La fiction est un enjeu majeur de l’interactivité. Moins parce qu’il s’agirait, par ce biais, de faire entrer Hollywood dans le marché du multimédia, ou par je ne sais quel fantasme de prétendu designer en manque d’art, mais parce que l’interactivité en marquant fortement notre époque, ne saurait éviter de se poser la question: « quelles histoires racontera notre époque. » Toutefois dans la notion même de « fiction interactive » il y a quelque chose de biaisée, comme si on désirait retrouver ses « billes » dans le petit jeu technologique et être entraîné dans une histoire, tel que le propose le cinéma. J’étais en train de relire de le livre « Faire le Noir » de Fleischer et je me disais que ce n’était pas applicable à l’interactivité. D’ailleurs je ne pense pas que quoi que ce soit puisse s’appliquer « en propre » à l’interactivité. Je me demandais: « quelle position donnons-nous au spect-acteur? » et « quelle éthique (S. Daney) de l’image pouvons-nous produire? » Finalement je crois que ces questions sont sans réponses (comme toujours) et qu’il y a même quelque risque dans le rapprochement conceptuel de l’interactivité et de la fiction. En effet on croit y voir quelques potentialités cachées, et pour cause la création contemporaine dans le domaine des arts plastiques, du cinématographe ou de la littérature, nous a comme habitué à la déconstruction de la narration classique. Le risque est grand alors de voir en l’interactivité une actualisation de ce potentiel passé (toujours la même histoire). Il s’agit de bien d’autre chose. J’ai le sentiment, mais ce n’est là qu’une intuition, qu’il faut moins aller chercher du côté de Perec et consort (cf la génération chez J.P. Balpe) que du Nouveau Roman. La question de la fiction n’est pas une question technologique (au sens stricte du terme, même si pour Derrida toute écriture est tekhné), mais véritablement une question d’écriture: « Qu’est-ce qu’on raconte? » et « Ce qu’on raconte est-ce que ça raconte ce que ça raconte et comment on le raconte, par quel médium on raconte? ». Bien spur le terme « par » est inapproprié, car le médium n’est pas seulement un support, il est ce par une imagination peut s’élaborer. Donc le Nouveau Roman, inspiration profonde depuis « Incident of the Last Century » et je ne cesse de répéter cette inspiration car il y a en ce mouvement comme un décalage: ne plus raconter, mais produire des lacunes, des trous, des interstices et voir si le lecteur pourra les combler ou les approfondir, les écarteler plus encore. Et puis l’anonymat, parler d’une voix anonyme : « Qui parle? », c’est aussi la question que se posait Nietzsche, question à jamais suspendue, question qu’il faut à tout prix suspendre pour que l’écoute puisse enfin avoir lieu, et l’héritage, et la dette, la destination donc… Parler d’une voix anonyme, des histoires anonymes. Pas la dépersonnalisation mais plutôt un anti-humanisme : « Je pourrais dire cet homme comme je pourrais dire n’importe quel homme. » (Nouvelle Vague, mais aussi Brecht). L’homme quelconque, l’intérêt quelconque. Chaque fois que quelqu’un désire faire des fictions interactives en reproduisant, en adaptant le modèle classique, je veux dire le modèle aristotélicien, il se confronte à la question d’une production de temporalité, ce qu’on nomme la progression dramatique, et cela en est fini de l’interactivité, de l’écart technologique. La question de l’interactivité est moins celle du temps produit, que de celui de l’espace ouvert qui donne du temps. Il y a une intervention importante entre l’espace et le temps : produire de l’espace fictif pour ouvrir la possibilité d’infra-temps. Je rêve de parler d’une voix anonyme pour raconter des histoires anonymes, pour m’adresser à quiconque. Mais comment émouvoir, toucher? Sarraute ou Beckett y arrivent bien. Il y a l’anonymat de l’histoire (en tant que narration), et de l’Histoire (en tant qu’historique), laisser la possibilité ouverte aux générations futures d’une autre écoute de ce temps que nous vivons.
23 déc
By Grégory. Posted 23 décembre 2000 at 7:25 . Filed under Narratologie. Permalink. Subscribe to this post’s comments.
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modération :Eric Sadin intervenants: Michael Joyce, Bernard Stiegler, Gregory Chatonsky et LAB(au). ‘ L’enjeu consiste à évaluer les types de bouleversements qui actuellement transforment les notions de territoire et de texte, par le fait de la prolifération technologique. La superposition d’espaces et de temporalités hétérogènes constituent les conditions contemporaines de l’expérience. Une démultiplication d’outils fait [...]
Exposition de « Sous Terre, The Subnetwork » et de « Revenances » (version installation), commissionné par le CICV au 2ème Festival International d’arts multimédias urbains (Belfort, France).

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[...] Ce n’est pas une question nouvelle que celle de l’autobiographie non emblématique, que ce désir de mémoriser des expériences sans que celles-ci aient la prétention d’être utile à d’autres et que sans pour autant elle se limite à la finitude du personnel. C’est la quasi-vocation d’un homme ordinaire qui sait que sa « médiocrité » est la seule chose qu’il a à partager et qu’elle ne fait pas objet de partage selon l’axe de l’emblématique, du subsumable, du « je pourrais dire n’importe quel homme » (Nouvelle Vague, JLG). [...]