Sous peu

novembre 24th, 2009 § 0

Il est toujours facile après-coup de s’inventer des raisons et d’expliquer que c’était impossible, qu’il y avait là une contradiction intenable entre les êtres qui aurait finie par éclater un jour ou l’autre.

Le caractère ridicule de ces justifications est rendu sensible par le décalage entre le sentiment qui nous tient juste après (un manque insupportable, un effondrement de l’existence) et le détachement qui s’instaure au fil du temps. Il n’y avait donc là, dans cet oubli, que de l’habitude, une répétition du corps, le cerveau prenant forme de cette répétition.

Il y a dans l’amour, il y a dans la séparation (quel est le mot commun entre les deux?) quelque chose du renversement révolutionnaire et de la résistance du don. Il faudrait avoir le courage (mais est-ce du courage?) de tenir l’après-coup non pas par l’oubli indifférent, lorsque le sentiment s’est évaporé,  mais justement, parce qu’il ne reste plus rien si ce n’est quelques images et un vague sentiment, de tenir à tout prix l’intensité perdue, ce qui nous liait à l’autre dans le décalage, dans la différence, dans cette dissemblance étrangère. Il faudrait justement au moment où il n’y a plus rien, tout donner, se souvenir de tout non par quelques désirs nostalgiques de retour mais comme résistance à  l’oubli.

Ne voir en cela donc aucune nécessité positive ou négative ( »c’était elle » ou « cela ne pouvait pas être elle »)  mais simplement le libre jeu du hasard, comme si un événement plus grand que tous les événements que nous vivions, planait au-dessus de l’amas de nos histoires.

De la comparaison amoureuse

octobre 29th, 2009 § 0

Certaines personnes font de la comparaison amoureuse, le critère permettant de juger d’une relation en en distinguant la qualité. On aimerait des personnes selon des niveaux quantitatifs différents et en comparant ces niveaux il serait possible de les hiérarchiser et de les discriminer.

C’est la question « Suis-je celle que tu as le plus aimé? ». On est forcément embêté pour répondre à une telle question parce que les conditions même de sa signification sont problématiques.

Il y a quelque chose d’absurde dans cette approche, car pour élaborer une comparaison encore faut-il disposer d’une échelle de valeur commune. Une telle échelle suppose qu’on puisse égaliser terme à terme. Ainsi je peux comparer le niveau de deux verres identiques. Si ceux-ci ne sont pas identiques, il me faudra effectuer une traduction selon des règles universalisables de volume.

Dans le cas d’une relation amoureuse la complexité de la comparaison la rend inopérante: comment comparer ce que j’étais pendant une relation X et ce que je suis devenu pendant une relation Y, sachant que la relation X a changé ce que je suis devenu et que l’Y change la lecture a posteriori de la X? Comment comparer deux individus différents? Comment comparer deux relations mêlant deux dynamiques interindividuels? Comment dénouer toutes les boucles de rétroaction entre des temps et des individus différents? On pense alors pouvoir se fixer sur le sentiment amoureux comme échelle de valeur commune, mais les conditions même de celui-ci changent avec le temps. Est-ce que j’aime de la même facon dans des temps différents et avec des individus différents? Ceci supposerait une parfaite continuité de l’identité, une adhérence à soi sans faille, sans aucune modification.

La comparaison amoureuse est une absurdité logique. Il faut mieux considérer chaque relation comme un événement pur, c’est-à-dire une singularité entrelacée sans doute avec d’autres singularités (toi, moi, ce que j’ai été, ce que tu as été, celles que j’ai aimé, ceux que tu as aimé, etc.), entrelacement qui s’oppose à toute hiérarchisation, à toute comparaison. On ne peut donc pas dire qu’on a plus aimé telle ou telle personne, les conditions de chaque amour étant uniques. Ces conditions ne sont pas seulement le sentiment amoureux, c’est un monde complexe, deux personnes, une saison, un espace, tout un ensemble de phénomènes uniques qui jamais ne se répéterons. Une relation amoureuse s’effectue de beaucoup de manières à la fois et chaque participant peut la saisir à un niveau d’effectuation différent dans son présent variable. ll faut donc éviter tout platonisme amoureux et croire qu’il s’agirait là d’une Forme Idéale baignant dans une lumière toujours égale à elle-même et indifférente aux contingences du monde.

Il y a dans la comparaison amoureuse une incapacité à approcher l’amour comme un devenir, à chaque fois unique et singulier. Ainsi, verdroyer indique une singularité au voisinage de laquelle l’arbre se constitue. Mais être vert est un prédicat de l’arbre comme sujet constitué. Il en est de même dans le fait d’aimer. Cette comparaison cache sans doute une profonde mélancolie, une construction du temps consistant à ne pas pouvoir faire passer le passé. On y revient toujours, on regrette toujours l’amour précédent parce que se souvenant des « bons moments » on croit qu’un tel rappel les raniment et qu’ils sont en quelque sorte présents. On s’empêche de penser que même le bonheur partagé est un événement pur qui ne se répète pas, qui n’est pas une règle. Une fois passé, on ne peut pas y revenir si ce n’est en gardant bien nette ce qui sépare le passé du présent, ce que j’ai été de ce que je suis en train de devenir.

La déliaison

août 6th, 2009 § 0

Nous nous sommes liés à des gens, arbitrairement. Ils n’étaient pas de notre famille, de notre pays, de notre clan, de notre identité. Nous n’étions de toute façon d’aucun groupe. Nous nous y sommes liés, fruit d’une rencontre, d’un désir, d’une peau. Il y avait le hasard, le devenir qui engage tout. Nous discutions, vivions avec eux, partagions l’essentiel, les projets, les possibles, la quotidienneté dans sa médiocrité comme dans sa douceur attentive. Ces gens inconnus nous sont devenus plus familiers. Nous n’avions jamais pourtant oublié leur étrangeté. Nous ne les avons jamais réduits à être connus. Une infinie distance s’instaurant dans l’éclat d’un regard, dans un mouvement trop brusque de nos corps, dans un éveil matinal. Elles revenaient à elles. Parfois nous nous arrêtions, contemplatifs, de cet étrange mélange entre la proximité et la distance, comme si les deux, la rencontre et la séparation, étaient les deux facettes d’un même sentiment, plus encore de quelque chose dans l’existence plus fort que l’existence même, trop fort peut-être. La seule chose à faire était sans doute, face à cet excès de puissance, une certaine douceur, une certaine apathie, le langage justement parce que celui-ci n’était pas adapté et qu’il signalait dans son effort tout le chemin qui restait à parcourir par rapport à l’autre, la tension vers, qui ne sera jamais réalisée. Nous ne pouvions donc nous rapprocher que du plus distant, de la surprise de cet instant qui nous fait rencontrer quelqu’un.

Il y eu des départs, des promesses effondrées, des contradictions révélées. Il y eu ces déliaisons. Mais dans le secret du pacte lui-même était contenu la possibilité de cette disparition. Quelqu’un sort de votre vie, vite, vite, tout est bouleversé. Vous saviez que ce n’était pas assuré, que les paroles étaient fragiles, la douceur des peaux passagère, et c’était cela qui vous touchait, cette fugacité sensible. Elle se retourne contre vous. Tout se passe comme si votre vie se vidait d’elle-même, parce que vous l’avez exposé  au risque du dehors, à cet autre, à cet inconnu, à cet ami, à cet amour. Il ne reste plus qu’une peau retournée, un gant dont les faces intérieure et extérieure ont été renversées, comme a été renversé le secret d’une promesse non faites.

C’est cette promesse là que vous cherchiez dans l’art. Un objet imaginé, conçu, réalisé et une personne l’observant, mélange de défiance et de désir, se sachant elle-même regardé par d’autres dans un lieu d’exposition, retournant sa perception comme une peau. Un secret de rien, une promesse irréalisée.

L’invention du récit

mai 6th, 2009 § 0

http://www.vimeo.com/4511468

Chacun se racontait des histoires. Il y avait des séparations, des drames, des trahisons, des serments rompus, des désillusions, le désir à nouveau d’y croire, tous les ressorts de la narration la plus classique. C’était une manière de faire passer la douleur, l’influx nerveux qui dévastait le corps, de lui donner une raison, lui qui n’en avait aucune. On se répétait ces histoires, essayant sans doute de personne en personne d’inventer un fil conducteur, des répétitions et des dissemblances, des récurrences. Parfois on en parlait à d’autres, à ses amis, à sa famille, quand le corps faisait encore mal et que le langage devait s’incarner en lui. Souvent on en parlait seul, comme si cette parole ne concernait que nous. On laissait passer le temps du corps en se murmurant ces mots, en faisant usage du langage pour se rassurer, présence étrangère de la voix prononcée, et le trouble du corps passait, la secousse s’émoussait sans jamais s’arrêter, elle diminuait jusqu’à devenir notre mémoire. C’était peut être la première forme de récit: l’histoire des séparations et des sentiments amoureux. La rencontre de deux corps étaient simplement moléculaires. L’entrechoc de particules dans une configuration passagère. Il n’y avait aucune raison lui donnant un sens. Mais nous avions besoin d’un sens, alors nous répétions tout ce qui s’était passé, nous le vivions par le langage une seconde fois en le reconstruisant avec des événements, des enchaînements, des causes logiques, d »autres illogiques, des énervements et des sursauts. La conquête du sens était une invention, l’invention même du récit.

