Il faut quitter la Loire à Montsoreau, laisser derrière soi les gravières du fleuve et les maisons de troglodytes creusées dans la falaise claire. Et monter jusqu’au village à travers les vignes où l’automne a accroché ses peintures pourpres. D’abord, on voit les toitures, ces casquettes d’ardoises bleues et puis cette pâle et friable pierre du Saumurois. A cet instant, on peut éprouver ce que ressentait un pèlerin du XIIe siècle ou un roi d’Angleterre, un voleur de poules ou un forçat du XIXe. Là était le bout de leur route : un monde clos de hauts murs derrière lesquels ils allaient laisser couler le temps. Là était Fontevraud.
Là est toujours Fontevraud. Plus que jamais arc-boutée sur le socle du temps. Parée à virer la dernière bouée avant son millénaire, décapée, retapée, pomponnée. Le cloître du grand Moutier a retrouvé sa blancheur, les buis sont taillés, les chemins repavés. Les gisants d’Alienor d’Aquitaine et d’Henri II Plantagenêt reposent au coeur de l’abbatiale où pleut dru une lumière d’opéra. L’abbaye au grand âge achève sa longue cure de jouvence : « Pendant trente ans, l’État et la Région ont fait ce qu’il fallait pour sauver ce lieu extraordinaire. Fontevraud est hors de danger et une autre aventure commence : celle de la culture du XXIe siècle. » Chantal Colleu Dumond est dans ses petits souliers. Elle souffle les 900 bougies ce matin.
Depuis quelques mois, d’une voix douce, elle dirige cet endroit curieux, parfois impensable, qui a longtemps été tenu par des abbesses relevant directement du pape de Rome et du roi de France jusqu’à ce que la Révolution de 1789 chasse cornettes et robes de bure. Fontevraud est devenue prison napoléonienne. Jusqu’en 1963, des milliers de reclus y ont produit des manteaux de lin, des chaises paillées et des boutons de nacre, creusant dans la pierre de pathétiques messages que l’on déchiffre encore aujourd’hui : « Encore 602 jours », dit un moellon, pour l’éternité. Finalement, presque miraculeusement, les 14 hectares de Fontevraud sont parvenus jusqu’à nous. Désormais, l’abbaye est un centre culturel, une halte touristique entre le Poitou, la Touraine et l’Anjou. Belle et tumultueuse trajectoire que celle de ce monument : des geôles s’ouvrent sur les choses de l’esprit, la punition cède la place au savoir, l’enfermement rend les clés à la liberté, une sorte de Bastille médiévale est déplantée par un »Beaubourg » de campagne. Tout est bien qui finit mieux que ça n’avait commencé.
Et l’aventure continue. « Nous démarrons un projet à la hauteur de la mémoire et de la douleur de ces pierres. » Sur le mur du grand réfectoire, Maurice Benayoun cale les images d’Alain Escalle et la musique de Jean- Baptiste Barrière. Hubert Naudeix et Grégory Chatonsky vont y élire domicile, pendant trois mois, pour produire du beau avec des ordinateurs. Les artistes du multimédia s’installent en résidence : « Nous voulons faire de Fontevraud une villa Médicis du numérique, installer une technologie qui a bouleversé notre rappport à la vie et peut transmettre l’idée que nous nous faisons de la culture aux jeunes générations et à leurs grands-mères. » Une abbaye du XIIe siècle est mise en demeure de copiner avec le XXIe. Les vieux murs d’hier sont invités à nous parler de demain. Ce cours d’histoire minérale a charge de nous donner une leçon de futur vivable, humain. L’anniversaire d’aujourd’hui est la noce chimérique du vieux monde et de la vie qui vient, de la mémoire vive et du disque dur.
Dans les allées, les pots de chrysanthèmes blancs alignés comme des sentinelles accompagnent les pas des visiteurs qui crissent sur la terre battue et croisent des maçons truelle à la main, des jardiniers affairés, des artistes aux cent coups de l’avant-garde. Maurice Benayoun est convaincu que « Fontevraud qui a 900 ans, a 900 ans à vivre encore, au moins. Il reste, ici, la trace des moines et des prisonniers. Il ne reste que la pierre nue et nous avons envie de lui faire transpirer ce qu’elle peut nous dire. On a de nouvelles technologies pour ça, pour exprimer l’incroyable émotion de cet endroit ».
Quand on repasse le porche monumental, comme l’un des 200 000 visiteurs annuels, on se sent fatalement un peu différent, un peu tiré vers le haut, un peu moins borné : « Si vous ressentez cela, c’est gagné. » Fontevraud est un de ces rares lieux inspirés qui vous donnent de l’allonge pour mieux boxer sur le ring de la vie…
