23 juin

Temps forts (Create)

Depuis des années, Grégory Chatonsky cherche à émouvoir les gens grâce à ses oeuvres électroniques. Après plusieurs sites Web et quelques CD-Rom, il semble enfin toucher au but : il faut laisser le temps au temps…

Dans son col roulé noir, avec son pantalon noir, ses chaussures noires, Gregory Chatonsky fait sage, très sage. Limite romantique, mais période XXIeme siècle. Il faut dire que ce jeune homme pas encore trentenaire réfléchit beaucoup: à ce qu’est l’ordinateur, aux rapports que l’on peut entretenir avec sa machine, à la façon d’émouvoir les gens grâce aux nouvelles technologies… Bref, aux moyens d’utiliser le multimédia au sens large, et plus particulièrement l’interactivité, pour créer des sensations. Une tâche difficile qui mêle une parfaite maîtrise des outils informatiques et un sens inné de l’artistique. Le yin et le yang de l’Internet du futur, sûrement…

Pour l’Administration française, Grégory Chatonsky est un artiste. Lui, pourtant, ne tient pas à se laisser enfermer dans cette catégorie : « le mène de front un travail d’artiste pur, de plasticien dans le domaine de l’art contemporain, et un travail de designer interactif pour des organismes culturels, révèle-t-il. Moins pour des raisons économiques que parce que les deux se montrent très différents et qu’ils se nourrissent l’un de l’autre. » Langue de bois, Grégory Chatonsky ? Vraiment pas. La plupart de ses confrères reconnaissent volontiers que le travail de commande, le « corporate », demeure avant tout alimentaire, leur permettant de financer des projets plus personnels. Pas Gregory Chatonsky. Son travail de design culturel (le CD-Rom de la Mémoire de la déportation, Grand Prix Moebius 1999, le’site du centre Georges-Pompidou, celui de la villa Medicis) n’est pas uniquement motivé par l’argent. « Dans l’art, il n’y a pas de but, pas de fonction sauf celle de créerg lobalement de la perception et des affects. Avec le design, on se trouve dans une démarche strictement instrumentale : on a des objectifs, un client auquel ilfautfaireplaisir et s’adapter plus ou moins et pour qui on cherche la forme interactive la plus adaptée. De fait, à la différence de l’art, on n’est plus tout seul ; il faut rendre l’idée communicable. J’ai sincèrement besoin de ce rapport entre les deux, cela me permet d’aller de l’avant. J’apprends techniquement des choses en créant un site corporate, je me lance de nouveaux défis avec une oeuvre d’art… »

Autodidacte de formation

Son talent, Gregory Chatonsky l’exprime de toutes les manières possibles: des oeuvres électroniques et interactives (sites Web, CD-Rom, DVD-Rom), des installations interactives (des espaces avec lesquels les gens peuvent interagir), pour des galeries, des expositions ou des biennales d’art contemporain, etc. Et pour créer, il maîtrise tout – ou presque – ce qui se fait dans le monde de l’interactivité, hors langage compilé. Cela passe par les logiciels de graphisme (Photoshop et autres Illustrator), Flash 5, Director 8, naturellement, mais aussi le VRML (« à la main »), le SCOL, les chats, les bases de données (donc Dreamweaver Ultra Dev, mais surtout pas GoLive, le logiciel d’Adobe fournissant un code beaucoup trop compliqué et posant encore des problèmes de compatibilité). Bref, un beau CV!

Comme beaucoup de gens de son âge, il dit avoir appris sur le tas. « Il n’y avaitpas vraiment de cursus spécialisé à l’époque. refaisais partie de ces enfants qui dessinent tout le temps. C’est comme cela que je me suis orienté vers une terminaleA3. Là, j’ai commencé à m’intéresser à la vidéo et à l’ordinateur, avec une machine très importante pour l’époque: lamiga 2000. Je ne voyais pas vraiment ce que je pouvais apporter en peinture. Alors qu’avec la micro, c’était un nouveau champ d’exploration qui s’ouvrait à moi. » Suit un DEA de philosophie, où il se passionne pour les questions théoriques liées à la réalité virtuelle et pour finir les BeauxArts de Paris, section multirnédia interactif Un vrai parcours d’autodidacte, quoi… « J’ai surtout eu la chance, dès 1994, de pouvoir réaliser des sites Internet, ce qui était assez rare à l’époque. Le travail sur CD m’a aussi beaucoup apporté. »