La vérité de l’amour

octobre 25th, 2008 § 0

Peut-être cela peut-il sembler idéaliste de parler de vérité en amour et de distinguer celle-ci des petits arrangements, des lâchetés infimes, des négociations avec soi-même. Car l’amour est aussi dans ces simulacres, dans ces effets de mise en scène, dans ces drapés. Mais supposons un instant qu’il y a une vérité de l’amour, de l’amour singulier, relation toute particulière à une personne particulière dans un temps et un monde particuliers. Nous ne savons pas ce que signifie vérité. Laissons cela et rêvons un peu de cette utopie.

Au cours de la relation elle-même, il est toujours difficile de distinguer l’amour du narcissisme, le fait d’aimer l’amour ou d’aimer cette personne en particulier. Pour beaucoup, il ne s’agit que d’un support de projection à des envies qui sont sans rapport avec les singularités. Envie d’être avec quelqu’un dont on est fier. Envie d’être soutenu. Envie de faire un enfant comme les autres. Il y a toujours un retour sur investissement: j’aime d’être aimé, je suis aimé d’aimer, etc.

La vérité de l’amour serait toute autre, une utopie vous dis-je, posons la comme une hypothèse: le désintéressement. Que reste-t-il de l’amour sans narcissisme? Et quel serait le dehors concret de ce narcissisme? A quoi se rattacherait-il? Sans doute, à la séparation et en ce sens nous comprenons que la vérité de l’amour est dans la séparation, justement quand il ne reste plus rien, plus d’intérêt narcissique à aimer ou à être aimé. Que reste-t-il de l’amour quand c’est terminé? Que reste-t-il de l’amour quand il n’y a plus d’investissement? Que lui reste-t-il sans l’amour? C’est sans doute en ce point qu’il y a quelque chose qui articule l’anonyme et le singulier.

Le paradoxe semble évident car comment demander à quelque chose son essence au moment même ou elle disparaît? Nous pouvons tracer là une analogie entre la relation vie-mort et amour-séparation. Il n’est pas nécessaire de démontrer ici que la mortalité définie notre horizon et notre temporalité, c’est d’ailleurs pourquoi la mort approchant le temps semble se raccourcir. Ce qu’il importe de voir c’est la fonction révélatrice de la disparition car avec elle on peut voir les traces, ce qui reste, vestiges stratifiées, la vie n’a peut-être jamais été aussi présente que dans ces ruines. Ce n’est pas une passion mortifère, un désir de la fin, ce fameux petit mécanisme intellectuel de la relève, de ce qui boucle entre l’origine et la fin. C’est bien autre chose.

Nous demandons: que reste-t-il de l’amour à sa fin? Sommes-nous encore capable d’aimer au-delà de l’amour intéressé? Avons-nous cette grandeur, cette distance qui nous place au milieu? Sommes-nous capable de dépasser les blessures narcissiques pour aimer l’autre sans rien lui demander, en se demandant seulement à nous-mêmes cet amour-là?

Il n’y a à mon sens rien de plus lâche que de retourner sa veste quand la séparation a eu lieu. Pendant des années une vie partagée, le mot amour répété, les caresses, la douceur et l’intimité, cette proximité. La séparation a lieu. Une incompatibilité de caractère, ou d’autres raisons. Passons. On va alors devoir constituer la mémoire de cette relation, son archive, sa classification. La plupart des gens vont alors avoir la politique de la terre brûlée: cet amour ne valait rien, d’ailleurs la preuve il est fini et ce n’est pas pour rien! Peu importe qu’il ait répété à l’autre, jusqu’à la fin, je t’aime, je t’aime, je t’aime. Ils l’oublient puisqu’il faut survivre et qu’on ne survit, pour certains, qu’à coups de colère. Il n’y a rien de plus lâche, c’est-à-dire de cette inhumanité qui biffe l’humain en tant que reste, que d’ainsi relire l’amour comme s’il n’avait rien été. Second paradoxe: si la séparation est la vérité de l’amour, elle est aussi ce qui empêche l’accès à cette vérité parce qu’elle constitue une archive de l’amour dédiée au présent de la survie.

Il n’y a aucune solution dans cela, simplement un problème dont la tension irrésolue doit devenir une éthique: rester proche de ceux qui sont le plus distant, de ceux que nous avons distancés. Mais surtout, amener cette éthique amoureuse de la séparation dans la relation amoureuse elle-même, non pas pour hanter celle-ci de sa fin, mais parce que, tout comme la vie ne se vit que la possibilité de la mort, comme privation et donc urgence, l’amour ne se gagne qu’à aimer l’autre dans la possibilité de la séparation. Savoir que même si tout s’arrête, tout continu. Bien sûr ceci s’oppose aux normes sociales qui structurent les flux amoureux selon des postures précises: être avec quelqu’un ou pas. Mais peu importe, sans tenir cette éthique, la possibilité de cette absence respectée, de ce désamour qui ne détruit pourtant pas son coeur, le sentiment amoureux ne serait qu’un piètre retour sur soi.

La disparition

octobre 17th, 2008 § 0

Il se disait qu’il allait disparaître, non par sa propre volonté. Ce n’est pas lui qui déciderait de cela, mais quelqu’un d’autre, sans doute une personne qu’il avait aimé, le ferait disparaître en l’effaçant de son existence.
Son existence, la sienne, était le fruit des rencontres et des discussions, de relations et de séparations, de tout un tissu qu’il était impossible de séparer en mot sans en déchiqueter le réseau complexe et intriqué. Son existence, la sienne, seule, isolée était comme un sable mouvant. Il n’y avait presque pour s’y tenir.
Donc on le ferait disparaître en le faisant disparaître de la vie d’un autre, de cette femme qu’il avait aimé et qui probablement, à sa manière un peu conventionnelle et simple, l’avait aimé en lui attribuant un nom. Cette disparition serait progressive et lente. Ce ne serait pas visible, un ralentissement dont le caractère graduel éviterait à un observateur extérieur de même le remarquer. Et c’est cette absence de marque extérieure de l’effacement qui constituait la véritable disparition.
Elle prononçait parfois son nom dans le secret de sa chambre. Parfois, elle pensait un peu à lui, non pas aux souvenirs passés, cela lui faisait trop mal, mais à la manière d’interpréter le fil des événements. Bien sûr, cela n’avait aucun rapport avec les événements. Elle le pressentait sans le savoir. Elle n’y pensait pas et c’est dans cette absence là que la disparition de l’homme avait pu avoir lieu. Elle ne l’aimait plus, pas seulement de cet amour charnel, des peaux qui se collent et glissent, mais aussi plus simplement de cet amour humain qui vous fait sentir l’autre comme un événement singulier et irremplaçable. Elle portait à présent un autre nom donné par un autre homme, par un autre environnement, par d’autres amis. La disparition avait bel et bien été pour elle un remplacement.

Un serment

septembre 30th, 2008 § 0

Il y avait ce serment muet que j’avais fait sans rien te dire, sans même espérer la réciprocité d’une promesse. Ce serment l’avais-je prêté seulement à moi-même ou t’était-il secrètement adressé?

Je caressais alors ton visage, un matin, dans les rayons de soleil qui commençaient à poindre. Tu dormais encore et je t’observais, frôlant avec ma main ta tempe. Je savais que ce moment était unique et quelconque. Je me disais que peut être nous nous séparerions, même si je ne le souhaitais pas alors, cette possibilité était ouverte. Elle était la possibilité même de notre relation. Je savais qu’alors, malgré toutes les raisons, tu me manquerais, ta singularité, quelque chose de toi auquel j’avais alors accès et que je sentais si proche ce matin-là.

Je me suis imaginé réfutant cette idée et essayant de colmater la souffrance de la séparation par la négation de ce que j’avais partagé avec toi. Toutes ces simplifications que les gens font habituellement pour pouvoir se séparer et qui se disent que finalement ça vaut mieux comme ça car il n’y avait rien, qu’une illusion d’amour, d’intimité, rien de valable. Ils refusent alors de voir la tournure des événements, leurs intrications et de finalement accepter que l’amour peut aussi se séparer. Ils oublient, par obstruction de la mémoire, ces intensités, ces douceurs, ces partages, tous ces petits moments. Ne pas oublier, ce serait peut être insupportable. Et à ce moment, à ce moment précis, ma main posée sur ta tempe et toi aimante, disponible, endormie, présente à mon regard, je me suis promis de ne jamais oublier ces moments, de ne jamais les réduire, les renier. De toujours en garder la mémoire. C’était une promesse de fidélité de ne jamais taire ce silence entre nous.

Champ de bataille

septembre 26th, 2008 § 0

La traversée avait été longue et sinueuse. Il avait fallu faire des détours, prendre des chemins de traverse, contourner les massifs rocheux et trouver des passages plus étroits à travers les flots. Nous avions traversé des marécages et des tourbillons. Certains nous avaient quittés en cours de route, d’autres nous avaient rejoints. Il avait fait froid, il y avait eu des brumes profondes, des clartés matinales vite éteintes. D’autres encore étaient perdus. Puis nous sommes arrivés sur le terrain qui devait servir de champ de bataille. Nous ne savions pas très bien pourquoi nous étions là, comme à une réunion, qui nous avait fait passer le mot, quel avait été l’ordre qui avait entraîné tout ce périple.

