© 2007 Grégory

Habitude des corps

Peut-être le corps n’est-il structuré que par des habitudes. Si le concept d’habitude est dévalorisé comme étant une simple répétition de l’identique permettant l’analyse scientifique qui aime à réitérer les expériences de façon identique, on peut la considérer différemment comme une répétition de la différence. Lorsque j’ai une habitude quelque chose se répète mais ce n’est jamais la même chose ou, d’un autre point de vue, c’est toujours la même chose mais jamais répétée de façon absolument identique. On peut regarder la répétition ou l’objet de la répétition, l’effectuation ou l’anticipation, la rétention ou la prétérition, de tous les côtés ça déborde le principe d’identité.

La question de l’habitude est donc moins simple qu’il ne pourrait sembler au premier abord. L’habitude comme quelque chose qui vient contrôler les flux corporels, car qu’est-ce que serait au juste un corps sans habitude, un corps sans répétition qui à chaque instant inventerait son fonctionnement ? C’est peut être la question posée par Beckett ou par certaines performances. Il y a des habitudes conscientes et inconcientes, voyez le corps, voyez la respiration, voyez le matin quand vous vous levez et que dans une semi-pénombre vous faites le café. Observez ce qui se répète, la bureaucratie, les poubelles, les sorties, les vernissages, les lectures, votre compte en banque, la manière dont vous descendez l’escalier pour aller dehors et cette autre façon que vous avez d’insérer votre clef dans la serrure.

Les habitudes s’inventaient pour chaque corps jusqu’à l’obsession parfois mais elles étaient surtout politiques. C’étaient des symboles investis, surchargés d’un sens. Voyez l’impact des religions sur le réglage des corps. Une religion ce n’est peut être que cela, un contrôle des corps, une structuration par habitude, prière, nourriture, habillement, etc. Les habitudes circulaient de personne en personne selon certains vecteurs qu’on subsumait parfois sous le nom unique de culture ou de civilisation.

Observons à présent ce qui advient avec le réseau. Les habitudes circulent, elles se traduisent de corps en corps, les images d’un corps investissent l’intimité de cet autre corps, elles se répandent (Dance with me). Elles étaient corps, elles sont devenues images, elles redeviennent corps, mais ce jeu de circulation a bien sûr tout changé, ce n’est pas le même corps, cela ne l’a peut être jamais été car un corps dès qu’il anticipe son enregistrement visuel et donc sa diffusion, sait qu’il y a d’autres corps, des habitudes qui sont leurs langages secrets, à chacun d’entre eux.

5 Comments

  1. Posted 27 novembre 2007 at 10:42 | #

    Ce n’est pas les habitudes qui se transmettent, c’est ce que ces habitudes ont façonnés. Ce sont les « memes ». C’est en cela où j’avais eu l’idée de nommer un blog « memes instantanés », parce que dans ces aller-retour de la lecture et de l’écriture des blogs (les fils RSS qui sont des lectures, une fois aggrégés sont des écritures), il y a consolidation de « memes ». Par contre, peut-on transmettre, ce que tu appelles « habitudes » des corps dans le réseau ? pas sûr pour l’instant, hormis des habitudes des doigts et de la paume qui nous échapperaient mais rendraient déjà présent le corps sur le réseau. Le fait que si je saisis un mot n’importe comment, ce sera jfiezj ou fezfez, parce mes doigts courrent sur le clavier. Mais le clavier n’est pas mon corps, il est enveloppe et interaction avec le réseau. Tes habitudes sont les techniques du corps, et meme quand tu souris, quand tu marche, quand fait tel ou tel geste, tu es dans la technique des corps, tu ne savais pas faire ça « au début ». Donc cette histoire, ne t’en déplaise, nous amène vers cette notion extremement forte et pertinente, que nous as apporté BS : « l’organologie ». Car ton corps et meme ses constituants organes (mais on ne les voit pas, se constitue et mute dans ce rapport à l’interface technique. Pas sûr donc que l’habitude des corps se transmettent, ces les corps qui se façonnent/refaçonnent au gré des évolutions des ces interfaçages/prothèses, présent assurément là aussi par le réseau pourtant immatériel. Virilio parle dans un de ses livres, de l’avènement de l’homme couché. On pense à des yeux encore plus gros pour mieux scanner/parcourir les écrans informationnels, des corps atrophiés ou hypertrophiés parce que « laissé » à l’abandon : plus besoin de courir, de dépenser. D’ailleurs, la dépense des corps se fait maintenant dans une activité explicite : je vais au fitness. Une activité donc qui n’est plus dans la vie des corps, mais que l’on doit rajouter. Je ne suis décidément pas sûr que ce mot « habitude » est celui qui convient ici. il y a trop de choses qui interviennent. Il faut pour ce corps aussi solliciter la transduction.

