Les information de chacun ou l’intériorisation du renseignement

août 3rd, 2007 § 2

Il fut un temps où les informations, ces signes archivables, étaient une denrée précieuse et difficile à constituer pour les pouvoirs politiques. Les systèmes totalitaires au XXème siècle avaient mis en place des systèmes de renseignement[1] coûteux. Ces systèmes avaient comme fantasme, pour une part seulement réalisé, de surveiller chaque individu, de faire en sorte qu’entre le privé de l’intimité individuelle et le secret de l’État il y ait identité, confusion, fusion. Les moyens déployés à cette fin étaient énormes et pesaient parfois même sur l’économie de l’État. Le coût des informations était alors élevé.

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Le système libéral a une autre approche consistant à transformer l’information en valeur puis à retourner cette valeur sur les individus pour intégrer le renseignement en chacun et faire en sorte que la constitution de l’information comme archive soit quasi-contemporaine de son archivage. Ainsi une industrie quelconque, l’industrie musicale, qui gagne en valeur grâce à la vente d’un objet donné (le vynile, la cassette, le CD), l’information utile est diffusée sur un support numérique (le réseau) et perd de sa valeur, puis remis à sa juste valeur sur un réseau marchand (Itunes) pour qu’enfin un Citizen Kane contemporain, Murdoch, puisse constituer une base de données de morceaux gratuits sur Myspace qui est un centre d’observation et de contrôle de la musique actuelle. Murdoch a réussi a faire en sorte, sans que personne ne s’en aperçoive, que la diffusion de la musique ne lui coûte rien et qu’il puisse profiter de retombées indirectes de type publicitaire.

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Il y a là dans cette intériorisation des fonctions de renseignement une structure politique particulière dont l’efficacité de contrôle est importante. L’un des symptômes les plus fort de cette intériorisation est sans doute Twitter où certains internautes écrivent ce qu’ils sont en train de faire. Au-delà de la technologie utilisée on peut se questionner sur la motivation en jeu dans un tel « service ». Qu’est-ce qui pousse en effet quelqu’un à marquer et à rendre accessible ce qu’il est en train de faire au moment où il le fait? Il va de soi que ce qui est ainsi marqué est sans intérêt. Mais là n’est pas la question, ce que Twitter valorise comme raison c’est le réseau social, l’amitié, être visible pour ceux qu’on connait. « O philoi, oudeis philos » (Aristote). Pourquoi une telle relation aujourd’hui entre la politique des réseaux et l’amitié ? Justement parce que c’est de l’un qu’il s’agit et surtout du multiple, de la communauté et du partage d’un message duplice, foncièrement piégé, au nom duquel se livrent les guerres ; une amitié au nom de laquelle on ne veut pas d’amis, un Ami qui oblige à renier tous les autres.

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Ou encore: la joie de l’anonyme révélé. C’est cet affect que j’avais signalé dans Flussgeist: waiting (2006). Au-delà de la poétique que l’on peut apercevoir dans cette constitution de l’information il y a ce fait politique majeur: le pouvoir politico-économique met en place des outils de renseignement, chaque habitant informe ces outils afin de rendre visible ce qu’il est en train de faire. Pour utiliser une image, l’État construit des bureaux vides et chaque citoyen va chaque jour écrit ce qu’il a fait (Twitter), quel est son emploi du temps (Google Calendar), les photos qu’il a prise (Flickr), les gens qu’il connaît (Myspace, Facebook), etc. Il suffit de déplacer chaque service du web 2.0 sur la grille d’un système totalitaire pour comprendre la potentialité politique qui est en train d’émerger. Le coût de l’information est beaucoup moins élevé et l’information est plus viable car plus proch de sa source.

Notes:
  1. On entend ici renseignement comme action d’aller chercher, inventer, compiler des informations. Les services de renseignement sont pour une grande part performatif et trouvent le plus souvent ce qu’ils recherchent car ils le construisent. Habituellement ils sont très actifs en temps de guerre pour s’informer de l’ennemi. Les systèmes totalitaires conçoivent les habitants comme des ennemis. 1984, l’amour est un crime quand il est sans raison car il s’échappe du contrôle étatique.

La grande muraille de Chine

juillet 8th, 2007 § 0

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Être (de) gauche

juillet 2nd, 2007 § 0

« C’est d’abord une affaire de perception. Ne pas être de gauche, c’est quoi ? c’est un peu comme une « adresse postale ». Partir de soi, la rue où l’on est, la ville, le pays, les autres pays, de plus en plus loin. On commence par soi et dans la mesure où on est privilégié et où on est dans un pays riche, on se dit « Comment faire pour que la situation dure ? ». On sent bien qu’il y a des dangers et que cela ne va pas durer. Oulala la Chine …comment faire pour que l’Europe dure encore, etcetera. Etre de gauche, c’est l’inverse. C’est percevoir d’abord le pourtour des choses. Le monde, le continent, l’Europe, la France, la rue de Bizerte, moi. C’est un phénomène de perception, percevoir d’abord l’horizon. Ce n’est pas par générosité, ni par morale, c’est une question d’adresse postale. Tu vois à l’horizon, tu sais simplement que cela ne pourra pas durer, ces milliards de gens qui crèvent de faim et cette injustice absolue. On considère que ce sont là les problèmes à régler. Et ce n’est pas se dire simplement : il faut diminuer la natalité. C’est trouver des arrangements, les agencements mondiaux. Etre de gauche, c’est souvent que les problèmes du tiers monde, sont plus proche de nous que les problèmes de notre quartier. C’est vraiment une question de perception. Pas de belle âme. C’est ça d’abord être de gauche pour moi (…) La gauche, c’est l’ensemble des processus de devenir minoritaires. Donc, je peux dire, à la lettre : la majorité c’est personne, la minorité c’est tout le monde. C’est ça, être de gauche : savoir que la minorité, c’est tout le monde. Et que c’est là que se passent les phénomènes de devenir.  C’est pour ça que tous les penseurs, quels qu’ils soient, ils ont eu des doutes par rapport à la démocratie des doutes, sur ce qu’on appelle les élections, etc. Bon, enfin, c’est des choses très connues.».

