décembre 1st, 2008 §
« Le chroniqueur qui narre les événements, sans distinction entre les grands et les petits, tient compte, ce faisant, de la vérité que voici: de tout ce qui advint rien ne doit être considéré comme perdu pour l’Histoire. Certes ce n’est qu’à l’humanité délivrée qu’appartient pleinement son passé. C’est dire que pour elle seule, à chacun de ses moments, son passé est devenu citable. Chacun des instants qu’elle a vécus devient une citation à l’ordre du jour – et ce jour est justement le dernier. »
(Walter Benjamin, «Thèses sur la philosophie de l’histoire», Essais, 2 (trad. fr. de M. de Gandillac), Paris, Denoël/Gonthier (coll. «Médiations»), p. 196)
Les conditions de mémorisation des existences singulières ont radicalement changées en quelques années. Nous sommes passés d’un monde ou la grande majorité des vies s’oubliaient dans le passage du temps et ou seules quelques vies étaient, d’une façon directe ou indirecte, mémorisées, à un monde ou chaque vie semble laisser des traces de plus en plus nombreuses et dont le recoupement permettrait de reconstituer des pans entiers d’événements même oubliés par le sujet.
Mais ce changement n’est pas seulement de quantité, il est dans la qualité même de la mémorisation, dans sa structure. En effet, la mémorisation de quelques vies était le fait d’une intentionnalité culturelle des élites: mon existence ne s’oubliait pas si j’avais quelques talents à lui offrir une inscription, par exemple littéraire. Il va de soi que lorsque nous parlons ici des existences inscrites nous ne voulons nullement signifier que les oeuvres passées se réduisaient à être l’expression de la vie anecdotique ou encore des auto-fictions. L’existence n’est pas obligatoirement autoscopique, retournée sur elle, réflexive, elle peut bien sûr se tourner vers le dehors, l’étranger, la marge ou l’inconnu et c’est en ce sens là qu’elle est production de connaissance. L’existence concerne dans notre propos le vivant au sens de Bergson, rien de plus. Dans cette direction, on peut penser que ce que nous nommons culture et plus encore art, ont été le produit d’un oubli. En effet, une petite minorité se donnait (ou on lui donnait) le droit de mémoriser une inscription, de la partager et de la transmettre de génération en génération. La singularité vivante de certaines existences était alors valorisée et ce n’est pas le fait du hasard si on accordait une telle importance à l’intentionnalité même de cette inscription qui faisait le métier d’artiste. Cette intentionnalité signifiait alors qu’il y avait là un choix, une décision, un travail. Les autres vies, celles du peuple, étaient oubliées. Rendons-nous sensible à toutes ces existences sans nom, peut être restent-ils certaines traces à partir du 17 ou 18eme siècle dans quelques registres communaux. Mais rien de la même nature que ces autres inscriptions culturelles et peu nombreuses. L’art en tant que style n’aura-t-il pas été seulement cette « compression » des vies: des peuples entiers réduits à n’être que quelques existences « exemplaires » et cette réduction ne pouvait se faire que par le génie du style qui finalement produit autant de détour qu’il met en place des raccourcis, génie dans lequel la distance et la proximité ne se distinguent plus. Le peuple avenir lisait alors ces inscriptions, contemplant peut être son propre effacement, l’anticipation sans doute dans l’existence même de cette inscription faisant référence au passé: de génération en génération la même mémoire, le même oubli, la même conjointure entre l’invention et la destruction.
Depuis quelques années, l’inscription des existences n’est plus seulement le fait des élites culturelles. Elle devient un phénomène économique dont nous n’analyserons pas ici, ce qui a été fait ailleurs, les origines historiques. Cette inscription devient le problème des entreprises par le biais du marketing mais aussi, sous une forme nouvelle et particulièrement étonnante, du réseau. Nous passons une grande partie de notre journée devant notre ordinateur connecté au réseau, y entrant des informations alphanumériques au clavier ou visuels en téléchargement. Ces données sont placées sur des serveurs appartenant à des entreprises qui valorisent, avec plus ou moins de bonheur, ce transfert. Il y a bien là existence et ici inscription, sauf qu’à la différence de la période précédente, cette inscription n’est pas intentionnelle. Elle se fond dans la quotidienneté comme une activité banale qui n’exige aucun talent, puisque le style de l’inscription est standardisé quand à son entrée (ce sont les champs de la base de données) et à sa sortie (c’est l’interface de visualisation de ces champs). Le design remplace le génie culturel qui donnait une forme au magmat du vivant que nous sommes, elle le standardise et le rend commun parce que identique pour plusieurs individus. Le changement est de taille, le style n’est plus unique à chaque inscription, elle ne lui est plus adaptée, c’est plutôt l’inverse qui arrive, le flux existentiel se synchronise et s’adapte au moule qu’on lui propose. Ce qui est important en ce point est de comprendre que l’intentionnalité est sous-jacente, inapparente, fondue dans l’activité quotidienne de l’individu: nous ne cessons, en allant sur Internet, en faisant des achats avec notre carte banquaire, en prenant le métro, de rentrer des données qui sont des traces de nos existences. On aura beau expliquer que des existences ne sauraient se réduire à ces données chiffrées, que l’existence c’est beaucoup plus que ça, on aura pas compris que cette réduction a, qu’on s’y oppose ou non idéologiquement, déjà des effets, qu’elle est performative. En effet, si seuls les produits de cette réduction restent de nous alors ils seront effectivement les inscriptions de nos existences qui auraient pu contenir plus mais dont seuls ces produits seront accessibles. Ce n’est donc pas un hasard, si l’inscription n’est plus intentionnelle, et il faudrait donc proposer un autre mot, par exemple la captation qui renverse l’objet et le sujet de ce qui est mémorisé, puisque c’est moins nous qui nous mémorisons que des services qui nous enregistrent, qui nous capturent.
Certains peuvent rester accrochés à l’inscription culturelle et même implanter celle-ci sur le réseau. Pour notre part, nous souhaitons entrer dans cette captation et la capter à son tour, c’est-à-dire précisément la faire passer de l’inapparent au visible, du subi à l’intentionnel. A cette fin, on pourra lui donner une forme (c’est la visualisation), détourner certains flux de ces existences (c’est le mashup) pour en faire le récit (c’est notre travail). Mais on pourrait encore, et ce serait peut être plus compliqué à réaliser techniquement, produire une espèce de réalité augmentée, surperposer aux interfaces inapparentes des services d’enregistrement, une activité consciente (et donc désagréable, lourde, gênante) consistant à enregistrer en deux lieux ce que nous entrons dans nos machines. D’abord le lieu de l’inapparent, ces services sur Internet. Puis ce lieu apparent, le local même de nos machines qui enregistreraient tout ce que nous transférons ailleurs, gardant une trace, un peu comme un fantôme très proche de nous, hantant notre machine. Quand on pense plus précisément à ce projet de spectralisation des données, on en aperçoit la difficulté de réalisation autant que d’usage. Car comment faire pour entrer « naturellement » dans une base de données locale des informations formatées pour une autre base de données dont nous ne pouvons déduire que difficilement les champs? Faudrait-il à chaque fois faire des déductions? Une enquête? Imaginons: je deviens « ami » avec quelqu’un sur Facebook. Comment en garder la trace locale? Continuons. La localité de l’inscription, donc son caractère a priori non-partagé puisque domicilaire, proche de moi, n’est-elle pas la condition de l’originalité du style? Il y aurait en ce point un paradoxe. En partageant toujours d’avance les données en réseau, nous conférons à celles-ci un style prédéterminé par d’autres, chacun se ressemble, le style devient l’expression d’une grégarité. En retenant ces mêmes données dans la localité de mon domicile, je peux travailler dessus afin d’y associer un style particulier. La production culturelle serait donc fonction d’une rétention originaire.
Continuer à réfléchir à cela un peu plus tard…
novembre 4th, 2008 §
Combien de fois ai-je au juste vu et revu ce film? A chaque visionnement, je comprend l’ampleur de ma dette. Pas simplement comme une citation, mais comme une impulsion plus profonde et secrète qui va de travail en travail, de recherche en recherche. Je sais que c’est là.
J’avais vu ce film à 18 ans. Je me souviens du sentiment d’avoir vu quelque chose qui n’était ni classique ni contemporain, d’avoir vu justement le point de jonction entre une histoire, le retour de l’amour, et une structure non pas déconstruite, mais laissant une place à la complexité, à des voix qui se perdent, qui ne peuvent s’entendre, qui se répètent. Le film débordait de toutes parts ma capacité à percevoir. Il y avait du reste et ce n’était pas la croyance en un grand art, une confiance fétichiste en un nom, Godard, mais simplement une oeuvre qui n’attendait pas ma présence. Je me disais alors que c’était cela qu’il fallait faire. Non pas s’isoler. Non pas se lier non plus. Faire simplement. L’acte est fabuleux.
Quelque chose ne s’arrête pas dans ce film, le flux interrompu des paroles, dénoncé, raturé dans le film lui-même, le langage y est de trop. Et pourtant ça ne cesse de parler, trop, de manière maladroite. Un peu comme dans la carte postale de Jacques Derrida, cette joyeuse déconstruction de ses propres effets de style. Et puis il y a l’art de la citation, chaque phrase est un intensif (Lyotard), on peut le saisir, on peut le lâcher, s’en servir ou simplement passer à côté. Ce n’est pas grave. Dans un film industriel, il faut tout comprendre, le réalisateur a fait en sorte que tout soit négociable et audible, que le public ne rate rien, comme si on pouvait ne rien rater, comme si la perception n’était pas un reste. Dans Nouvelle Vague il y a un reste, on ne voit pas tout, on entend pas tout. L’oeuvre dépasse ma capacité perceptive, et je retrouve par là même le mouvement du devenir, son inextricabilité: sentir de ne pas tout sentir, sentir parce que le monde nous déborde, que la perception est locale et discrète, que la continuité n’est qu’un effet de style, disons un réflexe.