  2. Posted 27 novembre 2007 at 4:41 | #

    La question de l’organologie héritée d’Aristote et de la musicologie est très intéressante. D’ailleurs par rapport à Stiegler, loin de moi l’idée de refuser toutes ses hypothèses. Je conteste seulement certaines idées (la synchronisation des consciences, le narcissisme primordial, le politique). L’organologie est une piste intéressante bien sûr, encore que des auteurs comme Crary me semble plus pointus et précis sur cette question, en particulier quant à sa genèse historique.

    Concernant l’habitude c’est en relisant Différence et répétition de Deleuze que je suis retombé sur cette question fort complexe. Et peut être n’ai-je pas été précis (désolé) dans ce que je souhaitais pointer sur la relation entre habitude et technologie. Je ne parlais pas du phénomène bien connu d’adaptation réciproque entre des interfaces (un clavier) et des organes (les doigts) qui est au coeur du design par exemple, mais plus précisément du réseau comme pouvant transmettre des images et des sons, des représentations, et pouvant donc faire circuler des habitudes du corps, des mouvements, etc. Un peu comme ces jeunes filles qui dansent de la même façon sur Youtube. Il y a là quelque chose de spécifique. La relation entre habitude et mode ou cliché… Habitude en tant que mouvement d’un corps qui s’oublie dans son mouvement. En y réfléchissant un peu plus, en pensant à cet « oubli », j’avoue que je découvre un problème nouveau pour moi et très difficile.

    Quant à Virilio j’ai toujours eu du mal avec son homme couché et sa vision du corps technologique comme corps handicapé, immobilisé (dans L’inertie polaire par exemple). Il me semble que notre expérience contemporaine témoigne du contraire. Il suffit de regarder quelqu’un avec une WII ou devant une installation interactive pour voir que son corps est interpellé et non pas nié. Bien sûr ce n’est pas si simple, il y a aussi de l’immobilité mais celle-ci n’est pas un non-mouvement, ce n’est pas une catastrophe du corps, une dégradation (Virilio est toujours un peu hanté par ce schème de pensée, cf la guerre, les ruines). Il me semble plus prolifique d’analyser ce changement du corps comme un devenir, comme mutalibilité, pas comme une décadence.

  3. Posted 28 novembre 2007 at 11:15 | #

    La transduction (terme que tu utilise souvent) n’est pas adaptation d’une chose à une autre. Le design ne travaille pas sur le façonnage du corps, il prend en compte un corps, qu’il peut mener à une modification pourquoi pas, mais dans un temps long. Le design ne pars pas du corps, il part de l’objet, et d’ailleurs, dans la transduction, on ne parle ni de l’homme, ni de la technique, mais d’une relation qui est par ses deux extrémités (dont aucune ne préexiste). Quand Virilio parle de l’homme couché, et quelque soit ses obsessions qui font que souvent « ça ne décolle pas », il faut moins voir la dégradation que la transformation, le déplacement des fonctions du corps (organologie encore) : le corps sert beaucoup moins que le cerveau. C’est la raison pour laquelle, à terme, les enfants de cette espèce que l’on appelle les humains, vont naitre plus tôt, avoir un temps de gestation plus court que les 9 mois : parce que le cerveau se développant de plus en plus, un crane de 9 mois ne pourra plus se frayer un chemin pour sortir. Cette transformation, diminution du temps de « gestation », on pourrait très bien qu’on la doit au développement important de la société de l’information et du calcul. La mutation n’est évidemment pas une décadence, mais une mutation qui s’accompagne aussi de plus en plus d’une hybridation de plus en plus forte avec les objets techniques. La danse en tant que tel est aussi et avant tout une technique, donc peut-être déjà quand tu parle du corps, finalement parle tu de technique de corps qui évidemment prolifère et « rayonne » de manière encore plus forte par le réseau. Cette danse, ces mouvements de corps, est-ce du corps ou de la technique ? ;-)

