
Dans le métro de Montréal, une jeune femme est assise, 25 ans tout au plus. La chevelure blonde, des bagues, des tennis, un jean serré. Elle écoute un lecteur mp3. On entend quelques sonorités. Elle bouge la tête en suivant la cadence. Elle manipule son lecteur, une fois, deux fois, trois fois. Les mouvements de son visage sont de plus en plus étranges. Ils ne sont pas seulement irréguliers, ils sont désarticulés. Quelque chose ne va pas dans ses mouvements. On la regarde. Le wagon la regarde. D’autres corps, immobiles, tendus, respectables, l’observent. On ne sait que penser. On descend à la même station qu’elle. Elle a enlevé ses écouteurs, elle continue les mouvements de tête qui étaient sans rapport avec la musique. Elle marche étrangement. Mais qu’est-ce que ça veut dire cette étrangeté? Face à cet autre corps qui observe, le mien? C’est quoi le face à face entre deux corps, et à plusieurs? Ce n’est pas la forme qui est étrange (phénomène bien connu d’abjection face au monstre qui brouille les frontières esthétiques entre le sujet et l’objet, cf Gilbert Lascaux) c’est l’usage du corps. Ceci implique que dans l’immobilité contrainte des autres corps réputés normaux, il y a aussi un usage qui devient inapparent du fait de sa normalité, refoulé dans le régime de la quotidienneté. Alors qu’est-ce que cette instrumentalité du corps, des corps? Répond-t-elle simplement à une norme sociale ou est-elle encore d’un autre ordre? Qu’est-ce que c’est qu’un corps qui ne fonctionne pas comme les autres, qui a des opérations singulières? Il ne faut pas aimer les différences (manière de les hiérarchiser, d’établir un étalon pour mesure, un métalangage). Il faut affirmer les singularités.
Son corps à elle était une insularité. Elle interrogeait mon corps non comme morphé mais comme fonction.
