26 mar

Querelle de réception

« La grande erreur, la seule erreur, serait de croire qu’une ligne de fuite consiste à fuir la vie ; la fuite dans l’imaginaire, ou dans l’art. Mais fuir au contraire, c’est produire du réel, créer la vie, trouver une arme. En général, c’est dans un même faux mouvement que la vie est réduite à quelque chose de personnel et que l’oeuvre est censée trouver sa fin en elle-même, soit comme oeuvre totale, soit comme oeuvre en train de se faire, et qui renvoie toujours à une écriture de l’écriture. C’est pourquoi la littérature française abonde en manifestes, en idéologies, en théories de l’écriture, en même temps qu’en querelles de personnes, en mises au point de mises au point , en complaisances névrotiques, en tribunaux narcissiques. Les écrivains ont leur bauge personnelle dans la vie, en même temps que leur terre, leur patrie, d’autant plus spirituelle dans l’oeuvre à faire. Ils sont contents de puer personnellement, puisque ce qu’ils écrivent est d’autant plus sublime et signifiant. La littérature française est souvent l’éloge le plus éhonté de la névrose. L’oeuvre sera d’autant plus signifiante qu’elle renverra au clin d’oeil et au petit secret dans la vie, et inversement (…). En vérité écrire n’a pas sa fin en soi-même, précisément parce que la vie n’est pas quelque chose de personnel. Ou plutôt le but de l’écriture, c’est de porter la vie à l’état de puissance non personnelle. Elle abdique par là tout territoire, toute fin qui résiderait en elle-même. »

(Dialogues, Deleuze, Parnet, Champs Fammarion, 1995 (1ère éd. 1977), pp.60.61.)

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