29 juil

La théorie des ongles

En se rongeant les ongles, que se ronge-t-on ? Et qu’est-ce qu’un ongle (il y a quelque chose qui sonne faux quand on utilise le singulier pour « ongle ») ? De quelle matière est-il fait? Quel est son mécanisme de poussée? Que l’ongle soit du corps personne ne saurait le contester. Qu’il soit même individuel [1] cela semble aller de soi. Pourtant si l’ongle est du corps, il l’est en un sens bien particulier, à la manière des cheveux (mais on s’arrache ou on se mange plus rarement les cheveux) : ils poussent et du fait de l’usure ou d’une action technique, ils se cassent, se liment, etc. Bref à la différence du reste du corps, la poussée et la dégénérescence des ongles, leur individuation, sont immédiatement sensibles.

Il faut ajouter à cette croissance le fait qu’elle ne reconduit pas à un état antérieur à la manière de la peau blessée. Elle ne cesse de croître et une action extérieure (du monde ou du corps) est seule à même de la stabiliser quelques temps. Ceci est d’autant plus vrai que les ongles comme les cheveux continuent de pousser une fois le corps mort. C’est donc que leur principe de croissance est d’un autre ordre que le sujet vivant.

Alors que se ronge-t-on en se rongeant les ongles ? Les mange-t-on ? Les recrache-t-on comme une scorie ? S’attaque-t-on aux bords des ongles, peaux durcies par les coups de dent ? Ronge-t-on jusqu’au sang ? Et que sont des doigts sans ongle ? Pourquoi les tortures font-elles si souvent appel à l’arrachement des ongles ?

Il y a tant et tant de modalités pour se ronger les ongles. Pensons un instant à Gilles Deleuze et ses ongles, devenus des petits fétiches philosophiques depuis, manière selon lui de se protéger le bout de ses doigts par trop sensible. Deux processus qui pourraient sembler inverses (se ronger, laisser pousser) se ressemblent pourtant. C’est la logique du bout. Les ongles sont des bouts au bout, au bout des mains. Les mains ces organes si particuliers, organiques et techniques, corporels, mais comme jetés au dehors de moi. Mes mains que je vois, saisissant les objets du monde, les manipulant, les maniant.

Se ronger les ongles, fuite devant l’infra-mince même du corps ? D’une limite quasi imperceptible. Il y a dans l’ongle quelque chose d’inutile, le reste de la griffe. Mais l’ongle ne saisit plus rien. Corps dur dans un corps devenant mou, comme dans le cas de La Mouche de David Cronenberg ou d’Edward aux mains d’argent de Tim Burton. Il devient élément décoratif dans les pratiques contemporaines de certaines femmes : limés, collés, dessinés, allongés. N’y a-t-il pas dans ces pratiques des stratégies de la limite du corps ? Les ongles sont à la limite du corps. « Ceci est mon corps », aucun être humain ne peut dire cette phrase d’un ton si assuré et affirmé. « Ceci est ton corps », limite infranchissable de la place de l’autre, place qui est son corps. « Ceci est mon corps », en disant cette propriété-là, je tremble de cette limite, je suis le corps, mais « paradoxe du sens intime » si finement signalé par Gilles Deleuze, je me perçois comme exercé hors de moi.

Que se ronge-t-on ?

Notes:
  1. Les ongles étant différents d’une personne à une autre et d’un doigt à l’autre mais selon une ressemblance différente dans les deux cas

2 Comments

  1. 1 31 juillet 2006 at 8:36
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    A la lecture de ton article je n’ai pu m’empêcher de me rappeller qu’une partie de la peau qui entoure l’ongle du pouce de ma main droite a récemment été meurtrie. J’étais il y a quelques temps en train de caresser une amie, mais une légère excroissance de peau grattait les draps et rendait rugueux d’un bruit de crécelle ce moment si désirablement lisse. Il menaçait de me pourrir l’ambiance. Je l’ai arraché discrètement et d’un coup sec en enlevant un plus gros morceau de peau que je ne l’aurais souhaité.
    Au-delà de la meurtrissure, je pense soudain comme à un corollaire à cette autre activité, proche par les buts, éloignée par les effets et qui revient à mordiller la peau autour des ongles, généralement lorsque celle-ci est plus épaisse. Sous les pieds, ce type de peau reçoit la dénomination étrange de « corne », et il semblerait que toute peau plus ou moins durcie concourre à sa définition. A ce titre les ongles semblent faire partie de la famille. La corne se distingue pourtant de la griffe. Mais outil de défense et d’attaque elle sert cependant souvent aux mêmes fins. Tous deux participent à une efficacité du corps lors de leur rencontre avec d’autres corps ou avec la matière.Une fois débarassés de leur rôle plus ou moins violent, on ne peut que constater que griffes et cornes servent, au fond, à mieux « appréhender », saisir…
    Je me rappelle alors cette expression, « ronger son frein ». Ne s’agirait-il pas, alors d’une tentative de la part du rongeur d’ongles de « réduire » significativement ce qui l’aide tant à se réfréner qu’à saisir ? Un désir de lissage et d’amenuisement qui utiliserait avec maîtrise et satisfaction coupable les dents au mépris de la corne…

  2. 2 26 août 2007 at 2:00
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    tous d’abord bonjour a tous moi je trouve que ta theorie est tres incomplete (j en suis vraiment desolé)tu pose des questions auquel tu ne repond pas moi mes ongle sont de forme carré et les pontes me rentre dans lapeausx ma peaux a fini par pourrir et des petit vers on commencé a me ronger les doigt
    Aujourd’hui je nai plus d’ongle

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