Peut-être ai-je été hanté plus jeune par la figure de Domiziana Giordano. Je l’avais croisé une fois rue du Dragon.
octobre 25th, 2008 §
Peut-être cela peut-il sembler idéaliste de parler de vérité en amour et de distinguer celle-ci des petits arrangements, des lâchetés infimes, des négociations avec soi-même. Car l’amour est aussi dans ces simulacres, dans ces effets de mise en scène, dans ces drapés. Mais supposons un instant qu’il y a une vérité de l’amour, de l’amour singulier, relation toute particulière à une personne particulière dans un temps et un monde particuliers. Nous ne savons pas ce que signifie vérité. Laissons cela et rêvons un peu de cette utopie.
Au cours de la relation elle-même, il est toujours difficile de distinguer l’amour du narcissisme, le fait d’aimer l’amour ou d’aimer cette personne en particulier. Pour beaucoup, il ne s’agit que d’un support de projection à des envies qui sont sans rapport avec les singularités. Envie d’être avec quelqu’un dont on est fier. Envie d’être soutenu. Envie de faire un enfant comme les autres. Il y a toujours un retour sur investissement: j’aime d’être aimé, je suis aimé d’aimer, etc.
La vérité de l’amour serait toute autre, une utopie vous dis-je, posons la comme une hypothèse: le désintéressement. Que reste-t-il de l’amour sans narcissisme? Et quel serait le dehors concret de ce narcissisme? A quoi se rattacherait-il? Sans doute, à la séparation et en ce sens nous comprenons que la vérité de l’amour est dans la séparation, justement quand il ne reste plus rien, plus d’intérêt narcissique à aimer ou à être aimé. Que reste-t-il de l’amour quand c’est terminé? Que reste-t-il de l’amour quand il n’y a plus d’investissement? Que lui reste-t-il sans l’amour? C’est sans doute en ce point qu’il y a quelque chose qui articule l’anonyme et le singulier.
Le paradoxe semble évident car comment demander à quelque chose son essence au moment même ou elle disparaît? Nous pouvons tracer là une analogie entre la relation vie-mort et amour-séparation. Il n’est pas nécessaire de démontrer ici que la mortalité définie notre horizon et notre temporalité, c’est d’ailleurs pourquoi la mort approchant le temps semble se raccourcir. Ce qu’il importe de voir c’est la fonction révélatrice de la disparition car avec elle on peut voir les traces, ce qui reste, vestiges stratifiées, la vie n’a peut-être jamais été aussi présente que dans ces ruines. Ce n’est pas une passion mortifère, un désir de la fin, ce fameux petit mécanisme intellectuel de la relève, de ce qui boucle entre l’origine et la fin. C’est bien autre chose.
Nous demandons: que reste-t-il de l’amour à sa fin? Sommes-nous encore capable d’aimer au-delà de l’amour intéressé? Avons-nous cette grandeur, cette distance qui nous place au milieu? Sommes-nous capable de dépasser les blessures narcissiques pour aimer l’autre sans rien lui demander, en se demandant seulement à nous-mêmes cet amour-là?
Il n’y a à mon sens rien de plus lâche que de retourner sa veste quand la séparation a eu lieu. Pendant des années une vie partagée, le mot amour répété, les caresses, la douceur et l’intimité, cette proximité. La séparation a lieu. Une incompatibilité de caractère, ou d’autres raisons. Passons. On va alors devoir constituer la mémoire de cette relation, son archive, sa classification. La plupart des gens vont alors avoir la politique de la terre brûlée: cet amour ne valait rien, d’ailleurs la preuve il est fini et ce n’est pas pour rien! Peu importe qu’il ait répété à l’autre, jusqu’à la fin, je t’aime, je t’aime, je t’aime. Ils l’oublient puisqu’il faut survivre et qu’on ne survit, pour certains, qu’à coups de colère. Il n’y a rien de plus lâche, c’est-à-dire de cette inhumanité qui biffe l’humain en tant que reste, que d’ainsi relire l’amour comme s’il n’avait rien été. Second paradoxe: si la séparation est la vérité de l’amour, elle est aussi ce qui empêche l’accès à cette vérité parce qu’elle constitue une archive de l’amour dédiée au présent de la survie.
Il n’y a aucune solution dans cela, simplement un problème dont la tension irrésolue doit devenir une éthique: rester proche de ceux qui sont le plus distant, de ceux que nous avons distancés. Mais surtout, amener cette éthique amoureuse de la séparation dans la relation amoureuse elle-même, non pas pour hanter celle-ci de sa fin, mais parce que, tout comme la vie ne se vit que la possibilité de la mort, comme privation et donc urgence, l’amour ne se gagne qu’à aimer l’autre dans la possibilité de la séparation. Savoir que même si tout s’arrête, tout continu. Bien sûr ceci s’oppose aux normes sociales qui structurent les flux amoureux selon des postures précises: être avec quelqu’un ou pas. Mais peu importe, sans tenir cette éthique, la possibilité de cette absence respectée, de ce désamour qui ne détruit pourtant pas son coeur, le sentiment amoureux ne serait qu’un piètre retour sur soi.
octobre 17th, 2008 §
Il se disait qu’il allait disparaître, non par sa propre volonté. Ce n’est pas lui qui déciderait de cela, mais quelqu’un d’autre, sans doute une personne qu’il avait aimé, le ferait disparaître en l’effaçant de son existence.
Son existence, la sienne, était le fruit des rencontres et des discussions, de relations et de séparations, de tout un tissu qu’il était impossible de séparer en mot sans en déchiqueter le réseau complexe et intriqué. Son existence, la sienne, seule, isolée était comme un sable mouvant. Il n’y avait presque pour s’y tenir.
Donc on le ferait disparaître en le faisant disparaître de la vie d’un autre, de cette femme qu’il avait aimé et qui probablement, à sa manière un peu conventionnelle et simple, l’avait aimé en lui attribuant un nom. Cette disparition serait progressive et lente. Ce ne serait pas visible, un ralentissement dont le caractère graduel éviterait à un observateur extérieur de même le remarquer. Et c’est cette absence de marque extérieure de l’effacement qui constituait la véritable disparition.
Elle prononçait parfois son nom dans le secret de sa chambre. Parfois, elle pensait un peu à lui, non pas aux souvenirs passés, cela lui faisait trop mal, mais à la manière d’interpréter le fil des événements. Bien sûr, cela n’avait aucun rapport avec les événements. Elle le pressentait sans le savoir. Elle n’y pensait pas et c’est dans cette absence là que la disparition de l’homme avait pu avoir lieu. Elle ne l’aimait plus, pas seulement de cet amour charnel, des peaux qui se collent et glissent, mais aussi plus simplement de cet amour humain qui vous fait sentir l’autre comme un événement singulier et irremplaçable. Elle portait à présent un autre nom donné par un autre homme, par un autre environnement, par d’autres amis. La disparition avait bel et bien été pour elle un remplacement.
septembre 30th, 2008 §
Il y avait ce serment muet que j’avais fait sans rien te dire, sans même espérer la réciprocité d’une promesse. Ce serment l’avais-je prêté seulement à moi-même ou t’était-il secrètement adressé?
Je caressais alors ton visage, un matin, dans les rayons de soleil qui commençaient à poindre. Tu dormais encore et je t’observais, frôlant avec ma main ta tempe. Je savais que ce moment était unique et quelconque. Je me disais que peut être nous nous séparerions, même si je ne le souhaitais pas alors, cette possibilité était ouverte. Elle était la possibilité même de notre relation. Je savais qu’alors, malgré toutes les raisons, tu me manquerais, ta singularité, quelque chose de toi auquel j’avais alors accès et que je sentais si proche ce matin-là.
Je me suis imaginé réfutant cette idée et essayant de colmater la souffrance de la séparation par la négation de ce que j’avais partagé avec toi. Toutes ces simplifications que les gens font habituellement pour pouvoir se séparer et qui se disent que finalement ça vaut mieux comme ça car il n’y avait rien, qu’une illusion d’amour, d’intimité, rien de valable. Ils refusent alors de voir la tournure des événements, leurs intrications et de finalement accepter que l’amour peut aussi se séparer. Ils oublient, par obstruction de la mémoire, ces intensités, ces douceurs, ces partages, tous ces petits moments. Ne pas oublier, ce serait peut être insupportable. Et à ce moment, à ce moment précis, ma main posée sur ta tempe et toi aimante, disponible, endormie, présente à mon regard, je me suis promis de ne jamais oublier ces moments, de ne jamais les réduire, les renier. De toujours en garder la mémoire. C’était une promesse de fidélité de ne jamais taire ce silence entre nous.
septembre 26th, 2008 §
La traversée avait été longue et sinueuse. Il avait fallu faire des détours, prendre des chemins de traverse, contourner les massifs rocheux et trouver des passages plus étroits à travers les flots. Nous avions traversé des marécages et des tourbillons. Certains nous avaient quittés en cours de route, d’autres nous avaient rejoints. Il avait fait froid, il y avait eu des brumes profondes, des clartés matinales vite éteintes. D’autres encore étaient perdus. Puis nous sommes arrivés sur le terrain qui devait servir de champ de bataille. Nous ne savions pas très bien pourquoi nous étions là, comme à une réunion, qui nous avait fait passer le mot, quel avait été l’ordre qui avait entraîné tout ce périple.
Il n’y avait personne en face, le terrain était vide. Nos corps étaient balayés par le vent qui tourbillonnait de façon imprévisible. Nous avons donc attendu des jours et des jours, espérant l’affrontement, le sang et la guerre. Nulle fumée, nulle trace, nulle forme se dessinant au lointain, simplement la terre boueuse de l’automne qui gardait nos pas. Nous nous étions pourtant préparés à ce moment. Face au monde et à nous-mêmes. Nous avions déjà lutté les uns contre les autres. L’univers nous entourait de sa menace et nous lui avions aussi résisté. Nous nous sentions si forts.