(Gille Deleuze, Abécédaire)

Catégories d’individus et identités

juin 24th, 2007 § 1

La catégorisation est une phénomène banal dont les implications politiques sont profondes. À partir du moment où des individus sont socialisés et travaillent, on a tendance à les considérer selon des catégories en particulier professionnelles. Déjà enfants, on les catégorise comme « enfant ».

Dans le domaine culture on parle DES artistes, DES philosophes, DES commissaires d’exposition, DES médiateurs, etc. On croit ainsi savoir de quoi on parle. Derrière cette catégorisation, mot fétichisé et réifié, se cache un réflexe platonicien préférant considérer les généralités mortes que les individualités vivantes qui pourraient troubler le libre jeu des concepts. On se rassure en généralisant, on croit ainsi tenir son sujet en main mais on ne manie alors que des précompréhensions abusives. Et chacun a ainsi le sentiment de savoir ce qu’il en retourne quand il parle DES artistes, DES philosophes, DES commissaires d’exposition, etc. Ce réflexe n’est pas propre au domaine culturel, on pourrait l’appliquer à n’importe quel autre. Le ridicule de cette conceptualisation est le même chez les comptables, les professeurs, les… Et disant cela nous comprenons comment nous sommes immédiatement enfermés dans ce réflexe que nous même nous utilisons pour le décrire et le déconstruire.

Il faudrait donc avoir l’humour typologique de Nietzsche et face aux généralisations répondre sous forme de question « Qui? », « Qui dit cela? », « Qui en particulier? ».

La forme vulgaire de cette généralisation se retrouve sous des formes plus subtiles dans la réflexion philosophique, dans le désir de dire le vrai, de développer à tout prix sa pensée sans laisser une place à l’autre, place vacante et incertaine (voir Rudiments païens, Lyotard). Ou encore dans certains discours artistiques: artiste que l’on rencontre dans un vernissage, dans un bar, chez des amis et qui pendant une certaine durée vous entreprend à propos de l’art. Il développe des concepts généraux, défend une vision de ce que l’art doit être, il y a de l’enthousiasme, peut-être de la verve dans ses mots. Au bout d’un certain laps de temps, l’ennui commençant à vous submerger, vous comprenez que ces généralisations maladroites faites au nom du grand Art, ne sont en fait élaborées que pour défendre son propre travail. Bref, qu’une conceptualisation est faites au nom d’une singularité. La vulgarité de l’affaire vous apparaît: combien il faut être sûr de soi, égocentré pour ainsi parler de ce que l’on tente de faire singulièrement. Quelle prétention il faut avoir pour penser que son travail peut s’identifier avec ce que l’art en général , avec ce qu’il est, avec ce qu’il doit être, ce qu’il devrait être. La généralité de l’art justement n’existe pas, il faut tout de suite partir quand quelqu’un prononce ce mot au singulier, fuir quand quelqu’un critique l’art contemporain en général sans donner un exemple ou en en donnant quelqu’uns et en ne comprenant pas que ce ne sont pas des exemples d’une catégorie supérieure mais simplement des singularités insubsumables, bref que l’art contemporain cela n’existe pas.

Programme

mai 7th, 2007 § 1

  1. Se lever quand le professeur entre dans la classe.
  2. Soutenir les américains dans leurs conquêtes.
  3. Créer un institut de recherche sur la détection génétique des suicides et des troubles mentaux.
  4. Refuser toute reconnaissance des génocides et massacres perpétués par la France.
  5. Intervenir dans la politique en Afrique.
  6. Revendre les oeuvres de Marcel Duchamp honteusement achetées par les collections nationales.
  7. Faire une liste des artistes à revendre pour recapitaliser l’État.
  8. Réduire la part maximum d’impôts à 50% quelque soit les revenus de la personne.
  9. Enlever l’impôt sur les héritages.
  10. Faire des enquêtes sur les individus qui ne veulent pas travailler dans une structure économique quelconque.

