Si l’espace numérique défini le spectre d’un temps possible selon l’intentionnalité de l’utilisateur, alors l’étendue d’un travail artistique en ligne permettrait de définir sa complexité esthétique tout autant que sa possibilité. Si dans le domaine du netart c’est souvent de micro-sites qui priment c’est par économie de ce temps possible, non par un quelconque critère de synthèse ou de simplicité.
Un lieu commun en art: il faut que l’ »oeuvre », puisqu’on la nomme encore ainsi, soit immédiatement perceptible, l’usage d’un mode d’emploi serait une preuve de son indigence plastique. Mais ce mot d’ordre de l’immédiateté n’a jamais été celui de l’art (même les romatiques allemands n’en demandaient pas tant), il est celui des médias de masse et de la communication qui exigent que tout soit perceptible et explicite, que tout soit là à portée de main. Le sentiment d’éloignement (qui est bien autre chose que la distance) de la propositon artistique serait-il une façon de répondre à cette obligation grandissante de transparence? Comment élaborer cet éloignement sans tomber dans la facilité d’un prétendu ineffable? Comment sauvegarder la possibilité du langage contre la communication?
Il faudrait sans doute relire Simondon et l’ouverture de la machine à l’aune de la création numérique et comprendre en quoi l’étendue d’un projet peut être une qualification esthétique. Cette étendue n’est pas une monade fermée sur elle-même, elle est souvent articulée à d’autres étendues dans le réseau ou en dehors. La question étant de savoir comment une expérimentation artistique ouvre un espace possible (que l’on peut parcourir ou non) selon un temps possible (plus ou moins long) défini par notre visée (si nous le voulons, bien que le motif de cette visée ne soit pas nécessairement la volonté). C’est dans la circulation entre ces trois pôles qu’une esthétique de la création numérique peut s’élaborer: la question du possible et de la visée. Ou encore: l’espace proposé, le temps actualisé, l’intentionnalité. Je relis quelques notes du réalisateur de Stalker sur l’espace recomposé et je ne peux m’empêcher d’y voir une convergence intime.