Dans la cinquième partie de son manifeste sur le media théâtre, Pierre Bongiovanni ne semble pas croire à une autonomie ou à une exception artistique des arts numériques multimédias. Les supports numériques ne seraient que les supports et non des espaces esthétiques singuliers. Nous voudrions revenir sur cette idée non pour polémiquer inutilement mais plutôt pour montrer que cette non spécificité est contradictoire avec un certain nombre de pratiques contemporaines. Nombreux sont les écrits qui tentent de ramener la nouveauté du numérique à une simple actualisation de potentialités passées. Ce mouvement de la pensée a pour objectif de contextualiser les pratiques qui dans leur actualité semble incompréhensible. Ramener le présent, ramener le futur, l’avenir, à ce qui est déjà connu et si possible à quelque chose qui semble originel, que cette origine soit grecque ou d’ailleurs, c’est réduire l’étrangeté et la monstruosité de ce qui dans notre présent fait trembler les valeurs de signe. Pierre Lévy ou Philippe Quéau ont tenté chacun à leur manière de rabattre l’inconnu sur le connu, la machine univers ou idéalité platonicienne. J’ai nommé cette tentative d’escamotage l’enthousiasme conjuratoire, en reprenant un concept de cher à Jacques Derrida. Ce n’est pas le fait du hasard si les technologies entraînent un discours de l’idéalité même si ce discours doit entrer en contradiction avec ces phénomènes qu’on appelle les oeuvres d’art. Penser que les supports de mémoire n’ont aucune influence sur la mémoire, non seulement sur son inscription mais aussi sur ce qui s’y inscrit, c’est penser que la mémoire est une idéalité indépendante de la matière. Or la ligne et qu’est la mémoire est toujours déjà une matière. Il n’y a pas d’abord l’idée puis dans un deuxième temps le support, car ce dernier est là, toujours déjà là, dans un monde dont nous héritons. Estimer que les technologies ne sont que les moyens de certaines fins, sont les supports neutres pour des idées c’est ne pas voir le jeu d’aller et de retour entre un projet, qui comme son nom l’indique est une projection et qui donc ne s’autosuffit pas, et une matière. Penser que les pigments de peinture ne sont que les moyens d’idée de peinture c’est refuser de voir que la peinture n’est pas une idée. Pour autant nous ne voulons pas dire par là que l’art numérique n’est que numérique. Mais plutôt que la notion d’art est contaminée par le numérique et le numérique par l’art. Disons que l’art est un pathos. Disons que le numérique est une forme. Et disons à présent que l’art numérique est un pathos formel, c’est-à-dire une forme singulière, non pas séparée de la création contemporaine, moderne ou passée (de ce passée qui ne passe pas), mais dont tous les éléments continuité par rapport à la tradition sont aussi les éléments de rupture. L’art numérique ne réalise pas des potentialités passées. Nous nous sommes pas hégelien. L’art n’est pas une raison à l’oeuvre dans l’histoire, mais en rejouant des problématiques passées, des questions qui avaient déjà été posées, cette forme de création vient répéter et différer le destin du projet. Qu’une répétition soit une condition de la différence, c’est-à-dire la singularité, c’est penser l’histoire de l’art dans une continuité d’une discontinuité intempestive. C’est peut-être pour cette raison de la numérique semble signe affreusement ancien et si neuf. Toujours décalé pour la pensée. Trop vieux, trop jeune, jamais à maturité. Ce décalage est le symptôme de la vivacité de l’art numérique. Tant que nous ne saurons pas le parler, il sera une singularité.
28 mar
By Grégory. Posted 28 mars 2003 at 4:17 . Filed under Esthétique. Permalink. Subscribe to this post’s comments.
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