Symptôme du mot « art »

mai 1st, 2007 § 0

Après quelques remarques reçues par email, j’aimerais expliquer pourquoi mon blog porte sur des problématiques artistiques. Il n’y a en ce choix nulle décision catégorielle ou corporatiste (mon métier). Il n’y a je l’espère aucune volonté d’accorder à l’art un statut particulier, d’en faire un objet, qui au nom de je ne sais quelle culture, garderait une autonomie, une hauteur, une importance en faisant un objet propre avec ses spécialistes, ses publications, ses spécialités. Cette question est derrière nous depuis au moin le popart. La production artistique a perdu sa spécificité et son indépendance. Je ne porte donc mon regard sur l’art (et j’ai toujours un point d’interrogation face à ce mot au singulier) qu’à titre de symptôme, parce que je pense que ce mot (vide de sens) porte souvent en lui des signes plus explicites des tensions et des résistances, des paradoxes et des contradictions de notre époque. Analyser la politique artistique de Sarkosy ce n’est pas simplement me préoccuper de « mon » camp et ne voir les événements politiques qu’à travers une loupe bien petite, c’est voir en quoi aujourd’hui encore le mot art (ce mot vide donc) est porteur d’un investissement affectif pour chacun d’entre nous, comme si dès que nous prononcions ce mot tout un univers (notre univers en fait) apparaissait, dans sa densité et dans son inextricabilité. Le mot « art » a donc valeur de symptôme, rien de plus. Tout au plus.

De l’influence du postmodernisme sur la campagne présidentielle

avril 29th, 2007 § 1

« Nous conjurerons le pire en remettant de la morale dans la politique, a affirmé Nicolas Sarkozy. Le mot morale ne me fait pas peur. La morale, après 1968, on ne pouvait plus en parler. Pour la première fois depuis des décennies, elle a été au coeur d’un campagne ». Une façon de lancer la charge contre « les héritiers de 1968″, accusés de « relativisme intellectuel et moral ». « il n’y avait plus aucune différence entre bien et le mal, le beau et le laid, le vrai et le faux, l’élève valait le maître« , a-t-il ironisé.

(Discours de Nicolas Sarkosky 29/04/2007)
http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-823448,36-903432@51-823374,0.html

« Le moment est venu d’interrompre la terreur théorique. C’est une très grosse affaire que nous allons avoir sur les bras pour un long moment. Le désir du vrai, qui alimente chez tous le terrorisme, est inscrit dans notre usage le plus incontrôlé du langage, au point que tout discours paraît déployer naturellement sa prétention à dire le vrai, par une sorte de vulgarité irrémédiable. »

(Jean-François Lyotard, Rudiments païens, p. 9, 1977)

Politique esthétique de la bêtise à partir du 7 mai

avril 28th, 2007 § 1


FOCUS 08 : Artistes aujourd'hui
envoyé par sarkozyfr

Rions un peu…

http://www.artistes4paris.com/aron.php
http://www.fdeverdiere.com
http://www.galerie-carincotte.com/fradet_mounier/galerie_web/index_2.htm

Il ne s’agit pas de caricaturer les positions artistiques de Sarkosy, toutefois force est de constater l’incroyable ressentiment de cet entretien qui part d’une analyse du contexte artistique français totalement absurde. Si les artistes doivent sans doute être plus intégrés aux processus de décision comme c’est le cas ici à Montréal ce n’est sans doute pas pour tomber dans cette approche réactionnaire.

Ce qui ne cesse d’étonner est ce discours tourné contre mai 68, comme si décidément nous n’en avions pas terminé, comme si quelque chose persistait dans le destin de cet événement, comme si nous ne pouvions pas le liquider, un peu à la manière de la Commune de Paris, un peu à la manière de l’autogestion en Espagne par le Poum, un peu comme tous ces moments où le pouvoir et l’autorité a laissé place à la puissance des multitudes.

Ce qui ne cesse d’étonner est la haine face à Marcel Duchamp, lui tranquillement posté au tournant du XXème siècle, avec un sourire en coin.

République 2.0

avril 10th, 2007 § 0

La seule chose intéressante lu pendant ces élections:

http://www.desirsdavenir.org/commun/pdf/RapportRocard.pdf

Comment à partir de la question localisée du numérique, Rocard arrive à repenser le modèle politique de représentation démocratique.
Ce n’est pourtant pas si difficile de penser un peu en politique… Il suffit de penser.

La guerre des esprits géographiques

avril 9th, 2007 § 0

J’avais déjà signalé que le service cartographique de Google constituait une solution ontologique complète pour investir la terre de nos mémoires individuelles.

Google maps est devenu un hub cartographique grâce à l’usage des Georss et peut récupérer des flux provenant de différents GIS. Quant à Sketchup qui grâce au format Collada, format qui semble s’imposer de plus en plus comme le standard 3D, permet d’intégrer des objets dans l’espace de Google Earth (il y aurait d’ailleurs à faire une analyse de l’usage du mot « earth » dans le titre même du logiciel en reprenant et en réactualisant la question du conflit entre la terre et le monde chez Heidegger).

Aujourd’hui j’ai écumé le réseau pour voir comment traduire des données géographiques d’un logiciel à un autre. Même si différents standards coexistent, la traduction n’est pas si difficile. Un flux cartographique est rendu possible, un flux convergent avec nos existences, nos expériences qui sont au coeur du web 2.0.

L’intelligence de Google est de permettre à une communauté d’utilisateurs, à la manière de Wikipedia, de littérralement peupler la terre en partageant des informations, textes et modèles 3D implentés. Ce peuplement est étrange car tout se passe comme si la terre était vide et se remplissait lentement. Les questions ontologiques et politiques posées par ce peuplement informationelle sont multiples. Il est simplement question ici de pointer un nouvel horizon anthropologique de la terre devenue monde par l’implémentation d’informations: quelle relation dans ce cadre entre la cartographique partagée (et donnée par une entreprise privée) et les mémoires individuelles (annotées par une communauté)?