Il n’y avait personne en face, le terrain était vide. Nos corps étaient balayés par le vent qui tourbillonnait de façon imprévisible. Nous avons donc attendu des jours et des jours, espérant l’affrontement, le sang et la guerre. Nulle fumée, nulle trace, nulle forme se dessinant au lointain, simplement la terre boueuse de l’automne qui gardait nos pas. Nous nous étions pourtant préparés à ce moment. Face au monde et à nous-mêmes. Nous avions déjà lutté les uns contre les autres. L’univers nous entourait de sa menace et nous lui avions aussi résisté. Nous nous sentions si forts.

Le champ de bataille est resté vide, il n’y avait personne d’autre. C’est à ce moment-là, dans le frémissement d’une confrontation à venir, que nous nous sommes perdus, que je t’ai perdu, que tu m’as perdu. Pourtant, nous l’attendions. Le paradoxe c’est que nous étions si bien préparés, nous avions tant lutté l’un avec l’autre, nous avions tant discuté nerveusement de ce temps, qu’il était inimaginable que ce soit justement à ce moment-là, que nous nous perdions de vue. C’est cet instant donc que tu as choisi pour déserter. Tu as totalement disparu, ton corps est devenu une ombre, ta voix un souffle, ton regard je l’ai perdu, entièrement. Il ne me restait plus que la mémoire de cette attente que nous partagions, et je n’avais pas même la possibilité de m’imaginer ce que tu étais à présent, je ne voulais pas prendre ta place même si elle était vacante. J’imagine parfois que c’est en fait moi qui aie déserté, te laissant dans cette terre boueuse et muette, seule. Sans doute, y sommes-nous restés, l’un et l’autre, côte à côte, mais sans nous voir, habitant encore cette terre, proche, sentant encore sa gravité désespérée et froide, mais devenant aveugle l’un à l’autre, comme si nous étions le seul fragment de l’univers manquant. Voici donc la faille, ce qui peut rester et ce qui peut faire défaut. Nous nous sommes manqués, au moment même de livrer la bataille décisive qui nous aurait permis de savoir enfin ce que nous devions vivre.

Tombée de la bibliothèque

septembre 21st, 2008 § 0

Une personne que j’ai connu, qui n’existe plus, plus vraiment, plus tel que je l’ai connu, a laissé des mots dans certains livres de ma bibliothèque. Cherchant une référence sur la Mathesis universalis, un petit papier tombe. Je ne dirais pas ce qu’il y avait écrit dessus: une promesse, une adresse vers cette personne à venir, que je suis à présent. Le serment de l’amour et de la vie. Ce petit papier est tombé au sol, je l’ai ramassé, je l’ai lu, je l’ai glissé dans une petite boîte dans laquelle je range ces différents mots que je trouve au fil du temps. Combien en reste-t-il? Et comment ce passé va-t-il s’écouler dans mon futur? Pourquoi s’est-elle adressée à mon avenir, et comment s’adresse-t-elle à moi maintenant qu’elle n’est plus? Pourquoi ces mots dans mes livres? Mes livres sont-ils ces objets que je manipule de temps en temps, produisant mon avenir? Et que sont ces mots, ces petits mots sans son auteur? Comment des morceaux de papier seuls, peuvent-ils encore s’adresser à moi? Que puis-je y entendre? Quel est donc ce serment fait par elle et qui n’ayant pas été tenu insiste encore?

Le ralentissement d’un échange

septembre 21st, 2008 § 0

Il y a un commencement, un moment infime. Les emails s’enchaînent les unes aux autres, parfois séparés de quelques minutes ou de quelques secondes.

Je replonge mon regard dans les archives de mon compte Gmail. Plus de 400 messages en moins d’un mois. Est-ce la séduction ou simplement la disponibilité ? Une ferveur de répondre tout de suite, un enthousiasme de savoir l’autre tout proche, nous envoyant une lettre sans le temps passé à parcourir la distance qui nous sépare. Il y a cet aller et cette venue ; ce jeu de ping-pong, peu importe d’ailleurs le contenu de la communication, il est anodin et périssable, ce que nous retenons c’est la brièveté du temps écoulé entre la question et la réponse, c’est cette brièveté même qui rejoue sur la scène technique la vitesse du commencement amoureux, c’est elle encore qui est l’écho de cette distance immédiate du réseau numérique.

L’échange est sans fin, chaque message produit un nouveau message, parfois il ne contient qu’un mot, qu’un émoticon, parfois c’est simplement le bruissement qui feuillette le temps écoulé d’un message à l’autre qui importe. Dans cette vitesse de l’échange, il y a donc une force très formelle, à la limite de l’abstraction, qui se tient toute proche de la ligne de fuite du désir. Car ce que je désire ce n’est pas tel ou tel objet, ce n’est pas elle en tant que le mot « elle » devient l’objet de mon désir, c’est tout un monde, c’est sa manière de se déplacer, d’ouvrir les rideaux de la chambre, de fermer délicatement une porte comme une attention trop grande à ce qui l’entoure et la dépasse, c’est aussi cette façon qu’elle a de me répondre immédiatement; totalement, comme pour me dire par cette vitesse sa disponibilité, sa vulnérabilité à mes effleurements. Elle s’excède, elle est ce désir.

La vitesse n’apparaît comme telle qu’a posteriori, quand elle prend fin. La relation amoureuse cesse. On se promet comme des adultes raisonnables ayant déjà assez souffert de rien, de rester en bon terme, c’est-à-dire de désintriquer ce qui ne l’est pas, le facteur humain et le facteur amoureux. On se quitte avec ce beau serment auquel on tient plus même à présent qu’à l’amour. On reste droit à l’égard de ce serment, malgré l’ambivalence, la tristesse et la souffrance de l’absence, on y tient comme à une promesse faite à soi, faite à l’autre, on y tient comme ce qui peut encore dans ce désert nous servir de fil d’Ariane. On joue le jeu. On envoie un email, les heures passent, les jours parfois, rien ne vient, plus aucune réponse. Le message qui était anodin et aimable, on le sait, on le suppose, a été lu. Il a été réceptionné, mais il est sans réponse, et cette destination ainsi suspendue nous place face à un mur froid et opaque, sans doute autrement signifiant que les rapides échauffourées de l’amour. Il y a du suspend, du silence, le retrait du langage, peut-être cela nous rend-il infiniment triste parce qu’auparavant le langage n’était pas fonction du contenu de la communication, mais de la vitesse de l’échange.

La réponse vient, mais trop tard. Deux jours se sont passés. Elle est anodine, mais que pourrait-elle être d’autre ? En fait, ce n’est pas ce contenu explicite qui est en jeu, c’est la vitesse ralentie, la vitesse devenue délai, trop tard, attente. On est diminué à n’être que le réceptacle de cette attente. La vitesse du débit est-elle fonction de l’instrumentalisation dont nous sommes l’objet dans le champ social ? Ce ralentissement n’est-il pas fonction de l’objectivation du désir quand on croit qu’on désire telle ou telle personne et qu’ainsi on peut passer d’une personne à une autre, comme si elles étaient des mondes clos ? Il faudrait se représenter le réseau électronique avec ses fils et ses serveurs, tout cet appareillage, traversé par les rétentions, les anticipations, les prétéritions, les coups et les contre-coups des affects. Les fils sont plus courts ou plus longs selon la matière variable de ces affectivités. Un message met une éternité à arriver à son point de réception parce que le destinataire souhaitait mettre en pause cet échange. On ne saurait mettre de côté la question intentionnelle, car il s’agit bien d’une visée quand une personne met en pause un message et introduit une différence entre le moment de la réception et le moment de la réponse renvoyée. Il produit un écart et tente par là même, d’une manière complexe et paradoxale, de produire du sens à destination de l’autre. Ne pas répondre immédiatement à un message n’est pas une attitude neutre. Cette réponse qui n’a pas eu encore lieu, signale son caractère différé et constitue donc un envoi sans envoi vers le destinateur. Bref, une manière de dire par le silence, justement parce que dans la relation amoureuse passée la vitesse des messages était la rythmique du silence amoureux. Les amoureux qui n’ont rien à dire, qui se tiennent et se retiennent à ce silence qui n’est pas un malaise, pas une absence de langage, mais plutôt leurs corps. La réponse est un autre silence, un silence qui est un instrument de pouvoir sur les affects de l’autre et qui dit: tu as été l’objet de mon désir qui s’est à présent retiré.

La variation de vitesse des échanges électroniques est le symptôme de nos écarts sociaux et affectifs. Je te réponds si vite que je n’ai même pas à y penser. Je diffère ma réponse, voyant chaque jour ce message laissé sans réponse, je te signale ma retenue, mon pouvoir sur toi à te différer, c’est-à-dire à produire ton attente. Quant à l’attente du destinataire qui voit le message sans réponse, elle est active au sens où elle est le suspend d’une action à venir dont le sens est dépendant entièrement de son caractère différé.

