LA RUE,
dérives urbaines et privatisation de l’espace public
La semaine dernière nous avons abordés la question de la maison qui est apparue comme une structure fissurée par l’étrangeté. Le dehors y est toujours, d’une manière ou d’une autre, présent. De façon symétrique la rue, qu’il est difficile de définir tant elle mêle des surfaces et des espaces différenciés, met en jeu le dedans et le dehors de façon complexe et stratifiée. Au-delà de certains lieux communs de l’art contemporain où il faudrait nécessairement être dans la rue, avec tout le discours politiquement correct sous-jacent, il existe des pratiques qui questionnent la complexité de la rue.
Documents: Ivan Chtcheglov, Écrits retrouvés, Allia, 2006
« Formulaire sur un urbanisme nouveau »
Dans ce texte rare il y a certaines anticipations: la ville comme décor mouvant, la question du libéralisme expérientiel (cf Rifkin, L’âge de l’accès), la valorisation des espaces artificiels (Las Vegas), etc.
Au 19ème siècle, émergence de certaines structures marquantes: la figure du flâneur urbain comme nouvelle articulation du privé et du public. La multitude devient paradoxalement une condition de la singularité (cf « L’élite artiste » de Heinich sur la tension entre le régime de singularité et de la démocratie). Cette nouvelle articulation est contemporaine de l’apparition de certaines techniques du flux (électricité, organisation industrielle du travail et moyen de transport ferroviaire et maritime, cf Kittler).
Charles Baudelaire, Les foules
« Il n’est pas donné à chacun de prendre un bain de multitude : jouir de la foule est un art; et celui-là seul peut faire, aux dépens du genre humain, une ribote de vitalité, à qui une fée a insufflé dans son berceau le goût du travestissement et du masque, la haine du domicile et la passion du voyage.
Multitude, solitude: deux termes égaux et convertibles pour le poëte actif et fécond. Qui ne sait pas peupler sa solitude, ne sait pas non plus être seul dans une foule affairée.
Le poëte jouit de cet incomparable privilège, qu’il peut à sa guise être lui-même et autrui. Comme ces âmes errantes qui cherchent un corps, il entre, quand il veut, dans le personnage de chacun. Pour lui seul, tout est vacant; et si de certaines places paraissent lui être fermées, c’est qu’à ses yeux elles ne valent pas la peine d’être visitées.
Le promeneur solitaire et pensif tire une singulière ivresse de cette universelle communion. Celui-là qui épouse facilement la foule connaît des jouissances fiévreuses, dont seront éternellement privés l’égoïste, fermé comme un coffre, et le paresseux, interné comme un mollusque. Il adopte comme siennes toutes les professions, toutes les joies et toutes les misères que la circonstance lui présente.
Ce que les hommes nomment amour est bien petit, bien restreint et bien faible, comparé à cette ineffable orgie, à cette sainte prostitution de l’âme qui se donne tout entière, poésie et charité, à l’imprévu qui se montre, à l’inconnu qui passe.
Il est bon d’apprendre quelquefois aux heureux de ce monde, ne fût-ce que pour humilier un instant leur sot orgueil, qu’il est des bonheurs supérieurs au leur, plus vastes et plus raffinés. Les fondateurs de colonies, les pasteurs de peuples, les prêtres missionnaires exilés au bout du monde, connaissent sans doute quelque chose de ces mystérieuses ivresses; et, au sein de la vaste famille que leur génie s’est faite, ils doivent rire quelquefois de ceux qui les plaignent pour leur fortune si agités et pour leur vie si chaste. »
Charles Baudelaire, A une passante
« La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d’une main fastueuse
Soulevant, balançant le feston et l’ourlet ;Agile et noble, avec sa jambe de statue.
Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
Dans son oeil, ciel livide où germe l’ouragan,
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.Un éclair… puis la nuit ! – Fugitive beauté
Dont le regard m’a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ?Ailleurs, bien loin d’ici ! trop tard ! jamais peut-être !
Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais ! »
Étrangeté de la phrase: Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais qui signale un temps du possible qui n’a pas à se réaliser pour nous affecter.

Monet, Claude, Boulevard des Capucines, 1873
La rue (Littré)
Provenç. espagn. et portug. rua ; anc. ital. ruga ; du bas-lat. ruga (rua, dans un texte du IXe s.), place, rue, que des étymologistes dans du Cange, approuvés par Diez, regardent comme tiré du lat. ruga, ride, au sens de sillon, de là rang, rue. Du Cange a aussi ruta, rutta, mais le g a l’antériorité ; cependant ruta fait songer au celtique rod, rut (voy. ROUTE à l’étymologie).
Rester au dehors tout en s’isolant par la temporalité et la fonction. Pourquoi ce paradoxe du singulier au dehors? Facon de remettre en cause radicalement l’identité: on ne constitue pas une identité par l’habitation (rester), on ne s’identifie pas aux autres par un autre usage de sa vie (grégarité).
1. CHAQUE MONADE
Le paradoxe le plus apparent de la rue contemporaine est sans doute que les passants essayent majoritairement de sauvegarder une intimité dans un espace public. Il faudrait observer en détails la motricité de ces corps qui se croisent et s’évitent, se frôlent et repartent.
Ce désir d’intimité, la rue étant alors considérée comme un moment de la maison, un simple suspend temporaire, est relié de façon massive par les technologies de la communication. C’est là le second paradoxe: ces technologies communicantes ont comme fonction de s’isoler en produisant une disjonction entre le lieu où je suis et l’espace de la communication (des autres si on veut). Le lieu devient un espace indéterminé que le second espace technique, devenu lieu, vient remplir. Il y a là une disjonction qu’on a encore peut pensé et problématisé.