Ce que Google élabore c’est un ensemble d’outils et de fonctions qui peuvent être distincts mais qui interconnectés peuplent un monde donné. Ce monde a encore une vision surplomblante, vision des images satellites, mais ce n’est que temporaire. On peut s’interroger pour savoir s’il s’agit encore de cartographie car celle-ci a pour objectif habituellement de donner une vision objectale du monde. Avec Google on voit bien que ce peuplement est partagé et que connecté aux blogs, c’est-à-dire à l’inscription existentielle, les cartes deviendront des lieux de vie. Il ne s’agit pas là de dénoncer les « Simulacres et simulations » à la manière de Baudrillard, car il n’y a pas à avoir un rapport naïf (cad identitaire) à la mimésis en distinguant, comme si cette distinction était assurée d’avance par le bon sens, la carte du territoire. Il y a seulement à prendre nos mondes tels qu’ils sont, toujours déjà multiples et stratifiés.

Le fait que ce soit une entreprise privée qui s’occupe de notre monde, tandis que les gouvernements s’occupent difficilement de la terre, montre combien l’écart entre celle-ci comme donné écologique, comme biotope, et le monde comme univers superposant des couches symboliques et langagières, s’est intensifié.

On peut imaginer qu’il sera possible dans Second Life d’observer les existences inscrites dans Google Earth, de les observer à distance comme s’il s’agissait, et il s’agit déjà, d’un autre monde que le nôtre.

Démocratie représentative et multitudes des réseaux

mars 23rd, 2007 § 2

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Si on doit éviter l’utopie bien-pensante du réseau où de prétendus hacktivistes de salon applique les structures décentralisées d’Internet à l’avenir de nos sociétés, on peut toutefois penser qu’Internet dans certaines de ses formes peut offrir certaines réponses à la crise de la démocratie représentative.

Est-il nécessaire de revenir à l’analyse de cette crise, crise de la mimésis elle-même qui court depuis des siècles, paradoxe d’une masse devenue peuple par l’acte révolutionnaire, peuple auquel « on » (mais qui est ce on?) accorde un pouvoir qu’immédiatement on diffère en demandant de déléguer ce dit pouvoir à un nombre restreint d’individus qui pourront parler ensemble et prendre des décisions dans l’ordre des voix concertées ( »la chose publique », Das Ding). Délégation qui va aller de délégation en délégation, telle une marche toujours déséquilibrée, aucun individu du peuple ne pourra reprendre ce prétendu pouvoir qui était le sien, pour rompre avec la délégation qui devient donc à partir de ce point une simple réification, un pouvoir à jamais délégué.

On connaît bien ce processus et si certains s’étonnent aujourd’hui de la désaffection de la représentation passant par le vote, c’est qu’ils oublient que ce tour de passe-passe est à l’oeuvre depuis longtemps, qui est même un mythe fondateur: la masse informe devenue peuple guidée par une idée, la Liberté par exemple marchant sur le peuple redevenu masse informe des mortels (Delacroix).

Ce que propose certaines structures du réseau ce n’est nullement une sortie hors de la représentation mais seulement de la délégation, nous donnant à penser une démocratie qui ne serait ni délégative ni participative ni directe. Cette dernière est un autre fantasme de notre époque, rêve d’un lien direct, sans différance, sans écart, sans délai, où la voix de chacun pourrait dire et agir ce qui lui échoit. Mais ce n’est là que rejouer le même paradoxe de la délégation, car la démocratie directe reste dans l’horizon platonicien: la démocratie représentative est le moment des figurines portant leurs ombres sur le mur de la caverne, tandis que la démocratie directe serait le moment hors de la caverne pour voir enfin le soleil des Formes Idéales.

Ce que nous propose Internet est peut être plus subtil à approcher, car sa forme est complexe. Il y a de la représentation, mais non de groupe, simplement des multitudes, des individus. Les individus se représentent tandis que les groupes sont tout au plus des « Zeitgeist ». Chacun se représente sur Myspace, Second world où ailleurs. Les sites de rencontres eux-mêmes sont un bon exemple des caractérisques de la représentation en réseau car on sait bien qu’il y a comme un défaut, certains diront une différance: une personne n’est pas nécessairement ce qu’elle dit, n’est pas comme sur la photo qu’elle donne à montrer. Mais pour autant cette non-dentité n’est pas le signe du mensonger, car au nom de quelle vérité pourrions-nous même la critiquer, la dénoncer, l’évaluer. et ce mensonger n’est-il pas le signe d’un désir de sa propre présentation? Elle est simplement la possibilité d’un doute sans valeur de vérité, d’un doute postmoderne si on enlève de ce concept tout le fratas que des journalistes ont ajouté, si nous retournons au discours joyeux et nietzschéen de Jean-François Lyotard, sortir enfin de la vulgarité du discours à dire la vérité, vulgarité sans doute irrémédiable mais avec laquelle nous pouvons jouer, encore et encore. Donc doute sans discours de vérité.