Représentons-nous les fils du réseau. Les points d’entrée et de sortie sont fixes, ce qui varie c’est la longueur des fils et leurs flexions. Ils sont courbes puis se tendent, se laissent à nouveau tomber et reviennent à la droite. Chaque point donne du mou ou tire le fil selon le rythme affectif.

Peut-être faudrait-il alors explorer, en prenant tout le temps nécessaire qui est sans doute le temps d’une vie, la proximité entre le commencement amoureux et l’oubli de l’amour. Tout semble les opposer et pourtant on pressent déjà cette étrangeté, ce ne sont pas deux moments chroniques qui se suivent l’un après l’autre. Il n’y a pas d’abord l’amour puis la séparation, car chacun se reconstruit par rapport à l’autre. L’amour est un souvenir retravaillé de fond en comble par la séparation, tandis que cette dernière conditionne la rencontre, elle est tout ce qui précède l’amour, ce qui en est en même temps la négation et la possibilité : pour aimer, il faut avoir cessé d’aimer quelqu’un d’autre.

S’effacer

septembre 9th, 2008 § 0

Le jeu de rapprochement et de distance affective est paradoxal.

La rencontre nous rapproche de quelqu’un. Hasard de la rencontre et du désir. Hasard de la peau et d’une présence, façon dont deux corps s’agencent en deçà de tout langage. Il n’y a pas de raison à de tels rapprochements. Est-ce une décision arbitraire ? Des mondes ressemblants ? Ou simplement adjacents ? Des lacunes compatibles ? Le téléscopage de deux temsp qui sont aussi deux désirs ? Peu importe, la proximité est là, intimité et solidarité. On se rapproche d’un corps, on le touche, apporter du plaisir, encore et encore, pour fixer ce regard qui mélange la jouissance et la détresse, cet appel à l’autre qui est si proche, mais dont la limite des corps rend la proximité distante. Plus on se rapproche, plus l’inframince devient palpable, matériel, sensible. Il n’y a aucun mot juste à mettre sur cette proximité. On peut tout juste raturer avec le langage et espérer que dans l’écart de ces ratures on pourra sentir la différence entre ce qu’il est dit et ce qu’il y à dire.
Voyons cette proximité.

Peu importe les raisons de la séparation. Simple incompatibilité de caractère venant progressivement. Simple mésentente. Simple attirance vers un(e) autre. Ou encore retour d’une relation passée. Il y a toujours des raisons factuelles pour en finir avec cette proximité. Il faut alors se séparer, couper ce lien qui n’était pas fusionnel, mais insistance d’une distance, résistance de l’autre permettant le contact des peaux. On dit des mots définitifs. On se sépare. Puis le silence, on prend de la distance. On peut s’y faire. On doit s’y faire. Chacun se fait une raison de ce nouvel état.

Mais entendons la séparation. Au coeur de celle-ci quelque chose résiste. Ce n’est pas raisonnable de dire cela même si nous le vivons. Nous devrions plutôt le taire, faire comme si de rien n’était et dire : « C’est bien fini ! ». Mais voilà, ça insiste au coeur même de la distance. Peut-être est-ce lié au fait que la distance était aussi au coeur de l’intimité et que perdant l’autre, se séparant de lui, on retrouve cette distance, et nous en somme étonnés. Je ne suis pas sûr qu’on ait pensé cette proximité monstrueuse, cette ressemblance informe pour reprendre la formule de Bataille, entre l’intimité et la séparation.

Il y a la constellation d’un instant entre la rencontre et la séparation, le sentiment qui nous saisit quand nous nous rapprochons de quelqu’un, en un clin d’oeil, et celui qui nous capture quand nous devons nous en éloigner et prendre nos distances. Que se passerait-il si de telles distances n’étaient pas prises ? L’intimité continuerait-elle à persister au-delà de son seuil social, nous ne sommes plus ensemble et pourtant…? Ce serait un autre silence des corps tout aussi précieux et intense que celui qui nous faisait nous rencontrer.

Seule avec la passion

septembre 1st, 2008 § 0

Dans les derniers jours, une distinction est apparue au premier abord anodine puis étonnante parce qu’elle rejouait sur la scène de ma vie quelque chose qui structure de part en part le discours théorique. C’est la séparation entre la passion et l’amour. On prend souvent l’un (la passion) pour l’autre (l’amour). On attend de ce dernier un bouleversement de soi, une exaltation, un trouble indécidable entre la joie et la peur, joie de la trouvaille et peur de l’abandon, degré d’intensité qui serait autant d’échelles amoureuses. On attend finalement de l’amour, l’intensif de la passion. On prend l’un pour l’autre dans un marché de dupe.

Mais le paradoxe va plus loin, car par ce tour de passe-passe ou on nomme amour la passion, on obtient bien sûr cette dernière, mais avec les attentes de la première. Quand on parle d’une histoire d’amour, on s’imagine quelque chose qui se réalise dans la durée, on pense à une relation fondée sur une certaine sérénité et compréhension, quelque chose se construit. Quand on parle d’une histoire passionnelle, on se représente plutôt quelque chose de bref, dont l’instantanéité de l’apparition est proportionnelle à la brutalité de sa disparition. Tant et si bien qu’on peut même entendre dans une histoire passionnelle, comme le veut le sens commun, quelque chose qui mène au meurtre. C’est dire qu’en échangeant les rôles de la passion et de l’amour tout se passe comme si on croyait avoir la durée pour en fin de compte se retrouver, avec beaucoup de déception, dans la brièveté.

Quand j’ai entendu dire que « le quotidien tue l’amour », j’ai immédiatement eu un doute, aimant la quotidienneté comme l’espace même ou se déploie le sentiment amoureux. Mais ce qu’il fallait entendre c’était plutôt « le quotidien tue la passion prise pour de l’amour », car face aux mouvements agités et perturbants des passions le quotidien nivelle ces changements d’intensités, il relativise tout, transforme le mouvement d’humeur qui serait sublime dans un autre contexte en ridicule petite agitation égocentrique. « Le quotidien tue la passion », au bout de 2 ans, au bout de 3 ans, c’est fini, les hormones ont sécrété ce qu’elles devaient sécréter, la passion s’effondre, les couples se séparent parce qu’ils ne leur restent pas d’amour. Ils n’avaient que de la passion. Autre stratégie: mener en bateau une personne, jouer de ses affects en la retenant et en la laissant, pendant une certaine durée, pour maintenir en attente le désir et sauvegarder ainsi une certaine durée de la passion.

Pourquoi privilégie-t-on donc la passion contre l’amour ? Pourquoi remplace-t-on l’un par l’autre ? Ceci peut s’expliquer par la fragilité apparente de l’amour, c’est un sentiment vague et infime, qui ne fait pas beaucoup de bruit, simplement une certaine relation à l’autre qui semble fondée sur la nécessité, peut-être est-ce plus encore l’humaine solidarité qui trouve dans le sentiment amoureux une place pour se développer dans sa singularité. L’amour semble même un peu indécidable comme si le mot excédait sa possible définition. On préfère à ce petit sentiment, la grandiloquence de la passion, parce qu’on veut traiter le début de l’amour comme une maladie avec des symptômes. Si on a les symptômes (battements de coeur, attachement, sentiment fusionnel, palpitations en tout genre), c’est qu’on est amoureux. Mais la difficulté c’est que le médecin est aussi le malade, il cherche finalement une emphase, c’est une affaire de style, de discours.

Certaines personnes ne ressentent pas au moment de la rencontre, dans les semaines qui suivent, ces symptômes de la passion. Ils estiment alors, n’étant pas agités, troublés, captés, absorbés totalement, qu’ils n’éprouvent finalement pas de sentiment amoureux. Et quand ces mêmes personnes vont enfin trouver l’amour, c’est-à-dire la passion, ils seront fort étonnés que ce sentiment si fort, si puissant qui submerge tout, disparaisse si aisément dans la vie amoureuse d’un couple. C’est que la puissance induit un épuisement rapide et la fragilité implique un développement plus progressif. La passion délivre une certitude ambivalente (on se sent un peu perdu). L’amour un doux attachement sans doute plus conscient, moins viscéral.

Attendre du début de l’amour, l’intensité de la passion c’est finalement convoquer la fin de l’amour parce qu’il n’aura jamais eu lieu, on l’aura pris pour autre chose. La passion quant à elle agite, elle disparaît et elle est indépendante de son objet. Elle peut donc se déplacer d’une personne à une autre. L’amour quant à lui garde sans doute la singularité de la rencontre. On oublie jamais ceux, celles qu’on a aimées parce qu’ils ne sont pas interchangeables, ils sont d’une rareté inépuisable. C’est ce sentiment si diffus et intime du réveil matinal, lorsque le rideau de la fenêtre s’agite un peu et qu’on reste là avec tous ses fantômes, toutes ces personnes pour lesquelles on a éprouvé de l’amour. L’urgence passionnelle est factice tandis que l’amoureuse, parce qu’elle est fondée sur la singularité irréductible, permet de trouver une relation nécessaire entre le sentiment et l’objet de ce sentiment. Cette relation est si intriquée qu’on ne peut même pas dire qu’on aime telle personne puis telle autre. Ce n’est pas le même amour parce que ce n’est pas la même personne. On ne devrait peut-être pas utiliser le même mot.

