© 2008 Grégory

Technologies et conditions de la perception

La question de savoir si les technologies numériques sont transcendantales peut sembler au premier abord une question régionale. Mais on en comprend mieux l’enjeu lorsque revenant à l’héritage kantien, le transcendantal est compris comme les structures a priori de la perception permettant de passer du divers intuitif à l’unité du concept par la médiation de l’entendement.

«J’appelle transcendantale toute connaissance qui ne porte point en général sur les objets mais sur notre manière de les connaître, en tant que cela est possible a priori» (Kant, Critique de la raison pure, introduction, §VII, III, 43)

Poser cette question, c’est se demander si les technologies modifient les conditions de possibilité même de la perception et non pas simplement quelques objets. C’est donc s’interroger pour savoir si les technologies sont simplement de nouveaux objets ou modifient notre manière même de connaître et d’accéder aux étants. Il semble difficile de répondre par la négative dans la mesure ou les technologies affectant notre manière d’inscrire et de lire nos mémoires individuelles, modifient par là même l’accès à l’ayant-été, au contexte, à la construction du sujet et donc au transcendantal.

Cela ne revient pas à dire, dans le cadre de l’art numérique, que les technologies sont une tabula rasa aussi absurde d’ailleurs que ceux qui ignorent les singularités de l’art numérique en voulant le remettre dans la droite ligne des arts classiques. Le désir de rompre tout comme le désir de ramener le nouveau au connu sont deux aspects d’un même affect qui se méprend sur la nature du nouveau. Ce dernier est une individuation qui est liée à ce qui précède et qui rompt dans le même mouvement avec lui.

Si les technologies sont des structures transcendantales, on comprend mieux l’intérêt des arts numériques s’interrogeant sur les nouvelles conditions de possibilité de la perception. Nous sommes alors bien loin d’un art simplement dans l’air du temps, à la mode, vjing, art-design et autres breloques.

On peut même aller plus loin et estimer que nous avons délégué une partie du transcendantal à la machine. La capacité de traduire quelque chose en autre chose, de chercher, compiler, rassembler des informations éparses en une forme plus unitaire, sont des fonctions qui ressemblent fortement (sans y être identiques) à celles habituellement attribuées à une approche épistémique. On peut donc parler d’un « effet de délégation transcendantal ». Et n’est-ce pas cela que nous ressentons intimement quand nous perdons des données informatiques? N’avons-nous le sentiment vif, bien qu’inexpliqué, de perdre le sol sur lequel nous nous reposions, non par quelques dépendances à l’ordinateur mais parce que plus profondément celui-ci configure bel et bien une part des conditions de possibilité de notre perception?

Il faut franchir encore un pas et comprendre que le concept même de transcendantal a été élaboré à une certaine période historique en fonction d’un certain état méthodologique de la connaissance. La diversité de plus en plus grande des percepts exigeait qu’on comprenne de quelle façon il était possible de constituer une connaissance solide et rassemblée. Il fallait pour cela penser un cadre de réception des percepts, une manière de passer de la pluralité à l’unité fondée sur un principe externe à la pluralité elle-même. Dans ce processus, le sujet avait une place importante. C’était lui, sans visée consciente mais agissante, qui rassemblait les percepts, les configurait dans l’entendement et produisait des concepts de la raison. À partir du moment, ou les conditions de la connaissance, dans sa mémorisation, son inscription, sa lecture, changent de façon importante, quand de surcroît une partie de la fonction classique de l’entendement est déléguée à une machine (et que fait donc un moteur de recherche si ce n’est cela?), quand enfin la relation d’un pluriel perceptif au singulier conceptuel (dans une certaine tradition allant de Platon à Kant) est elle-même affectée par des processus machiniques, alors on peut penser que le numérique change jusqu’aux conditions du transcendantal en en modifiant la définition et la structure la plus intime.

Cette intimité, il faudrait sans doute la rechercher au cours d’un long travail, dans le parallélisme en les diagrammes kantiens et un certain langage a-sémantique de l’ordinateur.

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