Et aussi Wikipedia et tant d’autres comme structure non-délégative capable de représentation, disons d’imagination (au sens d’une fabrique des images). C’est un peu ce que François Roche et ses camarades ont tenté de jouer avec « I’ve heard about ». Il y a des phénomènes d’émergence, des invidiuations sur le réseau qui ne sont pas simplement individuelles, qui ne sont pas non plus de groupes, mais de relations. Il faudrait alors être à même de penser, et c’est là le nom donné à un projet à venir, la démocratie de Jacques Derrida (la démocratie comme promesse à jamais différée et sortant ainsi d’une simple mimésis) avec la démocratie des multitudes des réseaux. Montrer comment la différance de l’inscription démocratique se (re)joue dans le trouble des imaginations du réseau.

Le pouvoir contre l’art

mars 18th, 2007 § 0

Quelques perturbations sur le site Incident et sur mes emails dû au changement de serveur.

Voici l’explication:

Si on ne peut incriminer l’état d’esprit d’un pays, on ne peut que souligner une situation très française: des décisions prises d’en haut que ceux d’en bas subissent avec le sentiment d’être soumis à un arbitraire dont les motivations restent inexpliquées. Cette façon de faire quelque peu divine n’est pas spécifique au monde de la culture, elle touche toutes les sphères de la société hexagonale et est en quelque sorte sa marque de fabrique. Elle est la cause du fatalisme aujourd’hui si répandu et du populisme médiatico-politique. On aura beau expliquer que cette manière de faire, qui ne prend pas en compte les désirs de ceux d’en bas, qui ne les écoute tout simplement pas, est le produit de l’éducation de nos « élites » (ils n’en ont plus que la fonction dirigeante, ils n’en ont ni la culture ni les visées) ou encore du caractère hiérarchique de l’administration et des pouvoirs, on aura pas compris les conséquences désastreuses de cette manière de faire de la politique, c,est-à-dire de s’adresser à l’autre.

Prenons donc un exemple: un centre culturel au confins de la France, dans la région de Belfort. Il y a quelques années le CICV, un lieu unique en son genre qui accueillait des artistes du monde entier faisant de la vidéo et du numérique, a été fermé en plein été à la suite d’un rapport ressentimental du ministère de la culture. La région (par le biais de la CAPM) créée alors une nouvelle structure nommée ars numerica, promettant aux artistes la continuation des activités des CICV, « nous ne vous lâcherons pas », « vous serez intégrés aux processus de décision », « on écoutera vos besoins ». Tout a été dit et n’importe quoi. Nous n’avons jamais été entendu, on ne nous a simplement rien demandé. Nous avons amené un riche contenu éditorial permettant à une institution encore balbultiante de profiter de notre image de marque, rien de plus. Ars numerica est pourtant un lieu de création, un lieu dont les utilisateurs sont des artistes. Qui mieux qu’eux peut fixer les façons de faire, les méthodes et les besoins? La réponse est simple: des fonctionnaires, c’est-à-dire des personnes dont la façon de vivre, de prévoir l’avenir, de toucher un salaire est exactement à l’inverse de la situation précaire de la majorité des artistes. Serait-ce là la reproduction du schéma prolétaire/patronat, ce dernier sachant ce qui est bon pour le premier, un peu comme ces politiques qui devant le désaccord du peuple dit qu’il faut prendre le temps de l’explication, indiquant par là que ce désaccord est le fruit de la bêtise et de l’ignorance.

Ce sont donc des fonctionnaires, dans des conditions totalement opaques et selon des arguments secrets, qui ont décidés de fermer les serveurs Internet d’ars numerica. Ces serveurs hébergeaient des travaux artistiques que nous avions créées souvent sans l’aide de la structure, demandant simplement un lieu,un espace de consultation. Nous, incident.net, qui sommes le plus important espace de netart en France avec plus de 300 travaux et visités par quelques 30 000 personnes par mois, nous avons tentés régulièrement d’avoir des informations sur ce qui allait arriver, sans jamais recevoir de réponse. Ce sont donc des fonctionnaires qui ont décidés des modalités futures d’hébergement et donc du contexte de la création artistique: au cas par cas et pour un temps limité, soumettant toutes oeuvres à venir à une évaluation (ce qui est très bien) dont les critères sont absolument inexpliqués (ce qui devient fort gênant). Cette opacité sur les critères serait-elle une manière de cacher l’incompétence pure et simple des décideurs?

Le CICV qui était un lieu de partage, où des centaines d’artistes sont venus du monde entier, se sont croisés, ont échangés s’est transformé en une structure fantômes dirigée par personne (mais qu’est-ce qu’une région?) soutenant pendant l’année 2006 un seul couple d’artistes, N&N Corsino (de façon amusante leur dernier travail se nomme « Seul avec loup »). La seule activité des multitudes artistiques qui restait, Internet, s’arrête. La structure de soutien artistique se dépèce progressivement de son contenu. La prochaine et ultime étape n’est-elle pas une performance où les administratifs décidant de tout cela seraient exposés dans une boîte de verre, à proximité d’une autoroute, et où nous pourrions les voir sans entendre leurs mots? Certains s’amuseraient peut-être, à la manière de l’ordinateur dans 2001 l’oddyssée de l’espace à reconstituer leurs langages à partir de leur mouvements de lèvres. Peut-être.