Le champ de bataille est resté vide, il n’y avait personne d’autre. C’est à ce moment-là, dans le frémissement d’une confrontation à venir, que nous nous sommes perdus, que je t’ai perdu, que tu m’as perdu. Pourtant, nous l’attendions. Le paradoxe c’est que nous étions si bien préparés, nous avions tant lutté l’un avec l’autre, nous avions tant discuté nerveusement de ce temps, qu’il était inimaginable que ce soit justement à ce moment-là, que nous nous perdions de vue. C’est cet instant donc que tu as choisi pour déserter. Tu as totalement disparu, ton corps est devenu une ombre, ta voix un souffle, ton regard je l’ai perdu, entièrement. Il ne me restait plus que la mémoire de cette attente que nous partagions, et je n’avais pas même la possibilité de m’imaginer ce que tu étais à présent, je ne voulais pas prendre ta place même si elle était vacante. J’imagine parfois que c’est en fait moi qui aie déserté, te laissant dans cette terre boueuse et muette, seule. Sans doute, y sommes-nous restés, l’un et l’autre, côte à côte, mais sans nous voir, habitant encore cette terre, proche, sentant encore sa gravité désespérée et froide, mais devenant aveugle l’un à l’autre, comme si nous étions le seul fragment de l’univers manquant. Voici donc la faille, ce qui peut rester et ce qui peut faire défaut. Nous nous sommes manqués, au moment même de livrer la bataille décisive qui nous aurait permis de savoir enfin ce que nous devions vivre.
septembre 21st, 2008 §
Une personne que j’ai connu, qui n’existe plus, plus vraiment, plus tel que je l’ai connu, a laissé des mots dans certains livres de ma bibliothèque. Cherchant une référence sur la Mathesis universalis, un petit papier tombe. Je ne dirais pas ce qu’il y avait écrit dessus: une promesse, une adresse vers cette personne à venir, que je suis à présent. Le serment de l’amour et de la vie. Ce petit papier est tombé au sol, je l’ai ramassé, je l’ai lu, je l’ai glissé dans une petite boîte dans laquelle je range ces différents mots que je trouve au fil du temps. Combien en reste-t-il? Et comment ce passé va-t-il s’écouler dans mon futur? Pourquoi s’est-elle adressée à mon avenir, et comment s’adresse-t-elle à moi maintenant qu’elle n’est plus? Pourquoi ces mots dans mes livres? Mes livres sont-ils ces objets que je manipule de temps en temps, produisant mon avenir? Et que sont ces mots, ces petits mots sans son auteur? Comment des morceaux de papier seuls, peuvent-ils encore s’adresser à moi? Que puis-je y entendre? Quel est donc ce serment fait par elle et qui n’ayant pas été tenu insiste encore?
septembre 21st, 2008 §
Il y a un commencement, un moment infime. Les emails s’enchaînent les unes aux autres, parfois séparés de quelques minutes ou de quelques secondes.
Je replonge mon regard dans les archives de mon compte Gmail. Plus de 400 messages en moins d’un mois. Est-ce la séduction ou simplement la disponibilité ? Une ferveur de répondre tout de suite, un enthousiasme de savoir l’autre tout proche, nous envoyant une lettre sans le temps passé à parcourir la distance qui nous sépare. Il y a cet aller et cette venue ; ce jeu de ping-pong, peu importe d’ailleurs le contenu de la communication, il est anodin et périssable, ce que nous retenons c’est la brièveté du temps écoulé entre la question et la réponse, c’est cette brièveté même qui rejoue sur la scène technique la vitesse du commencement amoureux, c’est elle encore qui est l’écho de cette distance immédiate du réseau numérique.
L’échange est sans fin, chaque message produit un nouveau message, parfois il ne contient qu’un mot, qu’un émoticon, parfois c’est simplement le bruissement qui feuillette le temps écoulé d’un message à l’autre qui importe. Dans cette vitesse de l’échange, il y a donc une force très formelle, à la limite de l’abstraction, qui se tient toute proche de la ligne de fuite du désir. Car ce que je désire ce n’est pas tel ou tel objet, ce n’est pas elle en tant que le mot « elle » devient l’objet de mon désir, c’est tout un monde, c’est sa manière de se déplacer, d’ouvrir les rideaux de la chambre, de fermer délicatement une porte comme une attention trop grande à ce qui l’entoure et la dépasse, c’est aussi cette façon qu’elle a de me répondre immédiatement; totalement, comme pour me dire par cette vitesse sa disponibilité, sa vulnérabilité à mes effleurements. Elle s’excède, elle est ce désir.
La vitesse n’apparaît comme telle qu’a posteriori, quand elle prend fin. La relation amoureuse cesse. On se promet comme des adultes raisonnables ayant déjà assez souffert de rien, de rester en bon terme, c’est-à-dire de désintriquer ce qui ne l’est pas, le facteur humain et le facteur amoureux. On se quitte avec ce beau serment auquel on tient plus même à présent qu’à l’amour. On reste droit à l’égard de ce serment, malgré l’ambivalence, la tristesse et la souffrance de l’absence, on y tient comme à une promesse faite à soi, faite à l’autre, on y tient comme ce qui peut encore dans ce désert nous servir de fil d’Ariane. On joue le jeu. On envoie un email, les heures passent, les jours parfois, rien ne vient, plus aucune réponse. Le message qui était anodin et aimable, on le sait, on le suppose, a été lu. Il a été réceptionné, mais il est sans réponse, et cette destination ainsi suspendue nous place face à un mur froid et opaque, sans doute autrement signifiant que les rapides échauffourées de l’amour. Il y a du suspend, du silence, le retrait du langage, peut-être cela nous rend-il infiniment triste parce qu’auparavant le langage n’était pas fonction du contenu de la communication, mais de la vitesse de l’échange.
La réponse vient, mais trop tard. Deux jours se sont passés. Elle est anodine, mais que pourrait-elle être d’autre ? En fait, ce n’est pas ce contenu explicite qui est en jeu, c’est la vitesse ralentie, la vitesse devenue délai, trop tard, attente. On est diminué à n’être que le réceptacle de cette attente. La vitesse du débit est-elle fonction de l’instrumentalisation dont nous sommes l’objet dans le champ social ? Ce ralentissement n’est-il pas fonction de l’objectivation du désir quand on croit qu’on désire telle ou telle personne et qu’ainsi on peut passer d’une personne à une autre, comme si elles étaient des mondes clos ? Il faudrait se représenter le réseau électronique avec ses fils et ses serveurs, tout cet appareillage, traversé par les rétentions, les anticipations, les prétéritions, les coups et les contre-coups des affects. Les fils sont plus courts ou plus longs selon la matière variable de ces affectivités. Un message met une éternité à arriver à son point de réception parce que le destinataire souhaitait mettre en pause cet échange. On ne saurait mettre de côté la question intentionnelle, car il s’agit bien d’une visée quand une personne met en pause un message et introduit une différence entre le moment de la réception et le moment de la réponse renvoyée. Il produit un écart et tente par là même, d’une manière complexe et paradoxale, de produire du sens à destination de l’autre. Ne pas répondre immédiatement à un message n’est pas une attitude neutre. Cette réponse qui n’a pas eu encore lieu, signale son caractère différé et constitue donc un envoi sans envoi vers le destinateur. Bref, une manière de dire par le silence, justement parce que dans la relation amoureuse passée la vitesse des messages était la rythmique du silence amoureux. Les amoureux qui n’ont rien à dire, qui se tiennent et se retiennent à ce silence qui n’est pas un malaise, pas une absence de langage, mais plutôt leurs corps. La réponse est un autre silence, un silence qui est un instrument de pouvoir sur les affects de l’autre et qui dit: tu as été l’objet de mon désir qui s’est à présent retiré.
La variation de vitesse des échanges électroniques est le symptôme de nos écarts sociaux et affectifs. Je te réponds si vite que je n’ai même pas à y penser. Je diffère ma réponse, voyant chaque jour ce message laissé sans réponse, je te signale ma retenue, mon pouvoir sur toi à te différer, c’est-à-dire à produire ton attente. Quant à l’attente du destinataire qui voit le message sans réponse, elle est active au sens où elle est le suspend d’une action à venir dont le sens est dépendant entièrement de son caractère différé.
Représentons-nous les fils du réseau. Les points d’entrée et de sortie sont fixes, ce qui varie c’est la longueur des fils et leurs flexions. Ils sont courbes puis se tendent, se laissent à nouveau tomber et reviennent à la droite. Chaque point donne du mou ou tire le fil selon le rythme affectif.
Peut-être faudrait-il alors explorer, en prenant tout le temps nécessaire qui est sans doute le temps d’une vie, la proximité entre le commencement amoureux et l’oubli de l’amour. Tout semble les opposer et pourtant on pressent déjà cette étrangeté, ce ne sont pas deux moments chroniques qui se suivent l’un après l’autre. Il n’y a pas d’abord l’amour puis la séparation, car chacun se reconstruit par rapport à l’autre. L’amour est un souvenir retravaillé de fond en comble par la séparation, tandis que cette dernière conditionne la rencontre, elle est tout ce qui précède l’amour, ce qui en est en même temps la négation et la possibilité : pour aimer, il faut avoir cessé d’aimer quelqu’un d’autre.
septembre 10th, 2008 §
Depuis l’enfance on apprend à nommer ceux avec qui on est en relation par des noms: papa, maman, ami, tonton, grand-père, etc. C’est d’ailleurs la prononciation de ces noms mêmes qui permet la reconnaissance. Les parents ne sont-ils pas émerveillés d’entendre ces premiers mots de l’enfant s’adresser à eux et ainsi désigner/performer leur relation?
