juin 30th, 2009 §
Il marchait dans la rue d’un pas rapide et léger, le monde était à distance, sa distance. Il traverse au feu rouge, brusquement une stupeur le surprend, son corps semble parcouru d’un frisson venant du dehors, tel un moment d’arrêt dans le déséquilibre de sa marche.
Quelque chose le freine et pourtant il n’y a nul obstacle. Il a croisé un regard. Non, le regard lui-même ne s’adressait pas à lui. Il y a là un groupe de 3 adolescents. A sa gauche, l’un d’entre eux présente une tumeur de grande taille qui déforme son visage. On dirait la surface d’une lépiote, irrégulière, tâchée de matière sombre, telle des écailles écornées. Comme si la peau n’était pas humaine. Comme s’il s’agissait d’un autre organisme. Il se resaisit, il se dit que c’est absurde, il se demande à présent pourquoi il a été touché, pourquoi son corps, je ne parle pas de son esprit, a été arrêté si brutalement, par quoi son corps a été saisi dans cette fraction de seconde.
Il n’a pas reconnu l’être humain, dans le face à face quotidien d’une parité que nous oublions – ton regard et mon regard, ton visage et mon visage, selon une ressemblance inapparente, voilà qu’il a été rappelé à ce qu’un visage veut dire par cet incident. Comme si une directionnalité lui échappait: la destination même d’un visage livré aux regards. C’était bien sûr humain, il n’en avait justement jamais douté, mais cela ne lui ressemblait pas, il y avait comme une marge de différence. Il n’était pas saisi de cet effroi face à une autre espèce, un chien ou un animal sauvage, mais face à ce qu’il ne reconnaissait pas. L’effroi de ce qu’on ne reconnaît pas n’est pas ce qui est absolument inconnu mais un phénomène qui désaccorde l’accord des facultés: il y a bien une perception mais elle reste au stade d’une schématisation, elle se bloque à cet endroit précis comme si elle cognait sur un mur. Et il faut pour cela que ce soit et reconnaissable et non-reconnaissable, il faut que ce soit l’un et l’autre pour que le mouvement de schématisation ait lieu mais qu’il ne s’arrête pas, qu’il continu son processus de réalisation, et que jamais il ne finisse dans la conceptualisation de la raison. Il faut donc un incident dans la figure humaine.
Cette réciprocité des visages, et pourtant chaque visage est différent mais d’une différence qui permet justement de l’identifier au regard d’une moyenne des visages, reste inapparente dans la quotidienneté parce qu’elle structure dans l’histoire de chacun jusqu’à son origine. Le visage que je reconnais comme familier, le visage que je reconnais comme étranger seront source de communication, de plaisir et de déplaisir.
Ce visage était bien humain mais déformé par une maladie qui semblait s’intégrer dans sa structure même, une maladie qui inventait un autre visage comme si le visage humain, son visage et mon visage, sortait d’une fusion avec une autre matière, avec une autre origine, une autre espèce. Ce visage qui s’exprime, qui parle et voit, ce visage porté par un corps, se déplacant le long des rues, offert aux anonymes que nous ne cessons de croiser et qui nous oublient parce qu’ils voient dans notre visage l’invisibilité de leurs visages. La reconnaissance est immédiate, mécanique, elle permet l’indifférence.
La lisière de l’espace humaine, sa forme même fait évoluer ses tropismes, c’est-à-dire l’ensemble des directionnalités non-intentionelles. Ces directionnalités sont pourtant décodées comme intentionelles, au sens ou c’est à partir d’elles que nous allons tisser l’ensemble des relations autour du monde, des autres et de nous-mêmes. Qu’est-ce que seraient des humains à la lisière de notre espèce? Qu’est-ce que serait le basculement d’une mutation dans l’humanité, cet instant précis qui est un tournant, ni conservation du passé ni anticipation du futur, mais jointure infime entre les deux? Coexistence donc de deux individuations, de deux principes d’inviduation dans la même espèce. Que reconnaitrions-nous en eux, et eux en nous, et chacun de nous en nous-mêmes dans l’échange de ce regard, dans ces visages déformés et monstrueux?
octobre 31st, 2008 §
octobre 25th, 2008 §
septembre 28th, 2008 §
Ils avaient disparu avec leurs noms. Chaque fois qu’ils avaient été prononcé, il ne restait plus que leurs noms. Le corps, la présence, les gestes, toutes ces choses qui font un être humain avec son tissu de singularités, avaient disparus. Il suffisait de prononcer un nom pour que son porteur devienne invisible. Il s’était longtemps demandé les raisons de cet effacement et avait échafaudé des théories plus ou moins complexes sur la relation entre le mot et son référent. Il s’était demandé pendant de longs moments, quel avait été le premier et qui déclenchait l’autre. Il s’était aussi dit que pour prononcer cette différence entre les deux, il utilisait des mots et qu’il s’enfermait ainsi d’avance dans ce problème irrésolu. Il avait essayé une autre méthode et encore une autre. Moins il y avait de corps dans la rue, plus les noms étaient audibles. On ne savait même plus qui les prononçait, c’était comme des voix sans support qui affleuraient dans les allées urbaines. La ville était désertée. Les rues n’étaient plus de passage, la maigre vie qui continuait, se cachait dans les immeubles détruits, dans les sous-sols, dans les trous. Il y avait les prénoms bien sûr, mais aussi simplement les désignations relationnelles, comme par exemple: père, mère, fils, fille, mari, femme, ami, amie, amant, amante, amour, amour. En les prononçant, ils disparaissaient aussi, effaçant dans le langage ce qui pourtant lui avait résisté.
