L’immersion est devenue une vulgate des arts numériques. Un certain nombre de lieux de diffusion mais aussi d’artistes mettent en avant la capacité immersive des nouveaux médias qui serait l’objectif à atteindre: immerger le public dans l’oeuvre.
Ce concept n’est pas nouveau, il est apparu à la fin des années 80 et début des années 90 pour désigner le sentiment esthétique de la réalité virtuelle chez Howard Reingold, Pierre Lévy, Philippe Quéau, Paul Virilio et beaucoup d’autres. Il y a 10 ans, j’en avais mené une critique détaillée en montrant combien il se fondait sur une conception wagnérienne de l’oeuvre d’art, combien son approche restait théorique et ne pouvait pas correspondre à l’expérience et à la genèse du sensible.
Le succès actuel du mot « immersion » doit nous mener à réfléchir à la théorie esthétique souvent implicite dans son usage. Faisant référence à l’élément liquide, l’immersion consisterait à pouvoir entrer de part en part dans une oeuvre d’art et à ainsi perdre le sentiment des limites, du simulacre, du semblant qui règne habituellement dans la mimésis. Or, cette conception suppose que la perception peut ainsi s’immerger, c’est-à-dire faire abstraction d’un reste qui est à la marge, qu’on appelle celui-ci cadre, montage, hors-champ, haptique du visible, etc. L’immersion n’est pas un concept au sens strict du terme mais un affect qui repose sur un désir d’absolu: faire fusionner le percevant et le perceptible, trouver (enfin) l’accord esthétique nous faisant perdre le doute de ce qui nous entoure, se délivrer (enfin) du recul, de la distance, de l’écart qui semble insister au coeur même de l’esthétique.
Il faudrait démontrer, ce qui n’est l’objet ici, que la perception ne fonctionne qu’au jeu de cet écart, de cette distanciation, de ce dédoublement d’elle-même, dans un aller et retour entre ce que nous percevons et une certaine prise (plutôt que conscience) de ces moments de perception. C’est le fameux « J’y étais (donc je n’y suis plus) » du cinéma, infime frisson ressemblant à celui qui s’enfonce à peine dans un sommeil nocturne. On pourrait penser qu’une grande part de l’histoire de l’art fonctionne au redoublement de ce redoublement esthétique: le cadre doré si surchargé qu’il ne peut se laisser oublier et que sa dorure vient illuminer l’image picturale ou encore la salle de cinéma obscure qui dans un écart nous donne à sentir le peuple qui est là et qui s’absente, devant les images mouvantes.
En ce sens, les arts numériques font parfois preuve d’une certaine naïveté que l’art visuel contemporain peut lui reprocher: croire que la perception peut être identique à elle-même, qu’elle peut être une perception totale, immergée. Mais c’est une version spectaculaire de ce que nous percevons, une version qui ne fera pas le poids par rapport à une autre naïveté, celle des industries culturelles disposant de moyens économiques sans commune mesure avec ceux laissés à la production artistique. Mais là encore l’immersion fait défaut, regardez Time Square et son fantasme d’image totale. Dans ce quartier de Manhattan, on ne voit que les bords, on est déstabilisé bien sûr par la disjonction entre les repères spatiaux de l’architecture, de la rue et des écrans, mais ce trouble ne signale pas une immersion dans l’image, plutôt que notre perception passe constamment du macro au microscopique, d’un bord à un autre bord, d’un lieu à un autre lieu, plus encore que notre perception finalement n’est que fonction de ces déplacements qui produisent des différences d’intensités et que ce qui est perçu ce sont justement ces différences là, pas quelque chose en soi, une image, un pan de mur, que sais-je encore, mais plutôt un passage. C’est pourquoi l’immersion se fonce sur une conception erronée de l’esthétique et qu’elle ne peut donc que décevoir (la réalité virtuelle et ses descendants) ou imposer (Granulas synthesis par exemple), c’est-à-dire oublier que l’oeuvre ne fonctionne qu’en ménageant une place vacante à celui qui n’est pas encore là mais qui viendra, à cet étranger donc, qu’est le spectateur. Sans cette mise en blanc, la perception se résume à des stimulus.

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Gregory
Je suis un peu surpris que tu te lances dans ce pseudo pamphlet avec la fougue et le verbe qui te caractérisent. Cependant il ne suffit pas de lever le drapeau pour que la révolte, ou ce qui prend ses traits, soit légitime. On peut tout dire en art et en esthétique, facilement exposer les valeurs, les vraies, portées par la salle obscure : les conditions d’observation qui permettent ce qu’en d’autres temps, lectures brechtiennes tardives obligent, on aurait appelé distanciation, que la fenêtre bourgeoise qui nous maintient à l’écart dans l’univers protégé de nos habitus nous dévoile de façon parfois perverse (voyeurisme) et souvent complaisante (je suis étranger à ce monde qui est hors de ma sphère de ma responsabilité, mais j’en témoigne, pour peu que l’on m’en somme ou je me tairai pour toujours, promis) ce que l’on ne peut prendre qu’avec des pincettes.
