27 mai

L’acausalité narrative

Souvent dans mon travail, pour ne pas dire toujours, un homme et une femme se parlent. Est-ce là un tic romantique? L’auto-fiction de mes problèmes existentiels? Un cliché? La situation du dialogue et du différend sexuel n’est pas un motif égocentrique, mais un dispositif qui permet d’une part la construction d’une narration non-causale (car les relations de cause à effet ne sont pas toujours connues, on peut même penser qu’entre les hommes et les femmes les relations ne sont pas causales mais quantiques) et d’une part un rapport entre possible et impossible (un possible) qui ne relève pas de l’opposition dialectique. Il me semble que la fiction a ceci de singulier qu’elle met en place une articulation contre nature entre le possible (le vivable) et l’impossible (l’invivable) afin de montrer ce jeu de respiration et d’expiration permanent dans lequel la source de l’invivable est la quotidienneté la plus banale (la moins remarquable) et la source du vivable est dans l’invivable (l’anonymat qui nous traverse et que nous sommes sans pouvoir l’être). Il n’y a là, dans le motif de l’invivable, aucune dramaturgie romantique, car l’invivable n’est en général pas un grand événement, mais quelque chose de difficilement décelable et de quotidiennement occulté par le sens commun. C’est pourquoi la fiction nous sort du régime de la volonté instrumentale, elle n’est pas du virtuel et de l’actuel mais du possible et en même temps de l’impossible, et la jonction entre les deux s’effectue par l’imaginaire qui est la faculté a priori de produire des images. Il faut donc rechercher des situations d’indécidabibilité. Si la fiction chronologique permettait de résoudre les noeuds et les problèmes, les tensions et les émotions par réduction progressive des possibilités en virtualités, la fiction numérique intensifie ces tensions et ne les résoud jamais. Son monde est un monde irrésolue non parce que la solution nous échapperait, mais parce que le monde même de la solution n’existe pas et que le monde dans lequel nous devons vivre est insoluble. La fiction numérique témoigne d’un univers qui n’est plus soumis à la volonté anthropologique ni soumis non plus à une volonté ineffable. C’est un monde constitué de singularités dont les relations peuvent être causales mais ne se réduisent pas systématiquement à la causalité. Chercher donc des situations qui jouent de ce dispositif irrésolue, des situations de la vie quotidienne qui sont en même temps impossibles (jusqu’à la mise en cause de l’existence d’un individu) et en même possible, au sens où elles rendent le vivant métastable, toujours en devenir, jamais résolu.

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