26 sept

S’installer ailleurs

Je n’avais jamais pensé m’installer ailleurs qu’à Paris. Chaque fragment de cette ville, chaque détour de rue m’est connue. Je me souviens avoir arpenté en rollers Paris avec mon cousin des week-ends durant. Nous roulions des heures entières, perchés sur nos roues, gagnant quelques centimètres de hauteur et ne risquant rien. Nous avions 10 ou 11 ans, je crois. Nous allions à République, sur les grands boulevards. Parfois nous poussions jusqu’aux Champs-Elysés. Nous aimions l’atmosphère de cet endroit dédié uniquement aux touristes et aux badauds, avec les galeries marchandes, les trottoirs larges, les premiers fast-food parisiens. Un jour nous avions trouvé dans les poubelles d’un grand hotel, le George V peut être, des journaux distribués gratuitement aux clients. Il y avait Gainsbourg en couverture. Nous les avions amenés sur la grande avenue pour les vendre et nous avions été heureux de récupérer une centaine de francs de notre labeur. Philippe avait été très doué à héler le passant. Il riait et moi j’étais heureux.

Puis ce fut la période des pochoirs, à 12 ou 13 ans. Nous avions abandonnés nos rollers. Nous passions les nuits dehors avec nos bombes de peinture et nos cartons tout collants que nous déchirions à coup sûr. Il y avait le petit frisson de l’interdit, l’inscription qui nous semblait éternelle sur les murs. Les journées étaient dédiées à la découpe si difficile. Chacun essayait de faire la forme la plus complexe. On murmurait les noms de Miss.tic, Marie Rouffet, Blek et d’autres encore. Découverte d’un autre monde, d’un monde nocturne. Autre population. Autres rencontres.

Nous commencions à aller aux concerts, à constituer des bandes, à éviter certains quartiers tenus par les skinheads: le 7e, 14e et 15e arrondissements, des lignes de métro. Clignancourt était le lieu de réunion le samedi et le dimanche. Il y avait Jacky où tout le monde allait se faire couper les cheveux. Nous attentions sagement des heures entières devant la porte du petit coiffeur. Nous observions quelques anciens Black Panthers avec admiration, imaginant des exploits dont nous ne savions rien. Le passé était nécessairement mythique. Les concerts était à 15 ou 30 francs. Il y avait la salle de Raymond-Losserand, le théâtre Dunois, le Gibus et l’Elysée-Montmartre, parfois un parc en banlieue. Nous allions de fête en fête dans les quartiers chics. Nous passions nos nuits dehors, nous réveillant au petit matin derrière le forum des Hallles, cherchant quelques mégots que d’inattentifs passants avaient jetés.

Jamais je n’avais pensé vivre ailleurs qu’à Paris. La question se pose aujourd’hui. Je vis à Montréal. Il n’y a pas de réponse définitive, habiter est simplement temporaire que ce soit à l’endroit qui a tissé vos souvenirs ou dans cette ville étrangère que vous aimez. Il y a l’affinité avec ce nouveau lieu et avec ses habitants, les sourires échangés quotidiennement avec des inconnus, une habitude que vous aviez perdu à Paris. Il y a ce lieu dont jamais vous ne ferez la cartographie d’enfance. Vous vous tenez donc au présent que vous partagez avec elle. Vous vous réveillez toujours plus tôt. Vous pouvez la regarder quand elle ignore encore votre regard et qu’elle est vraiment elle-même dans le sommeil.

2 Comments

  1. 1 28 septembre 2007 at 8:22
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    C’est étrange ce post…
    Dans Retour au désert, Koltès fait dire à Mathilde (de mémoire je crois que c’st son prénom) : nous ne sommes pas des salades, nous n’avons pas de acine.Longtemps j’ai cru de même que paris serait mon lieu de ve, non pas que je fusse parisien de naissance, seulement banlieusard, tu sais d’où, petit village hyper protégé et bourgeois, paris en ligne de mire, lieu hantant ma jeunesse des fantasmes que je pouvais laisser proliférer en moi puis à partir de 15 ans devenant ville concrète réseaux tangibles pour tous les délires que les années 80 ont permis : alternatifs comme à l’époque c’était la mode de le dire.
    Paris ensuite m’a accueilli, très étrangement (racaille-land), rue Dunois, tu te souviens, et là j’étais persuadé que jamais je ne la quitterai, ou du moins que la quitter ne serait que provisoire, selon une conrainte extérieure, ayant une forme d’attache profonde à ce lieu.

    mais cela a changé. Le nord que tu as connu brièvement en allant au Fresnoy, a transformé pour longtemps la question du lieu et du rapport à autrui (j’y ai passé 11 ans quand même) : sans doute ne me suis je jamais autant considéré parisien, et sans doute jamais je n’ai eu aussi peu le désir d’y habiter. Pragmatiquement parlant habiter ses murs, son devenir, ses flux concrets. Paradoxe ?
    Non, car ce devenir parisen que je porte, je le pense davantage comme n’étant d’aucun lieu. Dire que je ne suis ni du Nord, ni de la Charente comme je commence à l’être pour je pense le reste de ma vie, mais parisien, c’est à mon sens dire que je suis de tout lieu possible, paris étant en moi pensé comme lieu de possibles, de passages, de transits.

    Je crois que c’est cela que je ressens et réfléchis quand je pense à Paris : habiter ailleurs dans la proximité d’une pensée du lieu. Un lieu porté en soi, et non pas donné empiriquement pour soi. Un lieu à habiter et à transformer parce qu’on en expérimente le sens, et non pas un lieu où établi peu à peu peut-êtr oublié, devenir insignifiant.

    C’est parce que je ne suis plus parisien que Paris est intimement collé à mon être, que tout passage à Paris est une expérience qui m’origine.

    bon voilà pour un commentaire un peu pathos.

  2. 2 28 septembre 2007 at 12:34
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    Mais c’est très bien le pathos!
    ;-)

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