Au moment où on parle de démocratie participative en faisant exactement l’inverse dans les faits, ne serait-il pas temps de changer simplement vos façons de faire et d’écouter les utilisateurs de vos services? Ne serait-il pas temps de ne plus vous considérer comme des princes mais comme des catalyseurs de ce qui se passe hors de vous, dans les multitudes sociales? N’y a-t-il pas à présent un danger absolument terrible de soumettre la production artistique de notre pays aux lois du pouvoir administratif, méthode qui je vous l’assure nous rappelle au souvenir de l’époque de Brejnev? En tant que politique ne devez vous pas être méfiant de vous mêmes et vous savoir structurellement incompétent en art, faire de cette incompétence non votre pouvoir mais votre puissance, c »est-à-dire votre possibilité, notre possibilité?

La solution pourtant est très simple, mais n’a jamais été appliqué, dans la sphère de l’art comme ailleurs,  celle de la co-gestion. Pour quelles raisons ces décisions ne sont pas prises par des comités constitués d’administratifs, de professionnels du monde de l’art et d’artistes, chacun jouant le rôle de contre-pouvoir de l’autre, comités élus tous les 2-3 ans, pour éviter les petits pouvoirs réifiés? Pourquoi n’y a-t-il aucun contre-pouvoir dans un domaine qui devrait normalement signer l’esprit d’un pays? Etes vous les propriétaires de l’argent public à la manière de patrons du siècle dernier régnant sur leurs usines comme de petits mondes clos? Pour quelles raisons les artistes visuels ne participent jamais aux processus de décision qui influent très directement sur leurs travails et sur leurs existences? Il n’y a là à vrai dire aucune raison, les artistes sont souvent plus cultivés, plus compétents et plus diplômés que les fonctionnaires de la culture, aucune raison politique, rien… simplement le désir de conserver un pouvoir qui n’a d’autre justification que lui-même et qui ne rend service qu’à lui-même.

La décision est exécutoire le 1er avril. Est-ce de l’humour, du mépris ou simplement de la bêtise? De la bêtise… simplement.

Le pouvoir de l’art

février 6th, 2007 § 0

Reçu ce matin par email ce pdf par la CAPM et ars numerica.

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Paradoxe environnementaliste

janvier 19th, 2007 § 0

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Michel de Broin, Keep on Smoking, 2006

On ne saurait mettre en cause au premier abord le bien fondé du protocole de Kyoto fixant des réductions de Co2. Toutefois un autre fondement est en jeu dans ce protocole et dans les recherches scientifiques afférentes, ce fondement est celui de la quantification et de la monétarisation de la pollution. L’idée est simple: jusqu’à présent les êtres humains n’ont pas compatibilisés les effets pollueurs de leurs activités. Il s’agit par Kyoto de quantifier et de faire payer ces effets. Ceux-ci sont liés à l’utilisation des ressources naturelles. Nous retrouvons là dans une forme étendue le conflit entre la terre et le monde proposé par Heidegger.

Cette quantification n’est en rien neutre. Elle suppose que tout est quantifiable, fut-ce l’utlisation de la terre qui est considéré comme un stock limité. Cette reconnaissance de la limitation des ressources pourrait sembler au premier abord juste, elle peut être aussi entendue comme l’extension de la quantification et de l’Araisonnement. Devient calculable l’ensemble des étants considérés comme un stock disponible et transformable en énergie (c’est l’époque industriel), mais devient également calculable la relation même de l’être humain à ces étants, relation entendue comme pollution. Il y a là une radicalisation subtile et problématique de la relation entre la terre et le monde.

Derrière l’apparente évidence des réductions du Co2 se cache la continuation du projet industriel: considérer la terre comme un monde constitué d’éléments transformables en énergie calculable et capitalisable.

Temporalité et agitation

décembre 30th, 2006 § 0

Le temps est rythmé par des processus sociaux dont les institutions scolaires, économiques et politiques sont les incarnations. Ce temps social a une certaine vitesse fort différente du temps de l’individuation, c’est-à-dire de la temporalité qui permet à l’individu de s’individuer, d’être en mouvement et en devenir.

De longues pauses, des silences, des arrêts non-motivés. Ils font du sur place sans pouvoir tenir en place, sans savoir pourquoi. Certains doivent s’arrêter ainsi de longs mois, de longues années avant de « repartir ».

Ce n’est pas que ce second temps est plus lent, c’est plutôt qu’il est structuré autrement, c’est sa mesure même qui est différente, répondant à d’autres critères, à d’autres articulations. Il n’est pas chronologique, il fonctionne par bond, retour, retournement, inflexion, palpitation, expiration et inspiration, démesure entre les causes et les effets, etc. Le fait est que l’agitation sociale est une façon de contrôler (sans que ce contrôle soit une intention volontaire d’une force quelconque) les temporalités individuantes, de les faire taire. Bien sûr ça explose parfois.

Que reste-t-il donc à une personne lorsqu’il passe sa vie à l’école, au travail, au sein d’un groupe familial et lorsqu’il se prend réellement au jeu de ces agitations? Que lui reste-t-il donc comme temps? On retrouverait là l’analyse heideggerienne sur l’inauthenticité, manière de voiler l’angoisse individuante. Toutefois, là où cette analyse même est mise en défaut réside dans la co-originarité de la temporalité individuante et des temporalités instituantes, car celles-ci sont techniques. C’est ce que D. et G. démontrent lorsqu’ils nous rappellent le jeu de l’enfant qui s’imagine en pirate avec une jambe de bois, une jambe-technique, qui joue ce pirate, qui est cette jambe, qui s’individue dans ce jeu même où il perd ce que ses parents croient qu’il est, un simple enfant.
La technique en ce sens ne fait pas chuter dans l’inauthenticité le Dasein, il est le Dasein. Le sens même de cette copule restera à préciser. Cette inextricabilité individuation/technique, ce corps-machine, est sans doute l’idée intéressante du dernier livre de Maurice Dantec.