Les affects coulent sur les corps et les peaux, attirance et répulsion, désir et inhibition. Ces flux sont coupés par ces noms, coupés au double sens ou ils sont prélevés (le nom est universalisable) et désignés, donc mis à distance pour être reconnus. Les sentiments sont ambivalents, puissants puis fragiles, métastables. Les noms sont ceux de fonction: comment ton désir fonctionne par rapport à moi? Chaque nom désigne un certain processus, certains attributs, ce qu’on fait avec l’autre on ne le fait pas avec l’un.
Cet entrelacement entre le langage de la fonction et les affects entraîne souvent une identification entre les deux. Quand on aime quelqu’un, on aime ce nom qu’il porte, ami, amie, compagnon, compagne, que sais-je encore? Quand ce nom est suspendu ou repris, et qu’on dit « Tu ne portes plus ce nom que je t’ai donné et qui désignait la réciprocité de notre rapport », l’affect ne coule plus sur les peaux, il est coupé, il continue bien sûr à couler mais sans surface pour le faire glisser. C’est peut-être pour cette raison qu’il est si difficile pour certains de créer quelques digues pour faire couler ce flux sur d’autres noms, amitié par exemple.
Sans doute cette nomination du rapport entre les individus, est-elle une façon pour la société de structurer ce par quoi elle fonctionne et ce qui la terrorise, la puissance des affects. Cette organisation est sensible par le fait qu’un affect qui ne correspond pas au nom donné à une personne perturbe les cadres classiques. La difficulté de cette organisation c’est qu’elle est réductionniste. Les individus cherchant un « amoureux » ne cherchent-ils pas à remplir de perception un nom laissé vide? Ne s’agit-il pas dans la quête affective de remplir un dictionnaire vide qui nous a été légué?
septembre 9th, 2008 §
Le jeu de rapprochement et de distance affective est paradoxal.
La rencontre nous rapproche de quelqu’un. Hasard de la rencontre et du désir. Hasard de la peau et d’une présence, façon dont deux corps s’agencent en deçà de tout langage. Il n’y a pas de raison à de tels rapprochements. Est-ce une décision arbitraire ? Des mondes ressemblants ? Ou simplement adjacents ? Des lacunes compatibles ? Le téléscopage de deux temsp qui sont aussi deux désirs ? Peu importe, la proximité est là, intimité et solidarité. On se rapproche d’un corps, on le touche, apporter du plaisir, encore et encore, pour fixer ce regard qui mélange la jouissance et la détresse, cet appel à l’autre qui est si proche, mais dont la limite des corps rend la proximité distante. Plus on se rapproche, plus l’inframince devient palpable, matériel, sensible. Il n’y a aucun mot juste à mettre sur cette proximité. On peut tout juste raturer avec le langage et espérer que dans l’écart de ces ratures on pourra sentir la différence entre ce qu’il est dit et ce qu’il y à dire.
Voyons cette proximité.
Peu importe les raisons de la séparation. Simple incompatibilité de caractère venant progressivement. Simple mésentente. Simple attirance vers un(e) autre. Ou encore retour d’une relation passée. Il y a toujours des raisons factuelles pour en finir avec cette proximité. Il faut alors se séparer, couper ce lien qui n’était pas fusionnel, mais insistance d’une distance, résistance de l’autre permettant le contact des peaux. On dit des mots définitifs. On se sépare. Puis le silence, on prend de la distance. On peut s’y faire. On doit s’y faire. Chacun se fait une raison de ce nouvel état.
Mais entendons la séparation. Au coeur de celle-ci quelque chose résiste. Ce n’est pas raisonnable de dire cela même si nous le vivons. Nous devrions plutôt le taire, faire comme si de rien n’était et dire : « C’est bien fini ! ». Mais voilà, ça insiste au coeur même de la distance. Peut-être est-ce lié au fait que la distance était aussi au coeur de l’intimité et que perdant l’autre, se séparant de lui, on retrouve cette distance, et nous en somme étonnés. Je ne suis pas sûr qu’on ait pensé cette proximité monstrueuse, cette ressemblance informe pour reprendre la formule de Bataille, entre l’intimité et la séparation.
Il y a la constellation d’un instant entre la rencontre et la séparation, le sentiment qui nous saisit quand nous nous rapprochons de quelqu’un, en un clin d’oeil, et celui qui nous capture quand nous devons nous en éloigner et prendre nos distances. Que se passerait-il si de telles distances n’étaient pas prises ? L’intimité continuerait-elle à persister au-delà de son seuil social, nous ne sommes plus ensemble et pourtant…? Ce serait un autre silence des corps tout aussi précieux et intense que celui qui nous faisait nous rencontrer.
septembre 3rd, 2008 §
J’aimerais un jour rendre compte de l’atmosphère des années 80 qui furent aussi mes années d’adolescence, de ce qui régnait alors à Paris. Il y a là quelque chose d’indéfinissable, une odeur, une époque que nulle définition ne peut résumer. Était-ce le temps ou simplement notre temps, l’adolescence, qui rendait tout si dense? On avait le sentiment de découvrir des mondes, aux frigos du 13ème, les bandes, la musique et les concerts. Avec le recul, il y avait vraiment une étrange atmosphère, chacun avait son style et portait ses couleurs. On pourrait en rire à présent, mais c’est beaucoup plus profond. Il avait ces territoires, squats et terrains vagues ou tout pouvait arriver, le pire comme le meilleur. Souvent on courait, il y avait le risque de se faire attraper, parfois on faisait courir aussi, pour rire. Et tout s’articulait autour de la musique, de notre musique, si minoritaire, totalement absente des médias. Sans doute est-ce la dernière période ou l’underground n’était ingurgité. Nous avions nos propres circuits, nos propres mondes, tout s’organisait. Les concerts étaient à 10 ou 30 francs, les lieux étaient louches. Je me souviens surtout du Quai de la Gare et aussi pas loin de Beaubourg, en sous-sol, de cette salle de répétition tenue par je crois le bassiste des WDC. On y venait, on jouait à jouer de la musique, à voir ses copains, on allait dans les appartements, les parents absents ou bien dans une autre pièce. On fumait et on buvait beaucoup, on sortait dans la rue se rire des passants, on pouvait se le permettre.
Parfois une bande de skins, nous voilà courant, mais on s’esquivait toujours. On se faisait embrouiller par les DB qui vraiment n’avaient rien d’autres à faire devant la porte Lescot. Chaque territoire parisien appartenait à une bande, on pouvait les croiser, s’échapper. Nous nous n’étions d’aucune d’elle, passant simplement d’un lieu à un autre, d’une soirée à une autre, écoutant toujours de nouveaux disques, essayant de mimer je ne sais quel modèle vestimentaire. Il y avait les fringues et tout se passait comme s’il existait un modèle que nous voulions copier, un truc qui nous plaisait chez un autre, un détail. On y était attentif. Étrange mélange de conformisme et de singularité, de conformisme dans la minorité pourrait-on dire. Mais tout ceci ne permet pas de dire, de narrer cette atmosphère brumeuse et industrielle des années 80, si loin du petit revival kitch que nous vivons actuellement. Nous existions alors sur des pistes et des territoires que d’autres avaient laissés. Personne ne pourra sans doute écrire cette histoire secrète de Paris, pas seulement les bandes, mais les gens inconnus qui étaient pour nous des espèces de célébrité underground et qui sont sans doute mort à présent.
Nous étions ensemble, soudés sans doute par la recherche de quelque chose, et peut-être chacun de notre côté cherchons dans nos activités présentes l’odeur de cette solidarité juvénile. A 14-15 ans, nous avions pensé à ce moment que nous vivons actuellement de notre trentaine passé et peut-être certains d’autres nous ont promis une espèce de pacte secret à cette adolescence, d’en rester proche, intimement, chacun à notre façon, de ne pas s’intégrer à cet ordre que nous trouvions, et sans doute encore aujourd’hui, tellement ridicule. Il reste de nombreuses traces dans nos vies de ces expériences passées. Elles nous ont formé de part en part, aménageant la transition entre l’adolescence et l’âge adulte.
septembre 1st, 2008 §
Dans les derniers jours, une distinction est apparue au premier abord anodine puis étonnante parce qu’elle rejouait sur la scène de ma vie quelque chose qui structure de part en part le discours théorique. C’est la séparation entre la passion et l’amour. On prend souvent l’un (la passion) pour l’autre (l’amour). On attend de ce dernier un bouleversement de soi, une exaltation, un trouble indécidable entre la joie et la peur, joie de la trouvaille et peur de l’abandon, degré d’intensité qui serait autant d’échelles amoureuses. On attend finalement de l’amour, l’intensif de la passion. On prend l’un pour l’autre dans un marché de dupe.
Mais le paradoxe va plus loin, car par ce tour de passe-passe ou on nomme amour la passion, on obtient bien sûr cette dernière, mais avec les attentes de la première. Quand on parle d’une histoire d’amour, on s’imagine quelque chose qui se réalise dans la durée, on pense à une relation fondée sur une certaine sérénité et compréhension, quelque chose se construit. Quand on parle d’une histoire passionnelle, on se représente plutôt quelque chose de bref, dont l’instantanéité de l’apparition est proportionnelle à la brutalité de sa disparition. Tant et si bien qu’on peut même entendre dans une histoire passionnelle, comme le veut le sens commun, quelque chose qui mène au meurtre. C’est dire qu’en échangeant les rôles de la passion et de l’amour tout se passe comme si on croyait avoir la durée pour en fin de compte se retrouver, avec beaucoup de déception, dans la brièveté.
