta-Clark) et donc un régime de l’instrumentalité (à quoi sert une maison par exemple dans la « split house »). Multiplier jusqu’à la saturation (Warhol) afin d’indiquer par cette répétition des régimes d’infimes différences (c’est la question de la série comme exigeant une certaine ouverture de la perception).a
    « Interdire ». Je ne sais pas.
    De toute façon cette économie de l’image que tu proposes est structurelle: plus jamais les artistes expérimentaux ne pourront rattraper la vitesse de production d’images de l’industrie culturelle. Il y a donc une fragilité que nous pouvons désirer certes, mais qui est indépendante de notre désir même.

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