Méthode Coué

S’il peut aujourd’hui vivre de ses oeuvres interactives, Grégory Chatonsky da pas toujours eu cette chance. «Avant, c’était une passion que j’assouvissais seul, dans mon coin. A côté, pour vivre, il y avait mes parents et quelques sites Web alimentaires. Cela fait moins de deux ans que jepeux vivre de mon art. Concrètement, j’ai une idée, j’initialise le projet et je trouve ensuite les moyens pour le réaliser. » Simple. La recette ? « J’ai des idées tout le temps, tous les jours, une sorte de débit continu. je ne les réalise pas toutes. Mais je pense que lorsqu’une idée vous reste dans la tête plus de six mois alors que vous n’êtes pas en train de la mettre en pratique, c’est qu’elle est bonne. le ne travaille donc pas de manière totalement intuitive. » De cette idée, Grégory Chatonsky tire un scénario, parfois détaillé, souvent très documenté. « le réalise énormément de recherches, j »écri’s aussi . beaucoup. Parce que lorsque l’on veut parler de quelque chose, même de façon artistique, mieux vaut en savoir le plus dessus. »

Reste alors l’étape la plus délicate, celle de la recherche de financements. D’un côté, l’Etat, la délégation aux arts plastiques et l’AFAA (l’Association française de l’action artistique) ; de l’autre, des mécènes privés, dans le cadre de leurs contributions culturelles classiques. « je me considère comme un cas un peu particulier car nous sommes trèspeu, en France, à pouvoir gagner notre vie ainsi. En fait, je n’éprouve pas vraiment de difficultés à trouver de l’argent. Toutes les autres personnes travaillant dans l’art interactif hurlent parce qu’elles considèrent qu’elles n’ont pas assez de moyens. Cargent ne tombepas du ciel: ilfaut simplement aller trouver les bonnes personnes, des gens motivés qui voientplus loin qu’un intérêt commercial à court terme. Il faut aussi que le budget soit raisonnable. Etant donné le public visé aujourd’hui, il est évident qu’il ne faut pas rester trop gourmand. Le mieux dans ce cas reste de maîtriser entièrement la chaîne de production ; ne pas faire appel à des techniciens extérieurs, qui reviennent vraiment très cher. »

Sensation de tempo

Au final, cela donne des sites très différents de ce que l’on voit habituellement. En fait, on a l’impression d’être ailleurs que sur Internet. « Globalement, sur le Web, tout va très vite: du coup, il n’y a pas vraiment de place pour l’émotion. le cherche à ralentir ce rythme, à ce que les gens perdent leur temps sur mes sites, un peu comme ils le perdent au cinéma. Car une oeuvre ne sert foncièrement à rien. On va la voir pour ressentir quelque chose, pas pour gagner un lot ou glaner une information. Les nouvelles technologies d’accès (le câble, LADSL) permettent tout cela; un nouveau mode de consommation dinternet est sur lepoint d’éclore. »

A l’image de ce projet, Infra System : une quinzaine de petits sites, un par mois à peu près, visant à faire de l’art à partir d’éléments purement techniques d’Internet (par exemple, qu’est-ce que télécharger, que sont les formulaires, etc.). « Avec les ordinateurs, nous avons dépassé le stade du purement instrumental. On s’approche de plus en plus du domaine sensitif L’ordinateur nous donne des idées et modifie notre rapport au monde. Un traitement de texte ne permet pas d’écrire mieux ou plus vite, mais autrement. Photoshop n’offre pas la possibilité de faireplus d’images, mais des images différentes. C’est ainsi que les nouvelles technologies peuvent nous donner de nouvelles sensations. » Grégory Chatonsky va même plus loin, considérant les machines moins comme des instruments que comme des sources d’imagination. Il dresse pour cela un intéressant parallèle avec la peinture : « La peinture n’est pas un instrument servant à réaliser les images que l’on a dans la tête. Lorsque le peintre peint, son idée évolue au moment même où il pose son pinceau sur la toile. La même chose se produit dans l’interactivité. Des idées naissent en contact avec la matière; l’ordinateur étant dans ce cas une matière numérique. C’est pourquoi que je ne crois pas aux artistes qui utilisent les nouvelles technologies sans aucune connaissance technique, et qui font réaliser leurs oeuvres par des techniciens. C’est pourquoi je continue à réaliser des sites corporate. Parce que je ne vois pas comment on peut avoir des idées en dehors du médium. » Un peu comme un peintre qui ne saurait pas peindre et qui aurait des idées de peinture… forcément mauvaises.

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