Quand j’ai entendu dire que « le quotidien tue l’amour », j’ai immédiatement eu un doute, aimant la quotidienneté comme l’espace même ou se déploie le sentiment amoureux. Mais ce qu’il fallait entendre c’était plutôt « le quotidien tue la passion prise pour de l’amour », car face aux mouvements agités et perturbants des passions le quotidien nivelle ces changements d’intensités, il relativise tout, transforme le mouvement d’humeur qui serait sublime dans un autre contexte en ridicule petite agitation égocentrique. « Le quotidien tue la passion », au bout de 2 ans, au bout de 3 ans, c’est fini, les hormones ont sécrété ce qu’elles devaient sécréter, la passion s’effondre, les couples se séparent parce qu’ils ne leur restent pas d’amour. Ils n’avaient que de la passion. Autre stratégie: mener en bateau une personne, jouer de ses affects en la retenant et en la laissant, pendant une certaine durée, pour maintenir en attente le désir et sauvegarder ainsi une certaine durée de la passion.
Pourquoi privilégie-t-on donc la passion contre l’amour ? Pourquoi remplace-t-on l’un par l’autre ? Ceci peut s’expliquer par la fragilité apparente de l’amour, c’est un sentiment vague et infime, qui ne fait pas beaucoup de bruit, simplement une certaine relation à l’autre qui semble fondée sur la nécessité, peut-être est-ce plus encore l’humaine solidarité qui trouve dans le sentiment amoureux une place pour se développer dans sa singularité. L’amour semble même un peu indécidable comme si le mot excédait sa possible définition. On préfère à ce petit sentiment, la grandiloquence de la passion, parce qu’on veut traiter le début de l’amour comme une maladie avec des symptômes. Si on a les symptômes (battements de coeur, attachement, sentiment fusionnel, palpitations en tout genre), c’est qu’on est amoureux. Mais la difficulté c’est que le médecin est aussi le malade, il cherche finalement une emphase, c’est une affaire de style, de discours.
Certaines personnes ne ressentent pas au moment de la rencontre, dans les semaines qui suivent, ces symptômes de la passion. Ils estiment alors, n’étant pas agités, troublés, captés, absorbés totalement, qu’ils n’éprouvent finalement pas de sentiment amoureux. Et quand ces mêmes personnes vont enfin trouver l’amour, c’est-à-dire la passion, ils seront fort étonnés que ce sentiment si fort, si puissant qui submerge tout, disparaisse si aisément dans la vie amoureuse d’un couple. C’est que la puissance induit un épuisement rapide et la fragilité implique un développement plus progressif. La passion délivre une certitude ambivalente (on se sent un peu perdu). L’amour un doux attachement sans doute plus conscient, moins viscéral.
Attendre du début de l’amour, l’intensité de la passion c’est finalement convoquer la fin de l’amour parce qu’il n’aura jamais eu lieu, on l’aura pris pour autre chose. La passion quant à elle agite, elle disparaît et elle est indépendante de son objet. Elle peut donc se déplacer d’une personne à une autre. L’amour quant à lui garde sans doute la singularité de la rencontre. On oublie jamais ceux, celles qu’on a aimées parce qu’ils ne sont pas interchangeables, ils sont d’une rareté inépuisable. C’est ce sentiment si diffus et intime du réveil matinal, lorsque le rideau de la fenêtre s’agite un peu et qu’on reste là avec tous ses fantômes, toutes ces personnes pour lesquelles on a éprouvé de l’amour. L’urgence passionnelle est factice tandis que l’amoureuse, parce qu’elle est fondée sur la singularité irréductible, permet de trouver une relation nécessaire entre le sentiment et l’objet de ce sentiment. Cette relation est si intriquée qu’on ne peut même pas dire qu’on aime telle personne puis telle autre. Ce n’est pas le même amour parce que ce n’est pas la même personne. On ne devrait peut-être pas utiliser le même mot.
Sans doute, en attendant de l’amour les symptômes de la passion, se prépare-t-on de grandes et répétitives désillusions. Il y a là quelque chose de dépressif, la forme de l’amour rentre en dépression parce qu’au départ on l’a échangé avec de la passion et elle retrouve progressivement la mémoire de cette forme. Ainsi, on s’emporte, on idéalise, c’est un ravissement, le commencement est brutal, il a de la superbe, mais quelques années plus tard, tout s’éteint dans une médiocrité qu’on ne pouvait prévoir et qui est celle de la passion. On est alors étonné, blessé, mortifié parce qu’on ne comprend comment l’amour, qui devrait être du singulier et de la rareté, se transforme en quelque chose d’indifférent et de commun. On est vite remplacé. La passion a rempli son rôle, elle s’est déplacée d’un corps à un autre corps, selon la figure du vampire.
Cette distinction entre amour et passion dont les champs bien sûr ne cessent de s’entrecroiser, est fonction d’une certaine maturité affective qui nous rend plus sensible et attentif aux petits sentiments, même médiocres, qu’au roulement de tambour passionnel.
août 23rd, 2008 §
Un restaurant chinois, rouge et blanc en devanture, intérieur barré par des stores sales, entrée donnant sur un couloir.
Une épicerie. Des boîtes mauves avec des koalas, des épices.
Une tempête de neige, les voitures sont enfouies, les pas immédiatement recouverts.
Une église au coin de la rue, puis une station service au coin suivant.
Une pharmacie sur la grande rue, la section parfum à l’entrée puis les soins de la peau.
Un petit jardin avec des fils à sécher. Le chat sort, terrorisé par la lumière et le bruit inhabituels il rampe, essaye de se cacher sans abri.
Une petite rue avec une piscine en plastique gris recouverte pour l’hiver.
Un aéroport. Les gens sortent. Une jeune femme aux cheveux rouges. Elle porte un collier rond avec une étoile.
Le vent glacial qui interrompt la respiration à travers les rues.
Un canapé marron avec des coussins bleus et verts.
2735, des briques, une porte surmonté des motifs art-déco.
Un tapis de bain bleu avec des motifs de fleurs.
Une pièce avec la machine à laver, des cartons, le sol est peint.
Je suis dans un hotel de NY. Une exposition de grandes fleurs solarisées sans intérêt. Il y a Thomas, je t’attends, je bois un peu, tu dois arriver par le bus, j’ai hâte que tu sois là. Tu téléphones sur le portable de Thomas, je te parle, je suis ému, je sais que tu vas arriver. Le moment venu, je sors dans la rue, au croisement, je regarde dans plusieurs directions, les minutes passent, je ne veux pas te manquer. Et puis je te vois arriver, tes cheveux en pagaille, ton regard, je te regarde. Nous nous serrons au milieu de la foule qui passe. Nous allons à l’expo, nous discutons un peu puis nous partons. Tu as faim, tu commences à être énervée par cette faim qui te tenaille, je le sais, je me dépêche, je redoute ta colère. Je porte ton sac, plus vite. Tu veux aller dans un fast-food. Je vois un parc, un restaurant chic au milieu du parc. Nous mangeons là. Nous discutons, tu te détends, tu sembles heureuse, moi aussi. La nuit tombe.
C’est le matin, tu dors encore, profondément, je caresse tes tempes, tu le sens sans le sentir. Je te regarde de longues minutes. Je te sens en vie.
août 19th, 2008 §
Chacun travaillait et croyait oeuvrer au nom d’un concept. Mais c’était celui-ci pourtant qui était utilisé la plupart du temps pour apporter une justification à un désir individuel. Lui qui doutait de ses actes comme de ses paroles, n’aurait jamais voulu dire que ceci, l’oeuvre, fut la simple expression d’une personnalité, pire encore d’une intériorité. Cette logique lui était étrangère. Chacun donc parlait, dans les dîners, dans les rencontres impromptues, de ce qu’il faisait. C’est d’ailleurs une question qu’il aimait poser, et les réponses variaient entre le détachement et le monologue, mais c’était toujours la même chose, la même solitude. Une personne s’énervait contre les autres, les expositions, le milieu de l’art, d’autres abstractions encore, il pestait, défendait une autre idée, une autre sensibilité. Il écoutait cette tragédie et savait que finalement derrière il n’y avait qu’un seul et même écho: cette personne parlait de ce qu’il faisait, de ce qu’il voulait faire. Il utilisait la puissance de l’idée pour justifier son petit monde, monde qui était à l’image du silence qui règnait autour de lui, surtout quand il parlait.
Il se demandait: comment avoir une parole juste, puisqu’il faut parler, non pour défendre son propre travail, sa peau, mais pour penser? Étions-nous donc contraint à ce monologue, à cette parole creuse, ajoutant à nos images des concepts prétextes? Devions-nous nous démontrer? Étais-ce seulement de l’auto-justification? Il posait ces questions aussi à cet espace dans lequel il écrivait, jour à après jour, ses pensées fugitives. Fallait-il utiliser le langage contre la pensée, conter sa pensée, détruire avec des mots les images, les sons, les données? Fallait-il se livrer à soi-même bataille? Et cette dialectique n’était-elle pas une posture?
Il s’arrêta un moment et compris qu’il fallait « tenir le pas gagné », maintenir l’exigence que celle-ci entraîne la position ou la négation, peu importe.
août 4th, 2008 §
Je reçois un message :
http://www.facebook.com/n/?reqs.php#socialmap
Je clique et je peux lire :
You lived in Montréal from 2006 to 2008.
You dated from 2005 to 2008.
Can you confirm these details are true?
Visiblement on me demande de confirmer ou d’infirmer quelque chose. On me parle aussi de vérité, de ce qui s’est véritablement passé. Cette vérité est liée à des dates chiffrées. Il y a 2005, 2006 et 2008 répétés deux fois. Il y a des verbes (To live, To date), un lieu (Montréal). Ce sont des détails. Je sais de quoi il s’agit et en même temps je me demande de quoi il s’agit vraiment. Les deux coexistent, cette connaissance et cette ignorance. Je n’arrive pas à faire le lien entre les deux, à savoir ce que je sais et ce qui reste ainsi dans cette demande inconnu.