Quelques phénomènes contemporains: le flux de la rue, la lecture des journaux, le mobilier urbain, le secret de Marcel Duchamp, le téléphone portable et le passage du « qui » au « où », l’interdiction du portable dans les lieux publics. La playstation et le GPS. Le projet » Tokyo Ubiquitous Project Ginza (http://www.tokyo-ubinavi.jp/index_en.html)
1.1/ Gursky, Quelque chose sonne faux ou la disproportion
* Remarques sur la présence de Gursky sur Internet
1.2/ S’immobiliser dans un flux pour apparaître.
A Needle Woman 1999-2001 (Tokyo, Shanghai, Delhi, New York, Mexico City, Cairo, Lagos, London)
1.3/ Disparaître dans la continuité du flux en s’y fondant
http://laurentlagamba.free.fr/ Camouflages (2002)
1.4/ Privatiser l’espace publique
Leopold Kessler, Privatised (2004)
1.5/ Matérialiser le privé dans le public
Aram Bartholl1.6/ Camoufler pour apparaître
Moiré, Make a tree
1.7/ Couper dans le flux en allant en sens inverse
Rainer Ganahl, The Apprentice in the Sun – Bicycling Bucharest, Bucharest 20061.8/ La répétition du flux comme condition de la différenciation
Georg Schöllhammerhttp://www.lot.at/urbanex/onform/index.htm
1.9/ Transformer les usages sociaux
Golan Levin, Dialtones (A telesymphony), 2001http://www.flong.com/telesymphony/
2. SANS ABRIS
La rue est un lieu de passage et un lieu de partage. Elle est habituellement opposée à l’habitation. Habiter dans la rue c’est être socialement inadapté.
Une partie de la production artistique va montrer que cette inadaptation est une de ses conditions d’élaboration, mais aussi à la manière de Foucault que cette marge excentrée définie en fin de compte le prétendu centre du pouvoir et de l’autorité.
Comment habiter au dehors?
- Rester, persister, s’immobiliser dans un lieu de passage.
- Habiter dans le signes et les mémoires.
- Se libérer des fonctions sociales communes par une décision arbitraire.
2.1/ Sophie Calle & Paul Auster, Le Gotham handbook, New York : mode d’emploi
2.2 / Transformer la ville en texte
Jeffrey Shaw,
Legible City (1989)
Place Urbanity (2001)
Matt Mullican, Mullican City
2.3/ Suspendre la finalité d’une réunion
Bo Melin, Queue 25 people got together one day and formed queues on five different locations in Stockholm city centre.
Stockholm, 2005
2.4/ L’inversion du sommeil dans une galerie
http://www.robertbarta.de/work_selbst.html
Robert Barta, Me, 2002
2.5/ Les étages d’un camping ou la solitude retrouvée dans une tente
Kevin Van Braak, CampingFlat (2003)
Flatland comme flux en entrée et sortie.
2.6/ Habiter la parole
http://kellymark.com/statueReuben1.html
Private Conversations with Public Statuary (Kristan) – 2003
2.7/ Habiter le reflet
Les Reflets, 2002-2004
Enseignes lumineuses, Dimensions variables2.8/ Des commerces à hauteur d’homme
Commerces, 2006
Bois, acier, néons.2.9/ Habiter le temps et la distance
Questions à propos des oeuvres qui dépassent la temporalité du publichttp://www.jeroenkooijmans.com
Waiting, 1999
2.10/ Habiter la disproportion d’un visage
http://web.mit.edu/idg/cecut.html
Krzysztof Wodiczko, Adam Whiton, Sung Ho Kim (2002)
3. À LA DÉRIVE
Le concept de dérive est devenu dominant dans le domaine des arts visuels et doit être rattaché au phénomène de la mondialisation et de l’accélération des moyens de transport, ainsi que du home studio. Le nomadisme serait-il devenu un lieu commun et un mot d’ordre?
3.1/ Dérivé géographique et dérive identitaire
« L’attention qu’il lui porte est telle qu’aucun homme ou femme qui l’a aimée ne lui a jamais donnée… »
Sophie Calle, La Filature (1981)3.2/ Qui parle? Privé et public / qu’est-ce qu’un auteur?
Emmanuel Perrotin, Vingt ans après, 20013.3/ Enregistrement et diffusion des flux
Janet Cardiff, The Telephone Call, 2001
Audio and video walk through San Francisco Museum of Modern Art
Duration: 17:00, Media: digital video, equipment: mini DV camera and headphones3.4/ Tout proche de moi
Janet Cardiff and George Bures Miller, The Muriel Lake Incident, 1999, Wood, audio, video projection and steel, 72 1/2 x 90 1/4 x 62″.3.5/ La publication des socialisations fondées sur la privatisation
http://fr.groups.yahoo.com/group/syndicathype/
Syndicat du Hype, THTH, 2001
3.6/ L’affirmation de l’échec comme stratégie de l’exil
Sophie Calle, Unfinished,2003
Cash machine, images extraites de vidéos de surveillance.3.7/ Les piétons redoublés
Pedestrians, Shelley Eshkar and Paul Kaiser (2002)3.8/ La dérive et la géolocalisation ou comment un système d’espace se transforme en stratégie des lieux
Atau Tanaka, Netderive, 20063.9/ A l’aveugle
Francisco Lopez, Blind City, 2006




















