
En dérivant sur le réseau, j’aperçois de nombreux projets utilisant les dernières technologies populaires. Ces projets qui sont devenus presque une odeur de notre époque, consistent souvent en des détournements, des hacks comme on dit. L’idée qu’il y a là une critique sous-jacente de la consommation. Mais quand le libéralisme n’est plus seulement une économie de la propriété mais de l’accès, on peut se demander si ces projets ne sont pas simplement des appropriations et accentuent ainsi encore l’accès à ces technologies et que par une telle accentuation ils sont simplement de plaisantes adaptations.
En effet, la course effrénée des artistes suivant à la trace la dernière technologie sans fil, robotique, ipod, web 2.0, ajax, ou autres, n’est-elle pas une synchronisation à un rythme qui est celui-là même de l’économie de marché et de l’innovation permanente? N’est-ce pas également une manière de justifier une démarche artistique en l’accrochant (un peu comme on accroche un tableau sur un mur) sur le rythme de l’ingénieurie[1] Et quant aux détournements prétenduments critiques, ne sont-ils pas finalement de simples démos d’un produit déjà existant? Le fait d’utiliser des technologies populaires [2] permet de se faire immédiatement comprendre car on utilise le message marketing d’une marque déjà existante[3]
Ceci est vrai de certaines oeuvres technologiques comme d’oeuvres contemporaines plus classiques, par exemple les Prototypes for New Understanding de Brian Jungen [4] On peut penser que la réaction des dirigeants de Nike, chaussures utilisé par cet artiste, serait positive, l’oeuvre mélangeant les chaussures à un côté tribal que la marque Nike elle-même valorise dans ses publicités urbaines. Et ce n’est pas là faire place à une ambiguité (signalant l’impossibilité d’un positionnement et d’une opposition naïve face à l’économie de marché), mais simplement relayer un mot d’ordre économique.
Quelle place pour cette réappropriation, répétons-le, quand le capitalisme est un capitalisme de l’accès? La question n’est-elle pas, à la différence du popart, de ne pas se placer d’emblée dans l’accès, mais de faire un pas de côté et de questionner l’accès lui-même à la culture pop? Et le meilleur moyen de réaliser ce questionnement n’est-il pas d’interroger le langage de cette économie plutôt que son accès car on le présupposerait et on reviendrait à la posture du popart)?
- Et on sait combien de structures ont utilisées et utilisent encore ce stratagème par rapport aux politiques pour financer des projets artistiques, les justifiant par les inventions brevetées qu’ils pourraient déclencher. En ce domaine, personne n’est dupe, ni les producteurs artistiques ni les politiques, mais ce qu’il nous importe de remarquer c’est combien l’art doit tirer sa justification d’un domaine qui lui est extérieur pour pouvoir consister en lui-même, c’est-à-dire persister et continuer à avoir lieu. ↩
- Il y a là une évidente référence au popart et au readymade mais sans la force de perturbation de ceux-là ↩
- Picasso à fait quant à lui le chemin inverse et est devenu avec le temps une marque ou plus exactement une méta-marque que d’autres marques peuvent louer. ↩
- Artiste qui réalise par ailleurs d’autres oeuvres forts intéressantes transformant des chaises plastiques en animaux sous-marins. ↩

4 Comments
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On parle là de faiseurs, et ces individus sont légions. Pour mémoire une conférence où des artistes racontaient ce qu’ils « faisaient » dans le domaine des « nouveaux territoires de l »art »… Il y a aussi tout une lame qui n’est plus seulement souterrraine mais institutionnelles (ecoles d’art, festivaux) ou l’oeuvre doit par exemple coute que coute être numérique, ou elle doit s’appuyer sur des capteurs, etc. Autant de propositions qui enlèvent encore plus leur possibilité de substance aux oeuvres d’art. Naomi Klein dans « no logo » rappelle le principe des « chasseurs de cool », ces jeunes personnes payées par les sociétés publicitaires pour intercepter toutes les tendances et s’y engouffrer. Beaucoup d’artistes suivent le même chemin. Le décalage à opérer est bien sûr ailleurs.