Souffrait-il de cette situation? Son insensibilité ne lui permettait pas de trancher la question. Il restait impartial et il savait simplement qu’il suffisait à une chose d’être prononcée, pour ne plus être. Peut-être restait-elle dans le monde, cette chose nommée, mais en tout cas elle devenait inaccessible, constituant sans doute au fil des années, des résidus formant à force d’entassement des plaques géologiques. Il s’interrogeait: vais-je disparaître aux yeux des autres et continuer à être conscient de ma présence, ou simplement vais-je être absorbé par le mot et ne plus être, ni pour les autres, ni pour moi? Pour l’instant, il était, en tout cas il aimait à penser que ce qu’il percevait du monde était encore la garantie de son existence partagée entre lui-même et ces gens connus et inconnus qu’il croisait. Personne n’avait-il donc prononcé son nom? Personne ne pensait-il à lui? Il restait présent parce qu’il était absent du langage.
juillet 24th, 2008 §
Masse opaque se rapprochant de moi. La fenêtre est ouverte. Le rideau vrille par le vent. Il y a une souffle, une densité. Je n’espère rien de plus que sa peau, lisse et froide. Son souffle est proche. Je l’entend à peine, pourtant je le sens suffoqué comme en trop de lui-même. Elle passe ses mains sur mon torse, ses jambes légèrement ouvertes, muscles tendus juste à la jointure. Sa bouche se rapproche, elle ne me touche pas, elle me frôle. Il y a une tension. Ses doigts se crispent un peu plus sur ma peau, mes épaules. Son regard est noir, ses paupières sont simplement ouvertes. Mouvements de hanches se frottant au bas de mon ventre, tentant d’entrer et de sentir, et de glisser. Peau et lèvres, doucement repliées, détendues, changeant de pression, s’écartant un peu plus, se refermant, palpitant dans cette part là, cherchant quelque chose qui n’est pas là, qui ne peut pas être là, s’abstrait de lui-même comme un mouvement sans but. Elle est l’obscur, présence qui décèle le reste de l’espace. Je sens ce qui m’entoure. Il y a une attention décentrée qui ne dit pas son nom. Ses lèvres se rapprochent, je ne cherche pas le contact. Je ne veux rien. Simplement me laisser faire et sentir comment elle touche, comment elle prend, comment elle me prend au premier contact, quand je serais en elle et que tout s’ouvrira.
Je ne sais pas qui elle est.
avril 24th, 2008 §
La trace des corps était de son époque et chaque temps se succédait. Les années 30, 40, 50, 60, 70. On pourrait continuer. À peine 10 ans entre ces périodes. Il y avait les vêtements, les manières de parler, les produits, toutes les habitudes. Difficile d’en faire le décompte exact, d’en tirer des figures typiques de tel ou tel temps. Entre ces décennies comme un léger morphing et en même temps une inclinaison incroyable passant d’une image à une autre. Regardez les Bas fonds, comparez-le à un film 10 ans plus tard, La Nuit du chasseur par exemple et continuez ainsi votre parcours jusqu’à la lisière de votre présent. Passez d’un film à l’autre, de 10 ans en 10 ans, puisque ce sont eux qui nous servent de symptôme, tentez de vous mettre à la place non d’une représentation mais du signe des individus, de chaque individu à ces époques. Qu’est-ce qu’une vie ainsi empreinte de tant d’habitudes, de tant de choses partagées par d’autres? Par exemple les vêtements. Par exemple les mots. Par exemple la manière de se mouvoir.
Il y a une émotion particulière à voir ces présents, à les imaginer. Sans doute est-ce un affect historique. Peut-être faut-il aussi penser que le cinéma, qui nous permet de revoir encore et encore quelque chose qui dès son présent c’est-à-dire son enregistrement fut passé, a été l’invention de ce sentiment. Il y a cette émotion à voir, par exemple, la manière de s’habiller évoluer en un temps si rapide, à peine quelques années. Comparez les années 40 et 70. Reportez cette conscience sur nos propres années, enfance et adolescence, âge adulte, nous ne nous en rendions pas réellement compte, de toutes ces différences dans ce que nous sommes devenus. Difficile de cerner ce sentiment du présent qui est du passé.
L’enregistrement de la lumière produit le sentiment de notre propre archéologie. En nous permettant d’avoir accès à l’apparence du passé, nous cotoyons la Belle Équipe du Front Populaire et jusqu’à l’imaginaire passé des époques passées. Prenez Casque d’Or par exemple et les quartiers mal famés de Belleville. Ce présent renouvellé est fonction d’un enregistrement qui fait revenir ce qui a été, enfouissant le présent dans le passé.
Les flux se multiplient. L’esprit du cinéma est derrière nous. Ce fut le XXème siècle. À présent de multiples fils, des informations fragmentées, un monde disloqué qui entraîne une certaine façon d’agir. Quel sera alors notre fantasme du temps? L’esprit de notre temps? Et dans notre manière d’agir, que ressentirons-nous en lisant dans 10 ans, 20 ans, 30 ans les blogs du passé? Que verrons-nous d’eux, de ceux qui ne sont plus? A quoi le numérique ainsi tissé d’existences nous donne-t-il accès?
mars 17th, 2008 §

Enemy II est un ensemble de simulations numériques reproduisant les postures des hystériques photographiées par Charcot qui avaient également inspirée Louise Bourgeois. Les corps sont tordus, arc-boutés, tendus. Ils sont étrangement déformés, comme en fusion, formes géologiques semblant s’échapper des organes, circonvolutions, entrailles ouvertes. Ce sont les images originales de Charcot qui selon leurs luminosités creusent les simulations et déforment les volumes. Ces images redoublent l’anomalie des corps hystériques et en sont la clé cryptographique.