Le présent d’Enigma

février 28th, 2006 § 1

Le projet M4 consiste à décrypter des messages allemands codés pendant la seconde guerre mondiale qui n’avaient pas pu être décodés jusqu’alors. Ces messages codés par la machine Enigma font parties de la mythologie et de la genèse de l’informatique (Alan Turing). Tout se passe comme si le message codé avait été en réserve pendant 60 ans, lisible uniquement dans le passé de sa destination militaire mais ne faisant pas, du fait de son codage, objet de partage, de lisibilité.

La présentation de M4 insiste bien sur le caractère open source et partagé du projet: on installe un logiciel sur sa machine qui va se connecter à un serveur et lui donner de la puissance de calcul (voir la page des logs sur le serveur). Entre la cryptographie passée et la cryptanalyse présente il y a une rupture épistémique, le passage d’un langage codé par la rétention de la clé à un langage décodé par beaucoup avec un système ouvert. Il s’agit là d’un changement dans notre relation au langage logico-mathématique.

D’un point de vue historique, cette odeur de l’histoire qui nous traverse d’époque en époque, le fait de rendre lisible et partageable un message après 60 ans, produit une lecture intempestive, à contre-temps: « C’est la première fois que ce message est lu » (au sens d’une lecture par tous, d’une lecture commune). Quel est le sens de cette première fois? De cette première lecture? Quel est son sens alors même que son préalable est une autre lecture d’ordinateurs connectés les uns aux autres pour analyser cette lecture qui n’était alors que potentiel, enfermée dans une information illisible? Quelle est cette première fois partagée qui est en fait seconde?

Le phénomène même de la lecture est alors bouleversé. Ce n’est plus, par la lecture, la communication d’une entité A à une entité B par l’intermédiaire d’un support et de médiateurs (imprimeur, libraires, etc) C. C’est un réseau bien plus complexe dans l’espace et le temps où je peux lire pour la première fois un message envoyé il y a 60 ans. Imaginons un écrivain mettant en réserve ses livres en les codant de façon si complexe qu’il ne sait pas s’ils seront jamais décodés. Cette réserve de l’écriture est peut être la seule chose à faire face à la dissémination croissante de l’information où chaque chose devient équivalente. Réserver son écriture pour une époque avenir qui n’existera peut-être pas: une politique qui distingue les communautés d’écriture et de lecture, une politique qui ne soit pas la communauté présente, mais la différence entre les communautés présente et à venir. Ou encore, comme ici, la destiner à chacun, de façon indifférenciée, en restant dans le flux informatif, à l’épiderme de ce flux.

§ One Response to “Le présent d’Enigma”

  • barmes dit :

    Le codage n’est-il pas un nouveau type de frontière, de barrière à laquelle la discipline se confronte? les savoirs et information ainsi protègèes ne sont-elles pas victime d’une rétention craintive face aux « barbares » ?

    Le risque est un siège mais aussi comme pour l’exemple de la retenue d’eau, une innondation potentielle (je veux dire caastrophes), une masse de donnée nouvelles aptes à provoquer une indigestion.

    Je pense aussi au puzzle des archives de la stasi qui trouvera sa clef dans un avenir proche et qui pourrai bien secouer l’europe…

    A.B

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