Intuitivement je ne clique pas, pas encore, je suspend ma réponse et je réfléchis, non comme un déni de la situation, mais parce qu’entre ce que j’ai vécu avec elle et cette inscription, cette demande d’inscription sociale, il y a un désaccord que rien ne viendra résorber. Les faits sont exacts, les dates aussi sans doute (même si je n’ai pas cette forme de mémoire chronologique). Montréal me dit effectivement quelque chose, j’y ai vécu, j’y vis encore. Comment pourrais-je le nier? Mais puis-je confirmer que ces détails sont vrais ? La formulation même de cette question me fait penser à une forme juridique, à un procès dans lequel on tente d’accorder différents témoignages. D’ailleurs pour que ces événements soient mémorisés dans Facebook, il faut que je les confirme. Plus exactement, il faut trois choses, qu’une personne les écrivent, envoie la demande de confirmation à un tiers et que cette confirmation ait lieu effectivement. L’ensemble de ce processus est langagier, il a affaire avec l’écriture. Tout ceci est empli de suppositions, sur ce qu’est la vérité : au moins deux personnes doivent s’accorder sur des faits. Mais ces faits, vivre ensemble, s’aimer, partager un moment de vie, sont-ils accordables ? N’est-ce pas l’inaccordable même entre deux personnes ? N’est-ce pas la situation même du différend que l’on ne peut chercher à résorber que par la construction et l’imposition d’une autorité langagière sous la forme d’un métalangage ?
La confirmation aura des conséquences sur ma « carte sociale ». Cette carte permet de retracer certains événements sociaux de mon existence, mes amitiés, mes amours, mes activités professionnelles, que sais-je encore. Cette carte appartient à FB. Elle pourra, si on le décide, être recoupée à d’autres informations inscrites dans la base de données de FB. Le temps que j’ai passé sur ce site, les messages envoyés et reçus, les sites que j’ai été voir avant ou après l’utilisation de FB, etc. En recoupant ces différentes informations, on pourra (mais qui « on » ?) déduire sans doute un certain emploi du temps, certaines préférences, certains affects. Dans 10 ans, dans 20 ans, j’aurais sans doute oublié tous ces sentiments, tous ces événements, tout ce moi ancien qui n’existera plus que dans les déductions faites à partir d’une base de données privée appartenant à une entreprise. L’inscription perdra son inscripteur, son référent, je suis pris dans un devenir, je ne serais plus le même, et elle deviendra quelque chose d’unique, de singulier, une trace, souvenir d’une époque passée.
Pour que cette inscription démesurée et inédite dans l’histoire de l’humanité ait lieu, inscription des anonymes que nous sommes, inscription mettant en défaut tout idéal artistique de faire histoire, il faut se mettre préalablement en accord sur les faits. Nous nous sommes aimés de 2005 à 2008. Nous avons vécu à Montréal de 2006 à 2008. Ma confirmation permettra d’en finir avec cette relation puisque ceci sera non seulement rendu public, mais ceci fera aussi parti de sa carte sociale comme de la mienne à l’avenir. Nous pourrons alors exhiber la preuve de notre amour et de notre relation. « Vous voyez je l’ai aimé et elle m’a aimé » puis qu’elle a et que j’ai confirmé cet état de fait.
Faisons à présent un effort, délaissons la structure technique pour revenir au sentiment tendu de la séparation, dans cet aller et retour que nous tentons de ménager au fil de ce blog depuis plusieurs semaines. À l’intimité succède l’infini de la mise à distance s’écartant toujours d’elle-même, écart s’approfondissant comme une promesse non tenue. Ne sentons-nous pas alors que cet amour a été comme rêvé ? N’avons-nous pas un doute profond sur la réalité de ce que nous avons vécu, le sentiment si intense d’une absurdité de la distance comme si son articulation à l’intimité faisait défaut ? Comment pouvons-nous passer de cette si grande proximité à cette distance si froide, si réglée, si définitive ? Comment le possible a-t-il pu ainsi se refermer ? Quelle est cette ligature du devenir ? En retour, comment avait-il pu avoir lieu s’il a pu ainsi se refermer ? La proximité amoureuse nous semble alors appartenir à un autre temps, à un autre moment de notre existence qui s’est détaché de nous. Si je confirme les faits, pourrais-je à l’avenir les rééditer ? Pourrais-je revenir sur les faits et dire par exemple que nous ne nous sommes pas vraiment aimés ? Pourrais-je réactualiser le passé dans le présent puisque le passé amoureux est toujours une promesse ? Pourrais-je en somme être en accord avec ce retour incessant que chacun de nous réalise secrètement dans la mémoire de nos relations amoureuses ? Et si je ne peux revenir dessus, si je ne peux modifier cette inscription réalisée à un moment donné, dans un certain état d’esprit qui peut toujours changer, cela ne voudrait-il pas dire que le récit ainsi fait est inévitable et chronologique ? FB est une certaine modalité d’inscription autobiographique ou la réalité de ce qui a eu lieu s’élabore à partir de la confirmation entre plusieurs personnes sur des faits. FB est un récit dont les règles implicites modélisent l’accès à ce que nous avons été.
Je clique sur « Ignore ». Je ne confirmerais pas ces faits, non parce qu’ils n’ont pas eu lieu, mais parce que le fait même de la confirmation n’est pas neutre, elle serait performative et produirait des effets dont les répercussions me semblent en désaccord profond avec la réalité existentielle de ce qui a eu lieu. Il y a deux boucles : la première est fondée sur l’inscription confirmée dans une base de données, la seconde est basée sur l’inscription changeante de notre mémoire. La première est un fantasme d’un retour intégral de notre existence, car la base de données porte en elle cet absolu fantasmatique et c’est pourquoi il faut que plusieurs personnes confirment et s’accordent sur les faits comme pendant un procès. La boucle est un retour du même. Elle est le procès de l’histoire, au sens hégélien, en train de se faire. La seconde n’est pas une inscription définitive, d’ailleurs elle ne s’inscrit sur aucun support. Elle est inscription si et seulement si je fais et je refais retour vers elle, si par exemple le matin encore somnolent je convoque le souvenir d’une peau et d’un désir, un sourire, la courbe d’une hanche. Elle n’existe que dans ce temps, ni présent ni passé, dont Proust parlait. La boucle est un retour de la différence, de cet écart du temps entre l’intimité passée et l’indifférence présente.
Can you confirm these details are true?
Cette question est la forme de l’inscription existentielle par défaut. Or, on sait bien que l’inscription et l’existence même entretiennent des liens forts. La manière dont j’inscris ma vie, modèle pour une grande part ma vie. Le récit que je réalise performe l’avenir de ce qui sera raconté. Ai-je le désir que ce que j’ai vécu appartienne à FB ? Que les règles d’inscription soient celles décidées par FB ? Ou est-ce que je préfère rester dans la ligne de fuite d’un problème en disant : « Nous nous sommes aimés ? », question à jamais tenue vers l’autre.
juillet 31st, 2008 §
Hier, je suis enfin passé voir l’exposition Sophie Calle au DHC. Au début, amusé par le propos, j’ai souvent souri (du fait de ma situation personnelle), puis des questions ont rapidement vu le jour et pour ainsi dire une certaine critique dont je vais lister les points sans vraiment les rédiger. L’exposition est intéressante par ce qu’elle suscite.
Le propos de départ est simple. Une lettre de séparation d’un homme soumise à 3 procédures de traduction :
1/ Demander à des femmes ayant des métiers différents de jeter un coup d’oeil professionnel à cette lettre.
2/ Demander à des femmes du spectacle de jouer cette lettre : chanter, déclamer, danser, etc.
3/ Rejouer cette lettre, et l’absence de l’homme, selon un motif médiatique : cinéma, interview, radio.
La polarité homme/femme n’est jamais questionnée, ou si vous voulez le différend sexuel. Ce sont seulement des femmes qui sont interrogées, comme si d’avance on savait ce à quoi se réfèrait le mot « femme ». Elles y projettent alors leur propre histoire, parfois avec un certain ressentiment. Je suis étonné de la transformation du féminisme actuel passant d’une identité comme construction culturelle (Simone de Beauvoir) à une identité naturaliste et génétique .
La procédure artistique n’est jamais questionnée alors même que la méthodologie adoptée semble aller dans cette direction. Je m’explique : il s’agit pour Calle de donner la parole à d’autres sur un événement dont elle ne sait que faire (sans doute parce que la lettre verrouillait d’avance toutes possibilités de réponses). Or, chaque intervenante répond à la question posée par Calle mais jamais ne lui renvoie une question (qui est d’ailleurs la seule intéressante) sur sa propre posture. Que fait-elle en faisant ce qu’elle fait ? Quelle est sa typologie ? Sa position ? On pourrait fort bien estimer que cette question est posée en creux, mais ce serait là une rhétorique facile consistant à dire que quelque chose est là justement dans son absence. D’ailleurs au regard des autres dispositifs (le 3.), je ne pense pas qu’il y ait même ce désir de retournement sur soi.
Du fait, de cette unilatéralité du dispositif, celui-ci se présente comme autre chose ce qu’il est. Il se présente comme une élaboration grand public de la mort de l’auteur : je n’ai rien à dire donc je suis hanté par la voix des autres. Sauf que finalement je maîtrise totalement les règles du jeu qui ne sont jamais déjouées. Or, déjouer le jeu, défier les règles, jouer de la différence entre la mise en pratique des règles et leur défaillance dans un aller-retour permanent est un des motifs fondamentaux de notre esthétique.
