Le readymade hante depuis un siècle le domaine artistique comme sa limite, son parage, sa frange. Son esthétique « neutre » et « sèche », le déplacement de la notion d’auteur et d’objet, l’accent porté sur la contextualisation institutionnelle de l’oeuvre, la question de la standardisation industrielle, sont autant d’éléments qui ont nourris les débats esthétiques jusqu’à devenir, à partir des années 80, un véritable lieu commun, passage obligé des esthètes officiels pour qu’un objet acquiert le statut d’art contemporain. Le readymade, dénigré et tout à la fois adulé, est devenu à son tour une norme, mais c’est le destin prévisible de toute proposition venant troubler nos habitudes que d’être repris et instrumentalisé de la sorte. Le readymade a coulé sur le socius. Le socius a fait son travail au fil des décennies.
Le readymade a été un élément de perturbation majeur dans le champ artistique, il devenu avec le temps une norme et s’il questionnait la norme dès son origine, cette question est devenue pour ainsi dire passive. Elle fait l’objet d’une complicité enre spécialistes. L’affaire est entendue comme on dit. Faire aujourd’hui un readymade, et Duchamp avait critiqué d’avance un readymade faisant école, faisant académie, c’est répéter un acte dans son écho, alors même qu’il a déjà été entendu, reçu, perçu et pour ainsi accepté, peut-être pour d’autres raisons que celles pour lesquelles il a été produit à l’origine.
Il y a à présent une inversion qui est aussi une radicalisation.
De nombreuses créations ne sont plus des readymades, la prise en main d’un objet quelconque par la signature d’une personne et son déplacement dans le champ de monstration artistique, mais des todo: des choses à faire.
Quelles sont ces choses à faire? Et que sont-elles avant d’être faites? Sont-elles dans cette antériorité déjà des choses? Des choses à faire et non pas des choses toutes faites, c’est une réversion dans le champ artistique, plus profonde et radicale que ce que nous entendons encore par les formules utilisées, une réversion quant au pouvoir d’agir ou plus exactement au possible (non au virtuel).
Tout se passe comme si le readymade avait nettoyé la production artistique depuis les années 60 (il est certes encore difficile de préciser quand le readymade a commencé à agir, il a été en réserve pendant toute la première partie du XXème siècle) pour laisser une place vacante au todo.
L’art programmé (cf « Card file » Robert Morris) fut peut-être une étape intermédiaire. Il est à présent question, sous des formes différentes, de faire à partir de choses déjà faites, déjà sous la main. Mais à la différence des readymades, ces choses intègrent d’avance l’utilisation, le détournement, pour tout dire la coupure et le décodage puis le recodage, fut-ce dans un contexte artistique. Il n’y a là aucune perturbation d’un ordre préexistant (la coupure du flux comme révolution) simplement la continuation du flux, son devenir même par transduction.
On peut en trouver de nombreux exemples dans le domaine technologique, mais comprenons bien que la problématique du todo ne s’y limite absolument pas. Les technologies sont tout au plus paradigmatiques, de bons exemples, rien de plus qui témoignent de la transformation radicale de la question du faire dans le champ esthétique contemporain.
L’esthétique par défaut proposée par Étienne Cliquet est une perspective du todo: dans les systèmes informatiques, il y a déjà une esthétique implicite qui, de part son apparente neutralité provoque notre oubli et donc la persistence passive de ses formes esthétiques. Ou encore les API s’ouvrant à des Mashups n’appartiennent plus à une dynamique du détournement utopique, mais plutôt d’éléments langagiers qui s’ouvrent d’avance à la possibilité d’une réappropriation. Ceci veut dire que les normes qu’utilisaient les readymades sont devenus des éléments d’un langage à venir, la norme ne doit donc plus s’entendre comme normalisation identitaire, comme devenir-même, mais comme n’empêchant pas l’individuation, c’est-à-dire la singularisation continuée des individus.
C’est pourquoi, à l’étonnement des esthètes classiques, de plus en plus de travaux contemporains ressemblent visuellement à des choses éjà existantes: utilisation de Google, de Flickr ou d’autres services encore. Donner une nouvelle forme à ces formes ressemblent de plus en plus à un nettoyage cosmétique de type graphique dont nous savons qu’il nous éloigne des problématiques esthétiques de notre époque. Le jeu artistique ne s’effectue plus dans une articulation entre une forme et une matière. Les deux sont déjà donnés. Le jeu s’élabore à présent par un troisième élément qui articule et rassemble les deux précédents, et qui est le todo: ce qui reste à faire, la possibilité ouverte pour des éléments déjà donnés de se structurer autrement. Le todo relève donc du relationnel, non entre le public et un objet, mais entre des éléments langagiers.
Si de plus en plus de travaux artistiques ressemblent visuellement à des services déjà existants, si les artistes prennent de moins en moins la peine de maquiller ce que l’on voit à l’écran, c’est bien que la production esthétique ne s’attarde plus sur la production d’images mais d’articulation entre le déjà-donné et le restant-à-faire, bref entre deux pouvoirs d’agir.
http://incident.net/works/flussgeist
Une fiction sans narration
Flux, entre fiction et narration (version japonaise ici)
4 Comments
« [...] la production esthétique ne s’attarde plus sur la production d’images mais d’articulation entre le déjà-donné et le restant-à-faire, bref entre deux pouvoirs d’agir. »
Ce constat est cruellement vrai. Aujourd’hui, l’artiste installe un ensemble de conditions et se positionnerait comme opérateur dans un dispositif externalisé, cédant au fantasme de l’oeuvre autonomisée.
Est-ce pour autant une voie unique et n’a t-on pas intérêt à trouver de nouvelles implications plastiques ?
J’ai envie de te répondre: faut voir! ou alors: montre!
Il va de soi que cette analyse n’est pas exclusive d’autres approches plastiques et que rien n’empêche de nouvelles formes. Warhol n’empêche par Matthew Barney.
Certainement…
Mais il est difficile de définir une pratique propre, sans la contextualiser ou resituer dans une logique de présentation ou monstration. J’ai le sentiment que les pratiques artistiques réticulaires permettent d’envisager une nouveauté, serait-ce dans les enjeux liés à l’usage logiciel ainsi qu’aux territoires générés. Logiquement, l’art numérique devient une production dont on attend une efficacité – il me semble qu’on parle de performativité – et le désarroi qui transparaît dans mon commentaire précédent tient plus au fait que les plasticiens travaillant dans une perspective technologique se voient confrontés à des modes préetablis de conception.
Il me semble que ces « modes préetablis de conception » sont justement ce sur quoi travaillent le plus souvent les travaux artistiques. On peut bien sûr apercevoir ces modes comme des survivances du passé ou encore les voir comme des champs esthétiques auxquels un travail vient se confronter. Duchamp n’a-t-il pas montrer que le contexte préétabli, dans son caractère normatif, est une chance d’individuation? Donc un conseil: il faut plutôt faire « avec » que contre. « Avec » au sens d’une proximité inframince du travail avec la norme préétablie de la perception.
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