Sans doute, en attendant de l’amour les symptômes de la passion, se prépare-t-on de grandes et répétitives désillusions. Il y a là quelque chose de dépressif, la forme de l’amour rentre en dépression parce qu’au départ on l’a échangé avec de la passion et elle retrouve progressivement la mémoire de cette forme. Ainsi, on s’emporte, on idéalise, c’est un ravissement, le commencement est brutal, il a de la superbe, mais quelques années plus tard, tout s’éteint dans une médiocrité qu’on ne pouvait prévoir et qui est celle de la passion. On est alors étonné, blessé, mortifié parce qu’on ne comprend comment l’amour, qui devrait être du singulier et de la rareté, se transforme en quelque chose d’indifférent et de commun. On est vite remplacé. La passion a rempli son rôle, elle s’est déplacée d’un corps à un autre corps, selon la figure du vampire.

Cette distinction entre amour et passion dont les champs bien sûr ne cessent de s’entrecroiser, est fonction d’une certaine maturité affective qui nous rend plus sensible et attentif aux petits sentiments, même médiocres, qu’au roulement de tambour passionnel.

Souvenirs de personne

août 23rd, 2008 § 0

Un restaurant chinois, rouge et blanc en devanture, intérieur barré par des stores sales, entrée donnant sur un couloir.
Une épicerie. Des boîtes mauves avec des koalas, des épices.
Une tempête de neige, les voitures sont enfouies, les pas immédiatement recouverts.
Une église au coin de la rue, puis une station service au coin suivant.
Une pharmacie sur la grande rue, la section parfum à l’entrée puis les soins de la peau.
Un petit jardin avec des fils à sécher. Le chat sort, terrorisé par la lumière et le bruit inhabituels il rampe, essaye de se cacher sans abri.
Une petite rue avec une piscine en plastique gris recouverte pour l’hiver.
Un aéroport. Les gens sortent. Une jeune femme aux cheveux rouges. Elle porte un collier rond avec une étoile.
Le vent glacial qui interrompt la respiration à travers les rues.
Un canapé marron avec des coussins bleus et verts.
2735, des briques, une porte surmonté des motifs art-déco.
Un tapis de bain bleu avec des motifs de fleurs.
Une pièce avec la machine à laver, des cartons, le sol est peint.

Je suis dans un hotel de NY. Une exposition de grandes fleurs solarisées sans intérêt. Il y a Thomas, je t’attends, je bois un peu, tu dois arriver par le bus, j’ai hâte que tu sois là. Tu téléphones sur le portable de Thomas, je te parle, je suis ému, je sais que tu vas arriver. Le moment venu, je sors dans la rue, au croisement, je regarde dans plusieurs directions, les minutes passent, je ne veux pas te manquer. Et puis je te vois arriver, tes cheveux en pagaille, ton regard, je te regarde. Nous nous serrons au milieu de la foule qui passe. Nous allons à l’expo, nous discutons un peu puis nous partons. Tu as faim, tu commences à être énervée par cette faim qui te tenaille, je le sais, je me dépêche, je redoute ta colère. Je porte ton sac, plus vite. Tu veux aller dans un fast-food. Je vois un parc, un restaurant chic au milieu du parc. Nous mangeons là. Nous discutons, tu te détends, tu sembles heureuse, moi aussi. La nuit tombe.

C’est le matin, tu dors encore, profondément, je caresse tes tempes, tu le sens sans le sentir. Je te regarde de longues minutes. Je te sens en vie.

Éditer les détails

août 4th, 2008 § 2

Je reçois un message :
http://www.facebook.com/n/?reqs.php#socialmap

Je clique et je peux lire :
You lived in Montréal from 2006 to 2008.
You dated from 2005 to 2008.
Can you confirm these details are true?

Visiblement on me demande de confirmer ou d’infirmer quelque chose. On me parle aussi de vérité, de ce qui s’est véritablement passé. Cette vérité est liée à des dates chiffrées. Il y a 2005, 2006 et 2008 répétés deux fois. Il y a des verbes (To live, To date), un lieu (Montréal). Ce sont des détails. Je sais de quoi il s’agit et en même temps je me demande de quoi il s’agit vraiment. Les deux coexistent, cette connaissance et cette ignorance. Je n’arrive pas à faire le lien entre les deux, à savoir ce que je sais et ce qui reste ainsi dans cette demande inconnu.

Intuitivement je ne clique pas, pas encore, je suspend ma réponse et je réfléchis, non comme un déni de la situation, mais parce qu’entre ce que j’ai vécu avec elle et cette inscription, cette demande d’inscription sociale, il y a un désaccord que rien ne viendra résorber. Les faits sont exacts, les dates aussi sans doute (même si je n’ai pas cette forme de mémoire chronologique). Montréal me dit effectivement quelque chose, j’y ai vécu, j’y vis encore. Comment pourrais-je le nier? Mais puis-je confirmer que ces détails sont vrais ? La formulation même de cette question me fait penser à une forme juridique, à un procès dans lequel on tente d’accorder différents témoignages. D’ailleurs pour que ces événements soient mémorisés dans Facebook, il faut que je les confirme. Plus exactement, il faut trois choses, qu’une personne les écrivent, envoie la demande de confirmation à un tiers et que cette confirmation ait lieu effectivement. L’ensemble de ce processus est langagier, il a affaire avec l’écriture. Tout ceci est empli de suppositions, sur ce qu’est la vérité : au moins deux personnes doivent s’accorder sur des faits. Mais ces faits, vivre ensemble, s’aimer, partager un moment de vie, sont-ils accordables ? N’est-ce pas l’inaccordable même entre deux personnes ? N’est-ce pas la situation même du différend que l’on ne peut chercher à résorber que par la construction et l’imposition d’une autorité langagière sous la forme d’un métalangage ?

La confirmation aura des conséquences sur ma « carte sociale ». Cette carte permet de retracer certains événements sociaux de mon existence, mes amitiés, mes amours, mes activités professionnelles, que sais-je encore. Cette carte appartient à FB. Elle pourra, si on le décide, être recoupée à d’autres informations inscrites dans la base de données de FB. Le temps que j’ai passé sur ce site, les messages envoyés et reçus, les sites que j’ai été voir avant ou après l’utilisation de FB, etc. En recoupant ces différentes informations, on pourra (mais qui « on » ?) déduire sans doute un certain emploi du temps, certaines préférences, certains affects. Dans 10 ans, dans 20 ans, j’aurais sans doute oublié tous ces sentiments, tous ces événements, tout ce moi ancien qui n’existera plus que dans les déductions faites à partir d’une base de données privée appartenant à une entreprise. L’inscription perdra son inscripteur, son référent, je suis pris dans un devenir, je ne serais plus le même, et elle deviendra quelque chose d’unique, de singulier, une trace, souvenir d’une époque passée.

Pour que cette inscription démesurée et inédite dans l’histoire de l’humanité ait lieu, inscription des anonymes que nous sommes, inscription mettant en défaut tout idéal artistique de faire histoire, il faut se mettre préalablement en accord sur les faits. Nous nous sommes aimés de 2005 à 2008. Nous avons vécu à Montréal de 2006 à 2008. Ma confirmation permettra d’en finir avec cette relation puisque ceci sera non seulement rendu public, mais ceci fera aussi parti de sa carte sociale comme de la mienne à l’avenir. Nous pourrons alors exhiber la preuve de notre amour et de notre relation. « Vous voyez je l’ai aimé et elle m’a aimé » puis qu’elle a et que j’ai confirmé cet état de fait.

Faisons à présent un effort, délaissons la structure technique pour revenir au sentiment tendu de la séparation, dans cet aller et retour que nous tentons de ménager au fil de ce blog depuis plusieurs semaines. À l’intimité succède l’infini de la mise à distance s’écartant toujours d’elle-même, écart s’approfondissant comme une promesse non tenue. Ne sentons-nous pas alors que cet amour a été comme rêvé ? N’avons-nous pas un doute profond sur la réalité de ce que nous avons vécu, le sentiment si intense d’une absurdité de la distance comme si son articulation à l’intimité faisait défaut ? Comment pouvons-nous passer de cette si grande proximité à cette distance si froide, si réglée, si définitive ? Comment le possible a-t-il pu ainsi se refermer ? Quelle est cette ligature du devenir ? En retour, comment avait-il pu avoir lieu s’il a pu ainsi se refermer ? La proximité amoureuse nous semble alors appartenir à un autre temps, à un autre moment de notre existence qui s’est détaché de nous. Si je confirme les faits, pourrais-je à l’avenir les rééditer ? Pourrais-je revenir sur les faits et dire par exemple que nous ne nous sommes pas vraiment aimés ? Pourrais-je réactualiser le passé dans le présent puisque le passé amoureux est toujours une promesse ? Pourrais-je en somme être en accord avec ce retour incessant que chacun de nous réalise secrètement dans la mémoire de nos relations amoureuses ? Et si je ne peux revenir dessus, si je ne peux modifier cette inscription réalisée à un moment donné, dans un certain état d’esprit qui peut toujours changer, cela ne voudrait-il pas dire que le récit ainsi fait est inévitable et chronologique ? FB est une certaine modalité d’inscription autobiographique ou la réalité de ce qui a eu lieu s’élabore à partir de la confirmation entre plusieurs personnes sur des faits. FB est un récit dont les règles implicites modélisent l’accès à ce que nous avons été.