Cette posture de maîtrise totale a pour conséquence un ton désagréable qui peut faire rire, mais qui finalement est assez stupide et dire que ce n’est pas Calle qui parle me semble un faux-argument, c’est toujours elle qui parle bien sûr, c’est elle qui choisit, met en scène, décide des règles et du dispositif. En flânant dans cette exposition, j’ai immédiatement pensé à un autre travail, oh combien plus différentiel et sensible, le livre de Marcelle Sauvageot nommé « Laissez-moi », récit autobiographique d’une séparation. Et c’est même jusqu’aux titres entre le « Laissez-moi » et « Prenez soin de vous » qui créé un écart immédiat et intuitif, qui signale deux postures. La première se donne à elle-même, elle s’ouvre à sa propre possibilité, elle s’exprime en son nom et elle s’adresse profondément à l’autre. La seconde ne fait que citer l’autre, elle dénigre, tournes-en ridicule non par quelque humour léger, mais plutôt par ressentiment, elle est une phrase tournée vers soi-même, vers le « vous » qui est Sophie Calle.
Le thème de la séparation a donné lieu à tellement d’ouvrages magnifiques, sensibles, émouvants que le travail de Calle me semble bien mince, comme une recette appliquée, malgré les moyens et l’argent déployés. D’ailleurs le point de départ même du travail consistant à partir d’un seul événement, d’une simple lettre, pour l’aborder de plusieurs manières avec plusieurs personnes, et ce sont bien tous des personnages puisqu’ils sont réduits à leurs fonctions sociales (à leurs métiers), est encore un mécanisme très daté. C’est le roman naturaliste du XIXe. Est-ce une découverte qu’un même événement peut donner lieu à autant d’interprétations qu’il y a d’individus ? Sommes-nous encore dans l’époque de cette forme de subjectivité ? Mon intuition, qu’il faudrait sans doute développer, je le sais bien, c’est qu’il s’agit d’un motif un peu passé, quelque chose d’autre arrive aujourd’hui dans la subjectivité amoureuse.
Il y a comme une atmosphère dans l’exposition, qui plane de manière diffuse : une certaine haine envers le langage, une certaine défiance, et pourtant cette exposition avant d’être visuelle (j’avoue que les images sont décevantes et ne tiennent pas vraiment l’oeil) est textuelle. Ce qui nous fait sourire c’est le texte. Il est d’ailleurs étrangement mis en scène ce texte, très design, parfois typographié, parfois écrit, avec de la découpe laser, sur du métal, avec un double fond, que sais-je encore. C’est une véritable revue des manières de mettre en scène du texte dans une exposition. Cela fait un peu catalogue et puis c’est assez précieux, ça fait vraiment penser à une esthétique méticuleuse du XIXe, un cabinet des curiosités. Les choix subjectifs de Calle sur la mise en scène (ou la mise en boîte) des textes montrent bien qu’en fait sa posture est un méta-langage, c’est-à-dire une autorité. En effet, un petit détail matériel le prouve : parfois sur la vitre qui est au-dessus du texte, en sérigraphie je crois, il y a un mot encerclé, une note, et ça c’est le langage de Calle, c’est elle qui place au-dessus de la parole des autres, sur la vitre, mais aussi hiérarchiquement, son langage. La parole des autres n’est donc qu’un prétexte à un métalangage, et c’est pour cela que l’exposition manque finalement d’humour et reste ressentimentale.
Concernant la destination même de l’exposition, il y a un côté très « people » qui consiste à mélanger des gens « normaux » à des « célébrités ». C’est d’ailleurs le propre des mass médias actuels de procéder à un tel mélange. Sophie Calle reprend à son compte ce qu’on pourrait nommer une esthétique de la télé-réalité. On sourit quand on lit la lettre de la petite écolière (c’est l’école des fans), on sourit quand on reconnaît Mazarine en normalienne appliquée. Ce sont exactement les mêmes mécanismes que ceux de la télévision. Est-ce une manière de se rapprocher du grand public ? De rendre accessible cette oeuvre ? Mais n’a-t-on pas alors une idée préconçue et méprisante du public? Ne se soumet-on pas alors de façon précritique aux clichés de l’esthétique télévisuelle ? Et c’est peut-être pour cela que cette proposition artistique me semble si ancienne, si datée et comme parler d’un autre monde disparut. Il parle du monde de la télévision dans lequel nous ne sommes plus, en tout cas c’est que je crois. Quid des multitudes contemporaines ? Quid de toutes ces singularités indifférenciées qui peuvent s’inscrire à même le réseau ? Quid des bases de données de tous ces individus, les gardant en mémoire et avec eux les traces de leurs vies ? Il y a ce dispositif un peu médiocre avec une quarantaine de moniteurs et toutes ces femmes qui récitent, chantent, déclament la si fameuse lettre: c’est un théâtre, rien de plus, mis en scène par l’omniprésente artistique. Les femmes jouent le rôle des femmes, chacun est à sa place.
Pour être convaincu que la posture de Sophie Calle est un peu problématique, il suffit se s’asseoir dans la salle cinéma, radio et interview et de s’arrêter devant ce dernier dipositif. Nous sommes sur les chaises de metteur en scène que nous voyons à l’écran (merci pour la récursivité!). L’artiste est sur la chaise de gauche, sur celle droite il y a la lettre de l’homme, et elle va s’adresser à cette place vacante , à cette lettre comme si elle s’adressait à lui. Elle parle, je suppose en son nom propre, et il faut entendre ce qu’elle dit, le petit récit de la séparation, les petites réactions. Il manque quelque chose. Il manque une place vacante, peut être celle de l’homme qui aurait pu être la nôtre, il nous manque du néant pour investir ce jeu, du néant en Sophie Calle, entre les deux. Une incertitude des voix, un indécidable. C’est simplement une mise en scène, rien de plus, rien n’effleure.
Pour finir, une image étrangement me reste, c’est la vidéo du perroquet, mangeant la lettre, bruissant de son petit cri de volatile. Je ne comprenais pourquoi cette vidéo, et seulement celle-ci, me semblait juste par rapport à la question de la séparation. N’est-ce pas parce que justement dans celle-ci le genre (sexuel, génétique, langagier) est dans un rapport indéterminé. Je ne sais pas très bien ce que fait le perroquet, il ne répond pas à un plan déterminé par la mise en scène, il est imprévisible, il y a événement. Comme quoi, il n’est pas si difficile dans une image, dans une seule image de produire quelque chose qui opère véritablement d’un point de vue esthétique.
juillet 24th, 2008 §
Masse opaque se rapprochant de moi. La fenêtre est ouverte. Le rideau vrille par le vent. Il y a une souffle, une densité. Je n’espère rien de plus que sa peau, lisse et froide. Son souffle est proche. Je l’entend à peine, pourtant je le sens suffoqué comme en trop de lui-même. Elle passe ses mains sur mon torse, ses jambes légèrement ouvertes, muscles tendus juste à la jointure. Sa bouche se rapproche, elle ne me touche pas, elle me frôle. Il y a une tension. Ses doigts se crispent un peu plus sur ma peau, mes épaules. Son regard est noir, ses paupières sont simplement ouvertes. Mouvements de hanches se frottant au bas de mon ventre, tentant d’entrer et de sentir, et de glisser. Peau et lèvres, doucement repliées, détendues, changeant de pression, s’écartant un peu plus, se refermant, palpitant dans cette part là, cherchant quelque chose qui n’est pas là, qui ne peut pas être là, s’abstrait de lui-même comme un mouvement sans but. Elle est l’obscur, présence qui décèle le reste de l’espace. Je sens ce qui m’entoure. Il y a une attention décentrée qui ne dit pas son nom. Ses lèvres se rapprochent, je ne cherche pas le contact. Je ne veux rien. Simplement me laisser faire et sentir comment elle touche, comment elle prend, comment elle me prend au premier contact, quand je serais en elle et que tout s’ouvrira.
Je ne sais pas qui elle est.
juin 26th, 2008 §
Donc voilà c’est fait, mon profil Facebook a changé et c’est un peu ridicule, car pendant plusieurs jours j’ai essayé sans y parvenir. Craignant que par cet acte quelque chose de définitif, qui par ailleurs avait déjà eu lieu, se réalise. Il y avait quelque chose de magique dans cette inscription sur Facebook. Peut-être mes scrupules venaient-ils de la socialisation de cette intimité perdue. Peut-être aussi plus simplement n’avais-je pas fait le deuil de celle-ci. D’ailleurs, je ne pense pas pouvoir faire le deuil, car pour cela il faudrait effacer le présent des souvenirs qui nous hantent le matin quand nous nous réveillons en l’absence de l’autre.
Voici une vie s’effaçant. C’est assez étrange et dramatique, mortifère même, des projets s’effondrent, d’autres reprennent leur chemin et toujours ce sentiment d’abandon, que l’autre, même si vous avez pris la décision, se dégage à une vitesse folle de vous. Distance absolue de cette intimité perdue. Est-ce de la protection ? J’aimerais y voir encore quelque chose de l’amour, fut-ce dans la séparation, justement à ce moment précis du dégagement quand l’altérité revient brutalement. Elle ne vous avait bien sûr jamais quittée, mais là elle est totalement à elle-même puisque vous ne pouvez plus vivre avec elle. Vous ne pouvez négocier avec l’altérité. Et donc à ce moment précis, vous l’aimez, pas plus, tout autant de façon différente, comme une légère inclinaison de vos sentiments.
Il y a en moi quelque chose qui palpite à présent, la vibration d’une vie. Le refus sans doute de subir la colère de l’autre même s’il vit bien avec, la volonté éthique de l’entente comme deux enfants qui se sont trouvé dans une cour de récréation et qui un peu bouche bée commencent à jouer ensemble. La terrible solitude de l’amour parce qu’au moment de certains départs on sait aimer véritablement.
Rien d’autre finalement que le mouvement de ces vies qui se croisent, de ses frémissements du corps, de ces plaisirs quotidiens, nourriture et lit ensommeillé, le simple plaisir d’une peau rencontrée un matin dans la lueur d’une fenêtre frémissante. La création artistique est un prétexte, puisqu’il faut bien faire quelque chose d’autre, avoir une activité et si possible exigeante. Mais se glisser dans la chaleur matinale, simplement sentir cette bouche qui vous attend jusque dans son sommeil, qui vous appelle, votre main posée sur une courbe qu’elle reconnaît, le hasard absolu de l’amour.
