31 jan

Le médiocre

Ce n’est pas une question nouvelle que celle de l’autobiographie non emblématique, que ce désir de mémoriser des expériences sans que celles-ci aient la prétention d’être utile à d’autres et que sans pour autant elle se limite à la finitude du personnel. C’est la quasi-vocation d’un homme ordinaire qui sait que sa « médiocrité » est la seule chose qu’il a à partager et qu’elle ne fait pas objet de partage selon l’axe de l’emblématique, du subsumable, du « je pourrais dire n’importe quel homme » (Nouvelle Vague, JLG).

Tout ceci n’est pas nouveau. Ce qui l’est c’est le contexte social. Ce qui l’est c’est les nouvelles conditions de rétention et de mémorisation de l’expérience personnelle. On aura beau, tel un romantique exaspéré par tant de médiocrité, dire que cela ne fait pas oeuvre, que ces blogs, que ces ordinateurs où s’inscrivent jour après jour tout ceci, je veux dire toutes ces choses individuelles, on aura simplement marqué une volonté a contrario de…, on aura pas même tenté de comprendre ce qui nous arrive à présent dans nos existences et dans nos mémoires, dans ces inscriptions.

J’ai déjà dit combien je m’interrogeais sur l’avenir de l’historien, sur la notion même d’archive alors même que nous constituons des documents (et je ne suis pas sûr que ceux-ci deviendront des archives selon les mêmes procédures de validation qu’au siècle dernier tout comme les événements médiatiques ne sont plus seulement validés par les journalistes), mais sans hiérarchie, sans le filtre sans doute salutaire pour le métier historique du trop peu d’inscription. Il faut aussi s’interroger sur le devenir de l’autobiographie, car derrière celle-ci se cachait une certaine conception anthropologique : mon expérience sera sans doute utile à d’autres. Cette anthropologie avait quelque chose de l’humanisme, d’un commun entre les expériences, je le nommerais l’emblématique. Et ce dernier était supposé d’abord par l’autobiographe, puis par le lecteur, un contrat de départ : si je te lis, c’est que je partage quelque chose avec toi, tu pourras m’être utile.

À présent, chacun pense cela, mais sans doute pas dans le régime de l’utilité. Ce qui fait peut-être objet de partage est l’incertitude (ou la variabilité) sur le communicable. Les conditions de communication ne sont pas balisées d’avance. Ce qui est mémorisé n’est pas garanti d’avance dans sa circulation vers d’autres, en d’autres termes l’inscription peut exister sans diffusion. L’inscription matérielle de la mémoire a été dépendante d’une certaine diffusion: peu d’inscription beaucoup de lecteurs, jusqu’au sommet des médias industriels du XXème siècle. Que devient l’inscription quand les modalités de diffusion sont modifiées de façon aussi radicale qu’avec le réseau: les lecteurs sont tout aussi bien des inscripteurs.
Chacun dépose à la surface du réseau, et sur ses disques durs et autres supports, ce qui lui arrive. Et dans le même temps, ce n’est pas poussé à bout. Pousser par exemple la mémorisation : ne rien oublier, c’est bien sûr impossible, mais se dire pendant une durée déterminée, qu’on va tout enregistrer. Ce « tout » est une utopie bien sûr, une tension vers. Ou encore : le croisement de notre mémoire, et pas seulement du récit quotidien du blog, avec la géolocalisation, un repère absolu dans l’espace qui signale le « ici ». On parle de psychogéographie, peut-être serait-il temps d’élaborer un mémogéographie: revenir sur les lieux où on a vécu, se souvenir, dans le décalage même de la mémoire, revenir sur les lieux qui évoquent la mémoire.

One Comment

  1. 1 31 janvier 2006 at 9:44
    Permalink

    « Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine. Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. II m’avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu’opère l’amour, en me remplissant d’une essence précieuse : ou plutôt cette essence n’était pas en moi, elle était moi. J’avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel. D’où avait pu me venir cette puissante joie ? Je sentais qu’elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu’elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. D’où venait-elle ? Que signifiait-elle ? Où l’appréhender ? »

Add Comment

Your email is never published nor shared. Required fields are marked *

*
*