Si les tentatives d’art libre, c’est-à-dire l’application de la législation du logiciel libre aux oeuvres d’art, et en particulier sur le web, semblent au premier abord une démarche légitime, on peut s’interroger sur sa justesse et sur son caractère « politiquement correct ». En premier lieu, lorsqu’on regarde les « oeuvres » associées à ce « mouvement » on est bien forcé, jusqu’à présent, d’en signaler la médiocrité plastique. »L’art libre » constitue alors une simple instance de légitimisation, une de plus, qui justifie les travaux présentés. Cette appellation serait suffisante pour leur donner quelque importance, quelque valeur. En second lieu, on peut se quetsionner pour savoir s’il n’y a pas quelques relations de cause à effet entre le processus de l’art libre et les résultats plastiques jusqu’à présent associés. Car en fait pour quelles raisons la notion juridique d’art libre nous affecte? Cette notion est surdéterminée par tout un ensemble de questions qui a trait à l’art contemporain français, et tout particulièrement les notions de contestation, résistance, parasitage, auto-gestion, etc, à la suite de Debord: comment résister lorsqu’il n’y a pas d’identité déterminée, c’est-à-dire d’ennemi par rapport auquel on pourrait définir des limites et des frontières? Réactivant les utopies des 70′s, il s’agirait, pour l’artiste, de se positionner, avant toute chose, d’une manière quasi-apodictique, par rapport au système capitaliste et technologique: open art, open source. Se dérober au pouvoir de Bill Gates et préférer le PHP, Linux, etc. Mais au-delà de cette simple référence historique, il y va d’une question bien plus importante qui est celle des conditions de possibilités de l’art et de son processus. L’organisation même d’un « art libre » constituerait une oeuvre à part entière, même si les tenants de ce mouvement s’en défendent, l’oeuvre d’art par excellence en quelque sorte qui serait le processus d’organisation de la production artistique rangée au simple rang de réalisation d’une virtualité préexistante. On sait combien, depuis le discours de Buren de 1974, ce type de démarche a contaminé l’art contemporain et l’a destiné progressivement à un public restreint qui est celui-là même qui est l’autorité légitimante: l’artiste véritable = le commissaire d’exposition, l’exposition elle-même faisant oeuvre. Il n’est pas question ici de remettre en cause la valeur de cette approche, mais seulement de la replacer historiquement comme un moment déjà passé. La question fondamentale des conditions de possibilité de l’art, le « als ob » kantien, se place-t-il véritablement à cet endroit à présent? N’est-ce pas devenu une supercherie politiquement correct, tout le monde est d’accord et nous les premiers? N’y-a-t’il pas d’autres manières d’interroger les conditions d’une manière plus pertinentes, novatrices et intempestives? Pour ma part les conditions de possibilités de l’art ne me semblent plus résider dans l’institution juridique d’un « open art », qui paradoxalement redéploye avec une certaine naïveté (qui nous désarme, il faut bien l’avouer) l’institutionnalisation et pour tout dire la momification des oeuvres, leur traçabilité. Elle réside à présent dans les conditions de possibilités transcendantales : un autre mot pour parler et mettre en oeuvre l’interactivité, c’est-à-dire des règles qui définissent un champ de possibilités (et non de virtualités), qui se contestent en leur sein même. Il me semble beaucoup plus à propos de réaliser des oeuvres, avec une certaine naïveté (qui vous désarme, il faut bien l’avouer) qui questionnent la position même de l’interacteur et du programme interactif. L’open art réinstitue un pouvoir là où il faisait défaut. Il est un élément de dialogue entre les structures de réalisation artistique et celles de production et de légimitisation.