  4. Posted 29 novembre 2007 at 12:33 | #

    J’utilise la transduction, concept assez complexe de Simondon, au sens d’une propagation structurale:

    “Nous entendons par transduction une opération, physique, biologique, mentale, sociale, par laquelle une activité se propage de proche en proche à l’intérieur d’un domaine, en fondant cette propagation sur une structuration du domaine opérée de place en place: chaque région de structure constituée sert à la région suivante de principe de constitution, si bien qu’une modification s’étend ainsi progressivement en même temps que cette opération structurante (…) Il y a transduction lorsqu’il y a une activité partant d’un centre de l’être, structural et fonctionnel, et s’étendant en diverses directions à partir de ce centre, comme si de multiples dimensions de l’être apparaissaient autour de ce centre; la transduction est apparition corrélative de dimensions et de structures dans un être en état de tension préindividuelle, c’est-à-dire un être qui est plus qu’unité et plus qu’identité, et qui ne s’est pas encore déphasé par rapport à lui-même en dimensions multiples.”

    Je ne sais pas s’il faut entendre dans le concept de traduction, une relation produisant ses éléments au moment même de la mise en relation comme tu sembles le dire. Chez Simondon il y a bien un centre structural antérieur à la relation, même s’il ne reste pas intact pendant celle-ci. Ce qui me semble intéressant dans le concept de transduction est le passage de certaines caractéristiques d’un élément à un autre, sans que ces caractéristiques relèvent de l’identité du premier vers le second élément, mais remettent en jeu d’une certaine manière la genèse même de l’élément. On pourrait lier cela au pouvoir de sélection chez Nietzsche.

    J’ai proposé ailleurs la notion de tra(ns)duction pour adapter le concept à certains phénomènes informatiques et langagiers qui m’intéresse d’un point de vue esthétique en laissant entendre un principe de traduction non-sémantique par exemple entre des médias (traduire un texte en image en partant de son code binaire).

    Je ne suis pas sûr que le design ne part pas du corps, comme tu le dis. C’est pourquoi par exemple en design objet il y a de l’anatomie, un designer coordonne une fonction à un corps grâce à une forme et une matière nommée objet. Dans le cadre du design graphique, les études sur le comportement biologique de l’oeil, ont eu des conséquences majeures par exemple sur la production de nouvelles typographies ou sur la composition des pages. J’avoue que là j’ai vraiment des doutes sur ta séparation entre corps et objet dans le design alors même qu’il me semble que le design (design=désigner) est exactement à la jonction des deux.

    Pour la relation entre le corps et la technique, tu parles à bon escient de la danse, on pourrait aussi citer les vêtements ou encore certains gestes typés (des habitudes) qui relèvent effectivement d’une zone d’indiscernabilité entre les corps et les techniques, zone qui me semble, d’après ce que j’ai compris, au coeur de la question organologique.

    Intéressant ce que tu dis sur la gestation. Je vais me renseigner.

  5. Posted 29 novembre 2007 at 2:01 | #

    dans cette difficile segmentation et séparation entre design et technique et plus loin transduction, il ne me sembl(ait) pas que le design « transforme » le corps, même si bien entendu il y a adaptation au corps. Sur le design graphique (j’étais plutôt sur un notion de design objet), ce que tu dis sur l’oeil est très intéressant.
    Pour la transduction, il y a bien un « être », mais il n’est pas dit ce qu’est cet être, de quoi il se compose et comment il se définit.

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