La réification vivante

novembre 5th, 2006 § 0

Il y a une tendance pour ainsi dire naturelle des structures humaines à se réifier, c’est-à-dire à devenir leur propre finalité et à oublier l’extériorité à laquelle elles étaient attachées. Les raisons de ce mouvement tendanciel sont multiples et stratifiées, mais ce qui importe là de comprendre c’est que de nombreux disfonctionnements (tant économiques que politiques) dans les institutions culturelles sont liés à cette autonomisation et à ce passage d’une finalité externe à une finalité interne. L’objectif véritable d’un musée n’est pas par exemple d’exposer des oeuvres mais de se conserver pour pouvoir, mais simplement comme une finalité dérivée, présenter des travaux.

Une institution est « au service de » quelque chose qui lui est extérieur, on pourrait définir cet autre comme « oeuvre », « processus », « dispositif », etc. Pour réaliser cette servitude on met en place un certain nombre de moyens, des serviteurs, des médiateurs, etc. qui n’ont pas leur cause en eux-mêmes. Et inéluctablement ceux-ci vont s’autonomiser et rechercher à se conserver, à se reproduire, à se maintenir. Il pourra donc arriver que cette tendance devienne contradictoire avec la finalité externe d’origine. Cette tendance est humaine parce qu’elle est liée au fait même que ces agents de médiation sont des organismes vivants et comme tels cherchent à persister dans leurs êtres. Le vivant a une tendance naturelle à chercher à se maintenir.

Pour qu’une structure humaine puisse être au service de quelque chose qui lui est extérieur (et on peut en ce sens précis parler de la servitude envers l’inhumain artistique), il faudrait jusqu’à modifier ce que l’individuation du vivant veut dire et qu’il puisse se chercher dans son devenir mortel. Ainsi l’oeuvre d’art devrait être comprise comme le maintien d’un possible: la mortalité des commissaires et des autres agents de l’institution. Vouloir sa propre fin, ce qui suppose une décision, n’est pas un mouvement naturel d’un organisme vivant, mais il est peut être la seule façon pour une structure humaine de garder sa servitude, c’est-à-dire ici son ouverture, à cet autre qu’est la production artistique.

« Vous »

octobre 29th, 2006 § 1

On s’adresse de plus en plus souvent à moi en disant « vous »" Mais c’est bien autre chose qu’un vouvoiement. « Vous » les français, « vous » les européens, « vous » les juifs, « vous » les artistes, que sais-je encore? Ce qui semblait il y a quelques années obscène et impossible à prononcer est devenu aujourd’hui banal. L’Occident revient sûrement à ses vieux démons. On connaît bien la logique meurtrière et négatrice de ce « vous » qui réduit l’individu à n’être qu’une composante d’une totalité fantasmatique (on invente toujours les motivations du « vous »). On sait bien la haine (de soi) qui structure ce vous et qui permet en retour de constituer un « nous », de croire savoir qui on est finalement et de se rassurer de sa propre identité. C’est la logique des guerres et des génocides (cette terrible notion des « avoisinants » durant le génocide au Rwanda), à laquelle on s’habitue de plus en plus en banalisant l’usage de ces « vous », de ces « nous ». Le meurtre de masse commence toujours par le langage. Substitution de ton langage par mon langage, négation de ta bouche, de ton souffle, de ce qui inspire et expire, de ce battement hors de moi qui est toi. Si nous en restions simplement aux individus, à cette logique irréductible. Si nous en restions aux flux. J’y resterais donc, même si tout est en train de se déplacer autour de moi et que le temps des meurtres revient. J’y resterais donc sans aucun idéalisme seulement pour rester collé à la singularité biologique dont parlait si bien Robert Antelme, et qui permet nos rapprochements distants.

Mureaux

octobre 5th, 2006 § 1

Peut être est-ce le bruit des médias, mais certains récits concordent. Ils y sont donc arrivés: une politique de ségrégation violente qui s’exhibe, qui n’utilise plus l’ombre du secret, qui est télévisée.

On parque des gens dans des ghettos. Bien sûr au fil des années la violence dans ces ghettos augmente. Puis ils attaquent ces ghettos, comme si cette violence était sans raison (dont ils sont responsables). On met en joue des innocents, des malades, des femmes, peu importe puisqu’ils sont coupables d’être là, dans ce ghetto ou ils ont été mis. L’état protège l’état, la force de répression (la police) est présentée comme menacée par la masse informe du peuple (d’ou le désaccord sur le nombre d’agresseurs), préambule à un système politique qui n’a plus que le nom de démocratie.

