Il y a dans la tradition occidentale une nette dialectique entre le logos de la ratio (la logique) et le logos du langage. Pour les uns le logos (véritable) est irréductible à sa mathématisation sous une forme logique, Heidegger est exemplaire de cette position jusqu’à son écrit tardif sur la cybernétique (1965). Pour les autres la logique doit servir de fondement à l’élaboration du logos en général et imposer sa rationnalité, on connaît cette tradition courant de Leibniz jusqu’aux philosophies analytiques. Or, ces deux postures qui semble s’opposer sont en fait réversibles car elles occultent chacune à leur manière une autre relation entre ces deux logos qui aujourd’hui apparaît au grand jour par l’impact social du lanagge informatique. Nous ne saurions ici développer pleinement les arguments de la singularité historique du langage informatique. Il nous suffit de dire que l’informatique est avant tout fondée sur une certaine compréhension du langage poussant jusqu’à son terme les recherches visant à mathématiser le langage, c’est-à-dire la pensée. Ces recherches sont causalistes (if, then, else, else if, etc.). De plus à la différence des langages précédents, l’informatique procède d’opérations internalisées. Ce que nous voulons dire par là est que les langages antérieurs, tels que l’écriture, ont besoin de l’être humain pour les déchiffrer. Le support de lecture n’inclus pas sa compréhension et sa méthodologie (sauf dans des cas très particuliers de traductions juxtaposées) qui est dans l’être humain transformé en lecteur. Or les structures langagières de l’informatique se passent, pour la lecture opératoire, des lecteurs, les « if » «then » et « else » opérent entre eux car ce qu’on serait tenté de nommer la dynamique du lanagage est dans le langage même et non dans la lecture. Ceci implique une profonde évolution de la relation inscription/lecture que nous ne saurions ici pleinement développer. Il y aurait tout lieu de s’interroger sur la révolution lagagière impliquée par l’informatique, car on aura beau être pour des raisons souvent idéologiques et peu réfléchies contre ce langage réductionniste, on ne pourra éviter de penser que ce langage:
1- a des implications sociales inédites dans la mesure où le monde du travail comme des loisirs transitent par ces structures.
2- opère dans une machine en absence de lecteur.
Nous pouvons donner deux exemples de cette évolution inédite. D’une part les informaticiens qui quotidiennement utilisent ce langage et le langage naturel ont sans doute une structure langagière et ontologique complexe. Un complexe entre ce logos de la ratio, qu’on a trop vite fait de qualifier de structure de contrôle alors même qu’il ouvre souvent à l’improbable, et le logos utilisé socialement. D’autre part les jeux vidéos sont un cas passionnant car s’ils relèvent de la fiction, c’est d’une fiction sans narration et sans récit dont il s’agit (la narration et le récit étant souvent ne marges de la fiction, comme unb préambule ou un aparté). Il s’agit d’une fiction d’action et de distanciation, jeu de la mimésis et jouissance de cet écart de la représentation (je jouis de savoir que je tue faussement des monstres). C’est justement parce que le langage informatique est dynamiquement opératoire et sans lecteur alphabétisé qu’il n’y a pas de narrateur et pas de récitant mais un corps actif, un centre d’indétermination (Bergson) qui joue des possibles. Mais penser ces deux logos côte à côte, gardant leur singularité et dont la genèse continuée est entrelacée, reste un projet à venir.