Ce dualisme me semble étroit car il occulte un élément fondamental : la question de la situation dans laquelle certaines formes immersives nous plongent, confrontant l’expérience symbolique à notre expérience du monde réel, non pour en multiplier les affects, en troubler les percepts par surenchère d’effets, mais en réifier les concepts. Si certains plasticiens, non étrangers à l’image en mouvement, se sont intéressés à la réalité virtuelle et considèrent encore qu’elle porte à l’extrême un potentiel catalytique non négligeable et certainement non innocent, c’est que le message a glissé du discours au parcours, de l’énoncé à l’acté, de l’excipience à l’expérience. Si la rhétorique de la situation symbolique est d’un autre ordre que la rhétorique de l’image elle n’en est pas moins pensée, pensable et pensante. Confondre l’immersion symbolique et le recouvrement spectaculaire tel que l’illustre de façon caricaturale et naïve les concentrations urbaines qui font surenchère d’injonctions consuméristes c’est un peu court, pas naïf car je sais que tu peux penser la chose au-delà des réticences institutionnelles qui trahissent une naïveté congénitale que seules les générations parviendrons à traiter à l’usure, mais je ne m’en inquiète que plus profondément. Quelle cause sert ce retour nostalgique vers une modalité spectaculaire dont on apprécie la valeur historique, l’ancrage dans le XXème siècle comme dans celui qui l’a précédé ? Si je réagis ainsi ce n’est pas pour défendre la réalité virtuelle que je propose de dépasser pour l’avoir pratiquée par lé fusion critique, mais c’est notre capacité à s’ouvrir à d’autre logiques symbolique qui ne sont pas moins fortes, pas moins justes, pas moins pertinente parce qu’elles parlent à l’esprit sans oublier qu’il a un corps. Souvent les propositions son muettes et le corps en mouvement agité de soubresauts compulsifs peut fournir l’image d’un pantin animé aux mains d’un marionnettiste parkinsonien, mais c’est là la dérive cinématographique du sujet, l’observateur juge et partie, qui tranche l’ignorance chatouillant notre paranoïa là où elle perd ses repères fragiles. Bref on débloque. Le cerveau immergé dans la représentation n’a rien de moins que celui qui est immergé dans le monde physique. Il conserve sa faculté de penser et d’agir. Mais, conscient que l’expérience qu’il vit est intentionnelle, il demande par l’être et le geste à l’auteur de s’expliquer. Ce n’est que justice, sans être une image, et rarement juste.
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Heureux de ton message, de ta réplique car l’idée était jetée de façon polémique sans doute. Ce que je conteste ce n’est pas tant les technologies de RV, ce sont les concepts esthétiques et philosophiques utilisés pour les décrire.
Beaucoup de personnes, dont tu n’es pas car tu as un point de vue critique sur ces questions dont nous avons déjà discuté, utilisent le concept d’immersion comme un impératif catégorique. Il faudrait faire imnmersif! L’immersion signifie plonger entièrement un corps dans un élément liquide. Si nous traduisons dans le langage esthétique, s’immerger dans l’image signifie plonger le spectateur dans celle-ci en totalité, faire en sorte qu’il oublie les limites de l’image, le contexte, le dehors, etc. Si l’immersion n’est pas complète, on pourrait alors parler de flottement (concept que d’ailleurs je préfère car moins absolu). Il y a une certaine dialectique, certes à nuancer de zones grises et de dégradés, entre l’injonction d’une immersion spectaculaire, qui rapproche les arts numériques toujours un peu plus de l’animation urbaine ou d’un certain spectacle vivant, et des formes de création plus discrètes, infra-mince, moins bruyantes, plus distancées.
J’avoue que ma préférence va vers la seconde approche, nuancée bien sûr par l’usage des technologies spectaculaires mais retournées contre elles, pour amener du silence, du blanc, du peu ou du pas visible. Il y a bien des oeuvres, que tu connais comme moi, qui font surenchère de bruits, d’images, qui te prennent littéralement à la gorge, qui veulent toujours plus gros et plus fort. Il y a cette tendance dans les technologies d’une volonté de puissance, d’un désir de contrôle et de pouvoir par rapport à laquelle je suis mal à l’aise tant esthétiquement que politiquement. Il y a aussi une autre tendance, plus fragile, qui laisse à chacun l’écart pour percevoir, le manque et le trouble,
Cette méfiance que j’ai face à l’immersion (quand elle devient un impératif), et non face aux technologies immersives, est déjà ancienne, parce que ce concept ne correspond pas à l’expérience esthétique que j’ai. Elle me semble souvent, pas toujours, fondée sur le désir d’une perception fusionnelle, retour à un Grand Un perdu, comme si avec l’immersion on réalisait enfin l’art, on dépassait ses limites, son semblant, et qu’en même temps on revenait au réel, ce concept vide.
Quoiqu’il en soit cette tension ne structure pas seulement les arts numériques mais également l’art contemporain, entre ceux voulant que l’art soit (de) la vie, soit réel (performance, land art, esthétique relationnelle dans une certaine mesure), et les autres désirant redoubler le semblant du simulacre, prendre ses distances, laisser cette place vide (art conceptuel, minimalisme dans une certaine mesure).
On pourrait parler de Jeffrey Shaw qui est selon moi un artiste important non parce qu’il propose de l’immersion mais des limites, une sensation qui se disjoint d’elle-même: celles du Veau d’Or, celles de ses plates-formes hydrauliques demésurées par rapport à la taille de l’écran, celles d’Eve minuscule image perdue dans une structure gonfable trop grande, celles de Place – a user’s manual ou on passe de panorama en panorama dans un jeu d’emboitements qui n’est pas sans rappeler celui de notre perception.
À nuancer bien sûr… ;-)
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Faut-il être dogmatique à ce sujet ? Je me vois mal préférer ma platine dvd et ma toute petite télé à une bonne séance de cinéma dans-le-noir-et-avec-un-son-qui-imite-le-vrai. Le problème de nombreuses oeuvres « immersives » est moins dans le manque de distance que dans le kitsch visuel ou la vacuité du propos… Depuis toujours, des artistes ont tenté d’épater le public, de faire illusion, de fasciner, d’hypnotiser, de désorienter. C’est un courant de l’art. La 3D interactive (notamment le jeu vidéo) a apporté de nouveaux outils à ceux que ce registre intéresse.