Avons-nous donc oublié qu’elle n’existe que comme promesse? QU’elle ne peut plus tenir alors même qu’elle est fondée sur la représentation populaire et que partout la mimésis s’effondre sur elle-même? Comment pouvons-nous être aussi naïf? Comment certains peuvent-ils être assez stupides pour croire un seul instant à une reprise en main républicaine alors même que ce modèle est obsolète et que c’est son obsolescence qui produit la violence qu’elle croit pouvoir résoudre? Pourquoi ne pas revenir donc à cette promesse démocratique qui est aussi um risque et que ce qui est représenté, le peuple devenu multitude, reprenne sa représentation volée par les représentants?
Les médias s’agitent un peu, nos consciences aussi, des lignes d’indignation s’écrivent sur des blogs, mais nous ne reprenons pas le pouvoir. Nous ne faisons rien.

Le popart à l’époque de l’accès

août 30th, 2006 § 4

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En dérivant sur le réseau, j’aperçois de nombreux projets utilisant les dernières technologies populaires. Ces projets qui sont devenus presque une odeur de notre époque, consistent souvent en des détournements, des hacks comme on dit. L’idée qu’il y a là une critique sous-jacente de la consommation. Mais quand le libéralisme n’est plus seulement une économie de la propriété mais de l’accès, on peut se demander si ces projets ne sont pas simplement des appropriations et accentuent ainsi encore l’accès à ces technologies et que par une telle accentuation ils sont simplement de plaisantes adaptations.

En effet, la course effrénée des artistes suivant à la trace la dernière technologie sans fil, robotique, ipod, web 2.0, ajax, ou autres, n’est-elle pas une synchronisation à un rythme qui est celui-là même de l’économie de marché et de l’innovation permanente? N’est-ce pas également une manière de justifier une démarche artistique en l’accrochant (un peu comme on accroche un tableau sur un mur) sur le rythme de l’ingénieurie[1] Et quant aux détournements prétenduments critiques, ne sont-ils pas finalement de simples démos d’un produit déjà existant? Le fait d’utiliser des technologies populaires [2] permet de se faire immédiatement comprendre car on utilise le message marketing d’une marque déjà existante[3]

Ceci est vrai de certaines oeuvres technologiques comme d’oeuvres contemporaines plus classiques, par exemple les Prototypes for New Understanding de Brian Jungen [4] On peut penser que la réaction des dirigeants de Nike, chaussures utilisé par cet artiste, serait positive, l’oeuvre mélangeant les chaussures à un côté tribal que la marque Nike elle-même valorise dans ses publicités urbaines. Et ce n’est pas là faire place à une ambiguité (signalant l’impossibilité d’un positionnement et d’une opposition naïve face à l’économie de marché), mais simplement relayer un mot d’ordre économique.

Quelle place pour cette réappropriation, répétons-le, quand le capitalisme est un capitalisme de l’accès? La question n’est-elle pas, à la différence du popart, de ne pas se placer d’emblée dans l’accès, mais de faire un pas de côté et de questionner l’accès lui-même à la culture pop? Et le meilleur moyen de réaliser ce questionnement n’est-il pas d’interroger le langage de cette économie plutôt que son accès car on le présupposerait et on reviendrait à la posture du popart)?

Notes:
  1. Et on sait combien de structures ont utilisées et utilisent encore ce stratagème par rapport aux politiques pour financer des projets artistiques, les justifiant par les inventions brevetées qu’ils pourraient déclencher. En ce domaine, personne n’est dupe, ni les producteurs artistiques ni les politiques, mais ce qu’il nous importe de remarquer c’est combien l’art doit tirer sa justification d’un domaine qui lui est extérieur pour pouvoir consister en lui-même, c’est-à-dire persister et continuer à avoir lieu.
  2. Il y a là une évidente référence au popart et au readymade mais sans la force de perturbation de ceux-là
  3. Picasso à fait quant à lui le chemin inverse et est devenu avec le temps une marque ou plus exactement une méta-marque que d’autres marques peuvent louer.
  4. Artiste qui réalise par ailleurs d’autres oeuvres forts intéressantes transformant des chaises plastiques en animaux sous-marins.

Les images du 11 septembre

août 26th, 2006 § 0

L’important n’était donc pas de détruire deux tours et de toucher une partie de l’économie américaine, mais de frapper les imaginations. Et s’ils ont réussi à le faire c’est en produisant des images. Images d’un impact, puis d’une dislocation, d’un effondrement, images aussi de cet homme qui tombe, suicide, accident, panique. De cet homme en chute libre. Quelques images trouvées sur Internet de corps par terre littéralement explosés. Ces images qu’on ne verra pas dans les médias de masse mais qui ont été prises.

Ce qu’on nomme aujourd’hui le terrorisme consiste donc moins à toucher l’ennemi, à diminuer ses forces et ses ressources, qu’à produire des images. Ils ont interrompu les flux qui se sont tous retournés vers ces images produites par eux. Réminiscence bien sûr des films catastrophes. Usage de l’avion, symbole même (image) de la mondialisation permettant la mobilité en tous sens.

La question esthétique est politique. La question est celle de la production du sensible en relation avec le flux. Pour interrompre les flux on ne peut les suspendre car il fait partie de la nature du flux de ne pas permettre d’extériorité. Il faut les accaparer et à cette fin utiliser leur langage, leur cliché, leur mécanisme, leur imaginaire, être une image parmi toutes les images qui circulent déjà. Produire un événement singulier en recyclant les imaginaires qui circulent déjà.

Where Am I?

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