Première nuit sans sommeil.
Je ne veux pas oublier que c’est elle que j’ai choisi. Je ne veux pas de cette lâcheté.
juin 14th, 2008 §
Il y a bien sûr les séparations dans lesquelles quelque chose a été dit ou fait, dans lesquelles on en veut à l’autre, on lui reproche un comportement, une injustice, que sais-je encore. On rompt le contact parce qu’on ne peut pas, on ne veut pas devenir amis.
Il y a aussi d’autres séparations où on s’arrête parce qu’on sait que cela cessera à un moment ou à un autre, à cause d’incompatibilités, de désaccords, de lignes de fuite non partagées. C’est un moindre mal, c’est une moindre souffrance par rapport à une souffrance, à un mal plus grands et à venir qui pourraient fort bien entraîner d’autres projets, une famille, des enfants. On sait que la responsabilité sera alors différente.
On se fait donc une raison d’un commun accord. On peut bien s’aimer encore mais épuisés d’avoir essayé, craignant de demander à l’autre ce qu’il ne peut nous donner sans perdre son intégrité, on préfère cesser là. C’est encore un signe d’amour que de le laisser et de se laisser partir dans d’autres directions.
Le mécanisme de la séparation entraînent beaucoup à cesser aussi la relation humaine, à couper les ponts comme on dit. C’est une protection quelque peu magique de conjuration. Il y a bien sûr là un différend, un tort au sens juridique, car pourquoi lier ainsi la relation amoureuse à la relation humaine, pourquoi ainsi sortir de la vie? Que croit-on au juste faire, effacer l’autre? C’est une question que je me suis souvent posé. Sans doute est-elle très personnelle, car elle relève de ce qui nous lie et nous sépare des autres depuis l’origine en trouvant dans l’amour une voie d’expression singulière.
Il y a cet mécanisme précis qui fait que des concessions qui semblaient minimes dans une relation amoureuse afin de rendre compatible deux existences, apparaissent insupportables a posteriori dans la séparation. Cette transformation permet d’effectuer de façon radicale la rupture parce que la relation est reconstruite, l’acceptable est inacceptable. C’est un jeu du temps et de la mémoire qui se fait peut être au détriment d’une autre mémoire, celle qui persiste dans le présent et qui respecte la singularité du sentiment amoureux.
Je m’arrête sur ce moment, non par étalage indiscret, mais parce que sans doute une partie de la vérité de l’amour est dans la séparation. Il est si difficile de rester juste, de se maintenir à cet endroit. La séparation est considérée comme un mauvais moment à passer alors même qu’elle est fondatrice de notre relation à l’autre et sans doute est-ce à cet endroit précis qu’il y a quelque chose qu’on peut nommer éthique. Qu’est-ce qui reste de l’amour justement quand il n’y en a plus? Cette question pourrait sembler mal formulée mais elle exprime finalement ce lien infime que nous avons les uns par rapport aux autres. Qu’est-ce qui reste quand on a plus d’intérêt ou d’enjeux? Je me fais peu d’illusion sur ce lien. sa configuration change tout le temps selon les intérêts. On aime par intérêt comme on se sépare par intérêt. Mais elle continue à m’interroger, physiquement, le long de ma peau.
Je me réveille le matin. Toujours cette lueur un peu ombrée de la fenêtre. Il y a eu la peau de Noémie, Isabelle, Karine, Karen, Sophie, Catherine, Rachel, Stéphanie, Nathalie, Mireille. Ce sont des noms dont je me souviens, d’autres encore, des singularités. Je garde quelque chose de chacune d’entre elles, quelque chose dont elles n’ont pas idée, une sensibilité, une émotion qui n’est en rien nostalgique. Je me souviens de leurs visages encore endormis, des yeux tentant de s’ouvrir, de la douceur de la nuque et des tempes, je me souviens de ce corps s’abandonnant à la confiance toute simple de cette lueur, de ce repos apaisé. Je ne veux pas oublier cela. Je ne veux pas de cette lâcheté. Puis-je rester sensible à ces émotions-là?
juin 11th, 2008 §
Il y a une expérience propre à la séparation et qui dépasse de loin notre petite dramaturgie personnelle. C’est ce passage si intense et délicat, infime, presque intenable, entre la relation amoureuse et la séparation amoureuse. Tout se passe comme si l’autre disparaissait. Le corps n’est pas habitué à cette distance. Il lui manque quelque chose, parfois son souffle est court, son rythme cardiaque change, un étourdissement, on se reconnaît à peine. Dans cette disparition il y a une brutalité à chaque fois singulière. Ce n’est pas Autrui qui manque. C’est une personne en particulier avec son tissu de sentiments, d’attitudes et de gestes, irremplaçable peau.
On se demande bien naturellement ce que l’autre devient. Il a disparu si vite. On s’interroge non par jalousie, mais par proximité des vies. Mais on ne sait rien, l’autre se tient à distance encore tout vibrant du choc de la séparation, et soi-même on ne dit rien, respectant cette absence que l’on tente d’apprivoiser puisqu’il faut faire avec.
L’imagination fonctionne à plein. Elle tente de boucher cette béance de l’absence. On se raconte des histoires. On se remémore les moments passés. On se dit que tout cela est impossible. On tient à peine debout. On fait bonne figure. On ne sait rien puisqu’on est passé en l’espace de quelques jours de la profusion des percepts à leur raréfaction extrême. Il n’y a plus rien sur quoi se tenir. Est-on détective de cette absence ? Comment sauvegarder un lien, un lien humain, quand on se sépare ?
Facebook a un rôle étrange dans cet événement. Combien de couples inscrits sur ce site se sont défaits ? Restent-ils « amis » ? Et que veut dire alors l’amitié ? Partagent-ils encore leurs informations ? La question technique se fait ici toute affective et sensible, jusqu’au ridicule, car comment expliquer que ce qui nous reste, dans la destruction même d’un « nous », est ce partage public, dédié à tous ses « amis » ? Comment comprendre que les dernières nouvelles que j’ai de toi soient destinées à tout le monde, sauf à moi et que je deviens ainsi le contrebandier de notre présent ? Il y a cet étrange renversement du public et du privé, de l’intime et de l’anonyme.
Être ami sur Facebook alors que nous avons été amants. Plusieurs stratégies existent: effacer l’autre de ses amis, éditer ses mini-feeds pour qu’il ne voit rien, se mettre en retrait de Facebook et ne plus inscrire sa vie dessus, faire comme si de rien n’était, etc. Positivement ou négativement toutes actions a alors un sens, l’effacement en est un parmi d’autres. Si on voit l’activité facebookienne de l’autre s’effondrer un doute nous prend, aurait-il restreint notre accès ? On retrace alors les événements grâce aux commentaires laissés sur les photographies, l’activité indirecte par exemple en allant chercher du côté de ses amis (qui sont devenus les nôtres par simple voie de conséquence), on tente de traquer, de pister, mais quoi au juste ? La vérité de l’amour ? Et de la séparation ? La confirmation que c’est terminé pour le bien de chacun ? Ce qui reste de nos vies entrecroisées à présent délaissées ? Il y a une enquête de la séparation amoureuse par laquelle on tente de retrouver ce qu’on a irrémédiablement perdu, un lien, un contact quand les peaux se touchaient et que le monde était là, à nouveau ouvert et possible.
Il faudrait raconter l’histoire de cette enquête, de fils tendus par ces fictions, de ces moments de vide, de ces signes techniques devenus signes existentiels, et voir combien de vies sont ainsi affectées par un processus de publication du privé. Imaginez les classeurs dans lesquels vous rangiez vos photographies de couple devenus à présent obscènes. Le récit a changé, il n’est plus d’amour, mais de nostalgie, ces images appartiennent au passé maintenant, faut-il elles aussi les effacer ? Et pourtant, tout cela a eu lieu, la rencontre, la reconnaissance, le désir de vivre ensemble, de construire, de se sentir, jour après jour. Vous savez que cela ne suffit plus. Vous imaginez encore le pouvoir de Facebook dont les bases de données contiennent à n’en point douter tous vos échanges, tous les mots prononcés de l’un à l’autre, c’est un morceau de votre vie, de vos vies qui a été enregistré et qui ne vous appartient pas. Cette archive de l’amour, pièce à conviction majeure pour démontrer que tout ceci a bien eu lieu, que vous avez aimé et qu’elle vous a aimé, appartient à une entreprise privée. Contactez-les et demandez-leur ces souvenirs d’amour. Que vous répondront-ils ? Vous le savez déjà, inutile d’essayer.
Je suis sur le bord d’un lac. Des enfants jouent dans l’eau. Il y a des rires lointains. La jeune fille essaye de rattraper la balle prêt de la rive, elle s’en rapproche avec une démarche étrange comme poussant de ses frêles jambes un poids trop lourd. Vous observez l’eau, les petites vagues du vent balayant la surface. Il fait chaud sur vos épaules. Vous vous prenez la nuque comme dans un film avant de relever la tête et d’observer plus précisément encore la surface réfléchissant le soleil, éclats blancs trouant la surface, effaçant le relief, un aplat lumineux. Vous vous mettez à penser à un monde au soleil mort, au lac dans une nuit éternelle que nul ne pourrait voir, à cette terre plongée dans une obscurité si intense qu’aucun volume ne pourrait apparaître. Vous imaginez vos mains, vos pieds tâtonnants dans le vide, cherchant une voie dans cette nuit si brutale, si absolue. Il n’y a plus que le contact d’objets évanouis, vos yeux sont des organes inutiles. Vous savez qu’à présent vous êtes entrés dans cette nuit..