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Le Pop-art en son temps a dores et déjà été accusé de manquer d’esprit critique et les artistes d’être un peu des éponges à leur entourage. Je suis en général assez d’accord avec cette critique bien qu’il existe des contre-exemples ( « Scrabble-Board » de Jim Eller, 1962). Effectivement, le site WMMNA commente des projets qui collent aux avancées de l’ingénieurie mais après tout, il faut peut être prendre le titre du site au premier degré : Il ne s’agit pas d’art. Mais plutôt de l’état de la recherche en design. Je ne sais d’ailleurs pas si il y a des espaces réservés pour l’art aujourd’hui, y compris sur Internet. Les réflexions critiques, les interrogations sur l’économie de l’accès et son language me semblent davantage être disséminées dans plusieurs circuits qui se chevauchent. Le commentaire et l’analyse de ces formes deviennent alors difficiles ou par intermittence dans le flux (à de bonnes occasions). L’art n’étant plus un club, le rapport à la culture populaire, la consommation n’est plus aussi clair. Importer dans les beaux-arts des représentations dominantes populaires n’a plus de sens puisque ces représentations s’y invitent bien avant que les artistes ne le fassent par exemple. En même temps, le tableau n’est pas si noir. Certains rapports de force s’inversent. La culture populaire (peut-on parler de peuple aujourd’hui avec les débats qui opposent ce concept à celui de multitudes ?) devient à son tour le terrain d’influence des artistes ou d’esprits artistiques temporaires.
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Le moyen de déjouer la surrenchère technique comme critère des projets artistiques est peut être de l’esthétiser ou la surjouer. Esthétiser la performance technique pourrait bien annuler son caractère opérant. Il existe déjà une esthétique de la performance dans la démo par exemple, que ce soit celle du camelot au bord des grands magasins ou sous forme de vidéos dans le rayon bricolage ou même de l’étudiant en école d’art (dans une société post-fordiste, selon Paolo Virno, le travail se transforme en spectacle ou performance). Il est assez fréquent que certains groupes d’individus se révoltent en reprennant à leur compte les insultes ou diminutifs dont on les affuble : C’est le cas avec les « Punks » et les « Queer ». Il me semble que le dernier ouvrage de Judith Butler traite de ce type de stratégie.
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Etienne, je ne suis pas sûr que le fait de radicaliser leur monstration en les surjouant annulent leurs pouvoirs. Il y a peut être un glissement entre la notion de hacking (très valorisé dans le domaine esthétique comme un paradigme d’une démarche esthétique) et la notion de customing: en hackant les dernières technologies ne fait-on pas finalement que les customiser, à la manière des voitures? En ce sens là on peut se demander (et ce n’est pas une critique simplement un état de fait) en quoi la démarche artistique serait-elle différente de démarches que l’on retrouve dans la société de valorisation des biens de consommation.
Le fait de surjouer, et c’est typiquement la démarche entreprise par Warhol par exemple en répétant le même motif et en jouant de la différence dans la répétition, n’annule plus l’opérativité technologique, son discours marketing et pour ainsi dire son aura. C’est pourquoi, dans cette question de surjouer une représentation, j’étais plus convaincu par les démos de Téléférique que par le customing réalisé à la Villette Numérique.
Entièrement d’accord avec toi sur l’adoption de l’insulte par ceux qui en font l’objet. Il y a à ce propos un bel interview de Cochran (ex-chanteur des Moonshiners); http://contre.propagande.org/pravda/modules/news/article.php?storyid=133. Mais, et c’est encore une question, cette appropriation de la négativité (« le rôle du négatif », Hegel) est-elle encore à l’ordre du jour dans un capitalisme de l’accès où tout est intégré d’avance, le négatif comme le positif, et où le « système » a une capacité à anticiper le discours des minorités et des marges (les publicitaires adorent la révolte)?
En passant, sur le bel article que tu as écrit à propos des realgames: http://parisriots.free.fr/