Je clique sur « Ignore ». Je ne confirmerais pas ces faits, non parce qu’ils n’ont pas eu lieu, mais parce que le fait même de la confirmation n’est pas neutre, elle serait performative et produirait des effets dont les répercussions me semblent en désaccord profond avec la réalité existentielle de ce qui a eu lieu. Il y a deux boucles : la première est fondée sur l’inscription confirmée dans une base de données, la seconde est basée sur l’inscription changeante de notre mémoire. La première est un fantasme d’un retour intégral de notre existence, car la base de données porte en elle cet absolu fantasmatique et c’est pourquoi il faut que plusieurs personnes confirment et s’accordent sur les faits comme pendant un procès. La boucle est un retour du même. Elle est le procès de l’histoire, au sens hégélien, en train de se faire. La seconde n’est pas une inscription définitive, d’ailleurs elle ne s’inscrit sur aucun support. Elle est inscription si et seulement si je fais et je refais retour vers elle, si par exemple le matin encore somnolent je convoque le souvenir d’une peau et d’un désir, un sourire, la courbe d’une hanche. Elle n’existe que dans ce temps, ni présent ni passé, dont Proust parlait. La boucle est un retour de la différence, de cet écart du temps entre l’intimité passée et l’indifférence présente.

Can you confirm these details are true?

Cette question est la forme de l’inscription existentielle par défaut. Or, on sait bien que l’inscription et l’existence même entretiennent des liens forts. La manière dont j’inscris ma vie, modèle pour une grande part ma vie. Le récit que je réalise performe l’avenir de ce qui sera raconté. Ai-je le désir que ce que j’ai vécu appartienne à FB ? Que les règles d’inscription soient celles décidées par FB ? Ou est-ce que je préfère rester dans la ligne de fuite d’un problème en disant : « Nous nous sommes aimés ? », question à jamais tenue vers l’autre.

Dans le silence du réseau

juillet 26th, 2008 § 1

Adolescent je n’ai jamais tenu de journal intime pour y raconter mes secrets et mes colères inavouables. Tout juste me suis-je envoyé à moi-même une ou deux lettres à décacheter 10 ans plus tard, serment fait à soi, lettres que j’ai bien sûr perdues. Je vis à présent une situation pour le moins paradoxale que je ne peux m’éviter d’analyser et donc d’une certaine manière de suspendre. Est-ce là une façon de la distanciation? Ou est-ce seulement que ce qui m’arrive autobiographiquement, et encore faudrait-il savoir ce qu’est cet auto, cette bio et cette graphie, joue sur une scène publique ce qui s’était joué en cours lorsque j’avais enseigné à l’université sur le thème de l’inversion du public et du privé.

Mon idée, comme depuis longtemps, est de démontrer que les technologies sont entrelacées à nos affects et que si historiquement elles proviennent d’une volonté rationnelle, celle-ci est hantée de part en part par les sentiments et pour tout dire par le pathos. La dénégation de celui-ci semble être une marque de notre époque qui alterne entre l’affirmation de l’individu et le rejet de celui-ci jusqu’à la fêlure victimaire.

La séparation, même lorsque celle-ci est voulue, reste un événement mystérieux chez l’individu. On peut bien sûr jouer le rôle de celui très terre à terre la ramenant à un événement parmi d’autres, mais il n’empêche qu’elle met en jeu certains mécanismes fondamentaux, la relation à l’autre, à soi, à l’amour, à l’abandon, à la solitude, à la rencontre. Il y a dans la séparation quelque chose que l’on tente d’oublier car on essaye de passer à travers et de faire en sorte de sortir de ce mauvais moment. Mais ce moment est pourtant révélateur de ce dont nous sommes d’une manière très spécifique que nul autre événement n’est à même de faire apparaître. Il ne faut donc pas tourner la page si vite, il faut laisser cette page un peu suspendue en l’air, hésitante sur la face de sa tombée, question de la tranche et de ce qui tombant ainsi tranche, coupe, aiguise. Restons un moment dans ce flottement.

La séparation est manque, absence de communication, arrachement à l’autre aimé et même si on ne l’aime plus (et qu’est-ce que signifie alors que de ne plus aimer?), il fait défaut, quelque chose insiste. Cette chose est sans doute cette étrange répartition entre l’idéalisation de l’amour (vouloir aimer et être aimé anonymement) et l’accidentel de l’amour (aimer cette personne en particulier). Il va de soi que cette répartition est au net désavantage du second car, on s’en rend bien compte quand tout prend fin, il ne reste pas grand chose de l’autre une fois que l’idée de l’amour s’est évanouie et qu’elle a été transféré sur une autre corps et un autre destin.

La séparation ouvre donc une lacune qui empêche le langage: il faut un moment ou on ne parle plus, ou on laisse le temps faire son oeuvre, cicatriser les plaies, ou l’autre nous ignore comme nous l’ignorons. Cette ignorance dans laquelle nous souhaitons nous maintenir pour entériner la séparation ne va pas de soi (il peut aller de soi dans le présent mais l’après-coup est alors encore plus violent), elle est problématique car elle met en jeu ce que nous sommes, dans toutes les tensions laissées à cet être, de désir, de corps, de pensée, de volonté, de lâcher-prise, de passivité, etc. Il y a le secret de ce que nous sommes là, secret qui est sans langage, indécelable, secret de rien, secret idiot et infiniment solitaire.

Que se passe-t-il quand cette ignorance est ouverte par un support ou les gens inscrivent leurs affects quotidiennement? Que se passe-t-il quand la distance souhaitée ne peut être maintenue car une partie de la vie sociale, et donc amoureuse, est présentée aux yeux de tous et surtout de soi? Que reste-t-il alors de la solitude? C’est sans doute l’effet très paradoxal de Facebook que de publiciser la vie sociale et amoureuse et de laisser les amants passés dans le secret de cette communication? Il y a là une monstruosité intéressante, l’inscription de nos affects et de nos socialisations entraînent une guerre des esprits amoureux qui ne sont jamais en paix. Chacun sait que telle personne est avec telle personne, se sépare et va, quelques jours plus tard, avec telle autre personne qui sera également séparée, qui elle-même rencontrera. Il faudrait tracer le réseau de toutes ces rencontres, de toutes ces séparations menant à d’autres rencontres s’arrêtant un instant, pour fonder une famille, puis reprenant quand les blessures mal résolues reviennent et que l’idéalisation amoureuse se craquèle.

Réaliser un graph amoureux est sans doute impossible sans l’accord de l’entreprise nommée Facebook à laquelle appartient l’accès de tous ces destins, l’accès et la répétition. En ayant accès à la base de données Facebook, et non pas seulement au présent de son actualisation dans les mini-feeds, sans doute pourrait-on garder la trace des sentiments amoureux mondiaux, de ces flux qui circulent d’être en être. Et sans doute que l’époque première que nous vivons prendra fin, on ne laissera plus ensuite dans son profil d’indices de sa vie privée de peur de voir sa vie révélée lors d’un effondrement. La question est de savoir ce que donne à voir Facebook. Pour quelles raisons nous donnons à voir ce qui finalement nous regarde, pour paraphraser un livre fameux d’Esthétique. Cette réversibilité de celui qui voit et ce celui qui est vu dans la publicisation du privé modifie en profondeur nos existences dans ces moments si intimes de la rencontre et surtout de la séparation.

Le retrait doit-il être la réponse? Que signifierait alors de se mettre en retrait de ce type de socialisation pour protéger son intimité? Quel centre voudrions-nous alors protéger? Il y a là à travailler et à penser ce phénomène d’inscription sociale qui donne à voir la part la plus intime. Il s’agit d’un capitalisme des affects car ce que souhaite l’entreprise Facebook c’est générer du trafic convertible en consommation publicitaire et donc en argent. Il n’y a là aucun machiavélisme, aucun plan général trafiqué par on ne sait quelle puissance occulte. Il n’empêche que le résultat est là, nous nous livrons, et moi le premier, à cette entreprise de publication de la vie privée pour y attirer le regard de ceux qui passent.

Il faut faire le récit de cette séparation sur Facebook, des signes et des échos, de cette vie-là. C’est la nôtre.

D’une intimité perdue

juin 26th, 2008 § 0

Donc voilà c’est fait, mon profil Facebook a changé et c’est un peu ridicule, car pendant plusieurs jours j’ai essayé sans y parvenir. Craignant que par cet acte quelque chose de définitif, qui par ailleurs avait déjà eu lieu, se réalise. Il y avait quelque chose de magique dans cette inscription sur Facebook. Peut-être mes scrupules venaient-ils de la socialisation de cette intimité perdue. Peut-être aussi plus simplement n’avais-je pas fait le deuil de celle-ci. D’ailleurs, je ne pense pas pouvoir faire le deuil, car pour cela il faudrait effacer le présent des souvenirs qui nous hantent le matin quand nous nous réveillons en l’absence de l’autre.

