L’usage du téléphone a-t-il été pensé (The Telephone Book)? Son utilisation quotidienne en fait quelque chose d’anodin même s’il y a quelque chose en lui de radical.
Auparavant la voix était attachée au corps de façon irrémédiable, et les seules voix incorporelles étaient divines ou folles, reliées à une transcendance. Cette dernière est l’absence du corps et sa possible présence en un autre lieu, en un autre monde, furent-il inéffables et inatteignables. Depuis l’invention du téléphone par Alexander Graham Bell en 1871-1876 et sa rapide diffusion dans la population un nouveau régime de la voix est apparue. La voix existe en l’absence du corps, en tout cas l’audition de la voix ne va plus avec la proximité du corps. Ce n’est pas dire là que la voix est incorporelle, car du corps il y a, mais ils sont décomposés, la voix est détachée du corps par un dispositif technique qui a pour mission de capturer une partie du signal sonore et de le retransmettre.
Le téléphone est ainsi une technique de la simplification, de la séparation et du transport. Il amène d’un point à un autre la voix. Que penseraient les générations précédentes s’il voyait tous ces gens parler seuls, sans présence d’un corps en face-à-face, mais dans une communication à distance. Le téléphone n’est pas qu’un moyen mais est a permit l’émergence de nouvelles modalités d’écoute et de parole, c’est-à-dire de nouvelles relations destinataires/destinateurs. Si ces relations ont été modifié, on peut penser que c’est le référent lui-même (réel, réalité, monde, phénomènes, etc) qui est affecté, transformé, traduit car ce dernier est le produit co-émergent du caractère performatif et dynamique de cette relation, non quelque chose qui préexiste au langage. Cette distanciation du corps dans la parole téléphonique a entraîné tout un nouveau régime sémantique et affectif: les histoires d’amour ont lieu au téléphone. Voyez les séparations qui s’effectuent par l’intermédiaire de cette technique et qui permettent une mise à distance a priori du corps de l’autre, « imaginez des amants séparés à vie » (Jacques Derrida). La distanciation peut être antérieure à toute proximité, ou encore: la distance peut être un mode de relation. On pourrait trouver de nombreux signes de cette complexion entre la parole et le corps dans l’usage du téléphone, l’un d’entre eux est la cabine téléphonique. Il s’agirait de remarquer que la cabine permet une conversation privée dans un espace publique mais qu’étrangement le corps de celui parle est livré au regard des passants car l’architecture de la cabine est le plus souvent transparente. Tout se passe comme si la disjonction du corps et de la voix dans un espace commun, quelqu’un parlant à un autre absent et excluant l’écoute des autres qui passent, devait être stabilisée par l’exposition du corps de celui en train de parler. On peut à ce titre remarquer que l’usage du téléphone portable dans les espaces publiques est de plus en plus réglementé. Toutes les interdictions ayant à son utilisation dans des contextes divers peut se comprendre comme une frayeur de cet effet de transcendance potentielle de la téléphonie: le corps absent parle, la relation présence/absence n’opère plus sur la modalité d’une dialectique exclusive, mais sur le mode du « et…et ».