Voici une vie s’effaçant. C’est assez étrange et dramatique, mortifère même, des projets s’effondrent, d’autres reprennent leur chemin et toujours ce sentiment d’abandon, que l’autre, même si vous avez pris la décision, se dégage à une vitesse folle de vous. Distance absolue de cette intimité perdue. Est-ce de la protection ? J’aimerais y voir encore quelque chose de l’amour, fut-ce dans la séparation, justement à ce moment précis du dégagement quand l’altérité revient brutalement. Elle ne vous avait bien sûr jamais quittée, mais là elle est totalement à elle-même puisque vous ne pouvez plus vivre avec elle. Vous ne pouvez négocier avec l’altérité. Et donc à ce moment précis, vous l’aimez, pas plus, tout autant de façon différente, comme une légère inclinaison de vos sentiments.

Il y a en moi quelque chose qui palpite à présent, la vibration d’une vie. Le refus sans doute de subir la colère de l’autre même s’il vit bien avec, la volonté éthique de l’entente comme deux enfants qui se sont trouvé dans une cour de récréation et qui un peu bouche bée commencent à jouer ensemble. La terrible solitude de l’amour parce qu’au moment de certains départs on sait aimer véritablement.

Rien d’autre finalement que le mouvement de ces vies qui se croisent, de ses frémissements du corps, de ces plaisirs quotidiens, nourriture et lit ensommeillé, le simple plaisir d’une peau rencontrée un matin dans la lueur d’une fenêtre frémissante. La création artistique est un prétexte, puisqu’il faut bien faire quelque chose d’autre, avoir une activité et si possible exigeante. Mais se glisser dans la chaleur matinale, simplement sentir cette bouche qui vous attend jusque dans son sommeil, qui vous appelle, votre main posée sur une courbe qu’elle reconnaît, le hasard absolu de l’amour.

Première nuit sans sommeil.

Je ne veux pas oublier que c’est elle que j’ai choisi. Je ne veux pas de cette lâcheté.

Ce qui reste

juin 14th, 2008 § 0

Il y a bien sûr les séparations dans lesquelles quelque chose a été dit ou fait, dans lesquelles on en veut à l’autre, on lui reproche un comportement, une injustice, que sais-je encore. On rompt le contact parce qu’on ne peut pas, on ne veut pas devenir amis.

Il y a aussi d’autres séparations où on s’arrête parce qu’on sait que cela cessera à un moment ou à un autre, à cause d’incompatibilités, de désaccords, de lignes de fuite non partagées. C’est un moindre mal, c’est une moindre souffrance par rapport à une souffrance, à un mal plus grands et à venir qui pourraient fort bien entraîner d’autres projets, une famille, des enfants. On sait que la responsabilité sera alors différente.

On se fait donc une raison d’un commun accord. On peut bien s’aimer encore mais épuisés d’avoir essayé, craignant de demander à l’autre ce qu’il ne peut nous donner sans perdre son intégrité, on préfère cesser là. C’est encore un signe d’amour que de le laisser et de se laisser partir dans d’autres directions.

Le mécanisme de la séparation entraînent beaucoup à cesser aussi la relation humaine, à couper les ponts comme on dit. C’est une protection quelque peu magique de conjuration. Il y a bien sûr là un différend, un tort au sens juridique, car pourquoi lier ainsi la relation amoureuse à la relation humaine, pourquoi ainsi sortir de la vie? Que croit-on au juste faire, effacer l’autre? C’est une question que je me suis souvent posé. Sans doute est-elle très personnelle, car elle relève de ce qui nous lie et nous sépare des autres depuis l’origine en trouvant dans l’amour une voie d’expression singulière.

Il y a cet mécanisme précis qui fait que des concessions qui semblaient minimes dans une relation amoureuse afin de rendre compatible deux existences, apparaissent insupportables a posteriori dans la séparation. Cette transformation permet d’effectuer de façon radicale la rupture parce que la relation est reconstruite, l’acceptable est inacceptable. C’est un jeu du temps et de la mémoire qui se fait peut être au détriment d’une autre mémoire, celle qui persiste dans le présent et qui respecte la singularité du sentiment amoureux.

Je m’arrête sur ce moment, non par étalage indiscret, mais parce que sans doute une partie de la vérité de l’amour est dans la séparation. Il est si difficile de rester juste, de se maintenir à cet endroit. La séparation est considérée comme un mauvais moment à passer alors même qu’elle est fondatrice de notre relation à l’autre et sans doute est-ce à cet endroit précis qu’il y a quelque chose qu’on peut nommer éthique. Qu’est-ce qui reste de l’amour justement quand il n’y en a plus? Cette question pourrait sembler mal formulée mais elle exprime finalement ce lien infime que nous avons les uns par rapport aux autres. Qu’est-ce qui reste quand on a plus d’intérêt ou d’enjeux? Je me fais peu d’illusion sur ce lien. sa configuration change tout le temps selon les intérêts. On aime par intérêt comme on se sépare par intérêt. Mais elle continue à m’interroger, physiquement, le long de ma peau.

Je me réveille le matin. Toujours cette lueur un peu ombrée de la fenêtre. Il y a eu la peau de Noémie, Isabelle, Karine, Karen, Sophie, Catherine, Rachel, Stéphanie, Nathalie, Mireille. Ce sont des noms dont je me souviens, d’autres encore, des singularités. Je garde quelque chose de chacune d’entre elles, quelque chose dont elles n’ont pas idée, une sensibilité, une émotion qui n’est en rien nostalgique. Je me souviens de leurs visages encore endormis, des yeux tentant de s’ouvrir, de la douceur de la nuque et des tempes, je me souviens de ce corps s’abandonnant à la confiance toute simple de cette lueur, de ce repos apaisé. Je ne veux pas oublier cela. Je ne veux pas de cette lâcheté. Puis-je rester sensible à ces émotions-là?

Une enquête amoureuse

juin 11th, 2008 § 0

Il y a une expérience propre à la séparation et qui dépasse de loin notre petite dramaturgie personnelle. C’est ce passage si intense et délicat, infime, presque intenable, entre la relation amoureuse et la séparation amoureuse. Tout se passe comme si l’autre disparaissait. Le corps n’est pas habitué à cette distance. Il lui manque quelque chose, parfois son souffle est court, son rythme cardiaque change, un étourdissement, on se reconnaît à peine. Dans cette disparition il y a une brutalité à chaque fois singulière. Ce n’est pas Autrui qui manque. C’est une personne en particulier avec son tissu de sentiments, d’attitudes et de gestes, irremplaçable peau.

On se demande bien naturellement ce que l’autre devient. Il a disparu si vite. On s’interroge non par jalousie, mais par proximité des vies. Mais on ne sait rien, l’autre se tient à distance encore tout vibrant du choc de la séparation, et soi-même on ne dit rien, respectant cette absence que l’on tente d’apprivoiser puisqu’il faut faire avec.

L’imagination fonctionne à plein. Elle tente de boucher cette béance de l’absence. On se raconte des histoires. On se remémore les moments passés. On se dit que tout cela est impossible. On tient à peine debout. On fait bonne figure. On ne sait rien puisqu’on est passé en l’espace de quelques jours de la profusion des percepts à leur raréfaction extrême. Il n’y a plus rien sur quoi se tenir. Est-on détective de cette absence ? Comment sauvegarder un lien, un lien humain, quand on se sépare ?

Facebook a un rôle étrange dans cet événement. Combien de couples inscrits sur ce site se sont défaits ? Restent-ils « amis » ? Et que veut dire alors l’amitié ? Partagent-ils encore leurs informations ? La question technique se fait ici toute affective et sensible, jusqu’au ridicule, car comment expliquer que ce qui nous reste, dans la destruction même d’un « nous », est ce partage public, dédié à tous ses « amis » ? Comment comprendre que les dernières nouvelles que j’ai de toi soient destinées à tout le monde, sauf à moi et que je deviens ainsi le contrebandier de notre présent ? Il y a cet étrange renversement du public et du privé, de l’intime et de l’anonyme.

Être ami sur Facebook alors que nous avons été amants. Plusieurs stratégies existent: effacer l’autre de ses amis, éditer ses mini-feeds pour qu’il ne voit rien, se mettre en retrait de Facebook et ne plus inscrire sa vie dessus, faire comme si de rien n’était, etc. Positivement ou négativement toutes actions a alors un sens, l’effacement en est un parmi d’autres. Si on voit l’activité facebookienne de l’autre s’effondrer un doute nous prend, aurait-il restreint notre accès ? On retrace alors les événements grâce aux commentaires laissés sur les photographies, l’activité indirecte par exemple en allant chercher du côté de ses amis (qui sont devenus les nôtres par simple voie de conséquence), on tente de traquer, de pister, mais quoi au juste ? La vérité de l’amour ? Et de la séparation ? La confirmation que c’est terminé pour le bien de chacun ? Ce qui reste de nos vies entrecroisées à présent délaissées ? Il y a une enquête de la séparation amoureuse par laquelle on tente de retrouver ce qu’on a irrémédiablement perdu, un lien, un contact quand les peaux se touchaient et que le monde était là, à nouveau ouvert et possible.

Il faudrait raconter l’histoire de cette enquête, de fils tendus par ces fictions, de ces moments de vide, de ces signes techniques devenus signes existentiels, et voir combien de vies sont ainsi affectées par un processus de publication du privé. Imaginez les classeurs dans lesquels vous rangiez vos photographies de couple devenus à présent obscènes. Le récit a changé, il n’est plus d’amour, mais de nostalgie, ces images appartiennent au passé maintenant, faut-il elles aussi les effacer ? Et pourtant, tout cela a eu lieu, la rencontre, la reconnaissance, le désir de vivre ensemble, de construire, de se sentir, jour après jour. Vous savez que cela ne suffit plus. Vous imaginez encore le pouvoir de Facebook dont les bases de données contiennent à n’en point douter tous vos échanges, tous les mots prononcés de l’un à l’autre, c’est un morceau de votre vie, de vos vies qui a été enregistré et qui ne vous appartient pas. Cette archive de l’amour, pièce à conviction majeure pour démontrer que tout ceci a bien eu lieu, que vous avez aimé et qu’elle vous a aimé, appartient à une entreprise privée. Contactez-les et demandez-leur ces souvenirs d’amour. Que vous répondront-ils ? Vous le savez déjà, inutile d’essayer.

Je suis sur le bord d’un lac. Des enfants jouent dans l’eau. Il y a des rires lointains. La jeune fille essaye de rattraper la balle prêt de la rive, elle s’en rapproche avec une démarche étrange comme poussant de ses frêles jambes un poids trop lourd. Vous observez l’eau, les petites vagues du vent balayant la surface. Il fait chaud sur vos épaules. Vous vous prenez la nuque comme dans un film avant de relever la tête et d’observer plus précisément encore la surface réfléchissant le soleil, éclats blancs trouant la surface, effaçant le relief, un aplat lumineux. Vous vous mettez à penser à un monde au soleil mort, au lac dans une nuit éternelle que nul ne pourrait voir, à cette terre plongée dans une obscurité si intense qu’aucun volume ne pourrait apparaître. Vous imaginez vos mains, vos pieds tâtonnants dans le vide, cherchant une voie dans cette nuit si brutale, si absolue. Il n’y a plus que le contact d’objets évanouis, vos yeux sont des organes inutiles. Vous savez qu’à présent vous êtes entrés dans cette nuit..

Petits arrangements avec l’amour

juin 1st, 2008 § 1

Vous avez déjà vécu cela, ce passage de l’intimité amoureuse à la distance de la séparation, ce brusque renversement des corps qui s’éloignent et qui ne se reconnaissent déjà plus. Vous essayez sans doute d’oublier ce moment, tout ce temps perdu qui était comme un passage obligé, la résistance du corps vous dites-vous, puisqu’à présent la vie a repris son cours.

Vous êtes célibataires, et vous faites avec, ou vous avez rencontrés une nouvelle personne, et vous faites aussi avec. Vous commencez à vous souvenir, c’était simplement un mauvais moment à passer, rien de plus, il fallait du temps comme on dit, voilà tout. La souffrance ressentie était d’enfance, blessures narcissiques, peur de l’abandon, de la solitude, arrachement à l’autre, oubli forcé, vous trouvez toutes les raisons possibles, vous inventez des causalités et vous vous donnez une volonté. Vous vous êtes fait une raison. Il a fallu du temps. Une situation que vous subissiez est devenue comme par miracle quelque chose qui rétrospectivement vous semble profitable, comme si vous l’aviez toujours voulu, comme s’il aurait fallu que vous le vouliez, et à présent, oui, vous le désirez puisque cela a déjà eu lieu.

Avancez encore un peu, regard et odeur tout à la fois, peau touchée, concentration des sens, soyez juste pas seulement avec vous-mêmes, mais aussi avec l’autre que vous avez perdu, ce que vous avez vécu, avec les phénomènes et les mondes que vous avez rencontrés, ces mondes qui ne sont ni vous ni l’autre, ces mondes dont l’anonymat a permis la rencontre, tentez de rester proche de vos sentiments, ne soyez pas seulement en réaction. Vous vous êtes arrangés avec vous-mêmes. Convenez-en.

Reprenons. Il y avait deux corps sensibles, courbes flottantes appelant la main, la bouche. Ces deux corps étaient aussi des gestes, habitudes quotidiennes, miracle d’un agencement et d’une coexistence dans l’espace mouvant. On ne remarque rien au début, mais l’étonnement est là de voir ainsi le hasard de la rencontre devenir nécessité du sentiment amoureux. Est-ce de l’attachement ? Peut-on encore dire « seul » et « ensemble » ? Arrivons-nous vraiment à entendre ce que le pluriel « seuls » pourrait nous dire ?

Reprenons ce qui arrive dans le basculement de l’intime aux corps séparés. Le temps est subi, il en faut du temps pour que ça passe. Le corps qui se sépare est tout aussi bien séparé, il reconnaît par là sa capacité d’action (et d’échec) et sa capacité à percevoir (son pathos), et il se trouve dans une passivité par rapport à ce temps. Il a mal, séparation, révolte, acceptation et affirmation, raisonnements et pleurs. Va-et-vient entre des sentiments contraires et ces sentiments sont aussi des actes face au temps. Ils font face au passé (Que faire de tous ces souvenirs ?), au présent (Comment négocier avec la souffrance ?) et au futur (Que va devenir ma vie ?). Sur les trois pôles des craintes en ligne de fuite.

Avançons. Je dis le moment prolongé ou tout bascule de l’amour à la séparation. Je répète cette durée de conflit ou on ne sait plus si l’autre est encore là ou si c’est simplement un souvenir. Je dis encore la présence du corps en son absence. Et comme il faut bien survivre, on passe outre, on fait avec et pour cela peut-être réalise-t-on le plus grand des crimes, la plus grande lâcheté, le plus grand des dénis au nom de la survie. On fait comme si de rien n’était, on fait comme si on avait été toujours seul (pour apprendre la solitude), on fait comme si cet amour n’avait pas eu lieu, on fait comme s’il était du passé, on fait comme s’il ne préservait aucune possibilité d’avenir. Au moment ou on murmure cela, on fait aussi exactement l’inverse, on se dit, on se répète, et on le déni, comme si c’était tout, comme si on la connaissait depuis toujours (puisque l’origine de l’amour est le temps), comme si l’amour avait toujours lieu, même sans lui, comme s’il était à venir encore et toujours, jusque dans sa biffure. On se reprend et on dit exactement l’inverse, on sait bien qu’il faut se dire cela, on se le répète donc comme une prière, une supplication dont les mots permettraient que la situation change de façon magique. On persiste ainsi, comme un zombie, entre deux états pendant des jours, des semaines, des mois, parfois des années. Et même quand c’est terminé, ça continue encore, le matin, au réveil quand la lumière se fait diffuse et que les souvenirs, qui ne sont pas seulement du passé, reviennent, tonalité et goût, odeurs mélangées au présent.

Le hasard de la rencontre devenu nécessité du sentiment amoureux, devient maintenant nécessité de la séparation. Conflit et incompatibilité de personnes, comme si celles-ci venaient toute faite, d’un bloc, comme si l’identité d’un être existait, comme s’il avait une définition potentiellement contradictoire avec la définition d’autres personnes, comme si la plasticité et le devenir n’existaient pas, comme si le temps n’existait pas. On produit une causalité et c’est cela l’arrangement, on invente un temps et soi au milieu de ce temps comme un océan déchaîné. On est bien sûr un peu ballotté, mais finalement on se dit qu’on reste soi-même. On sent bien qu’en dessous ce n’est pas aussi simple et que l’autre est là d’une certaine manière, qu’il vous accompagne, non par une quelconque incorporation (les corps sont toujours séparés), mais par le temps lui-même.

Puisqu’il fallait bien survivre et passer outre.

« L’amour programmé, (amour fou !), dure environ 3 ans : un phénomène physique qui ne doit rien à la volonté ou aux qualités des partenaires mais tout à la physico-chimie des hormones, de leurs récepteurs et du génome humain. » Au bout de 3 ans, la sécrétion d’hormone telle que l’ocytocine cessant, « les signaux physiologiques qui ont été à l’origine de l’activité cérébrale typique de l’amour finissent petit à petit par perdre leurs effets et par se taire ». Le cerveau reprend alors une activité normale sanctionnant chimiquement la fin de l’amour fou.

World State / L’état du monde

mars 1st, 2008 § 0

A young woman is in her room. She seems sick. Sometimes she looks better. Sometimes she is really sick. Each way she behaves seem to react to a secret way. As day goes by she have trouble breathing, she calms down and then she stands and collapses. Everything starts all over again.
Somewhere else people are dying or hurted, governments are overthrowed or voted out of the office, some raw materials become scarce, negociations are in the process, treaties are signed. Everything starts all over again.

Une jeune femme est dans sa chambre. Elle semble malade. Parfois elle va mieux. Parfois elle va mal. Chacun de ses comportements semble répondre à une logique secrète. La journée avance, elle a du mal à respirer, elle se détend, se lève et s’effondre. Tout recommence.
Ailleurs, des gens meurent, sont blessés, des gouvernements renversés, des élections gagnées, des matières premières deviennent rares, des négociations sont en cours, des traités signés. Tout recommence.

Production: Year01
Bourse de recherche et création du Vidéographe

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